Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Part 10

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Cependant la nuit s'approchait, . . . il s'agissait de la séparation, madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle se lève sans me regarder; . . . sa fille l'entend; . . . elle veut en faire de même: . . . ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes sur sa chaise; . . . alors madame de Blamont lui dit avec une fermeté noble . . . Je perds un ami comme vous, ma fille . . . L'espérance de le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris amers de la douleur et les sanglots du désespoir! . . . Madame de Blamont se rasseoit; . . . elle prend une main de sa fille et la baise avec transport; cette vive caresse produit à l'instant dans l'ame d'Aline, la diversion qu'a prévu cette femme spirituelle et sensible . . . Elle se retourne vers sa mère; . . . elle se cache dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes, . . . et madame de Blamont se relevant aussi-tôt, . . . l'emportant pour- ainsi-dire dans ses bras, essaye de lui faire franchir le seuil de la porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre chambre; . . . élan sacré d'une ame impétueuse; . . . pressentiment cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi . . . Cette chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me croit encore, . . . ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras de sa mère, franchit d'un trait l'intervalle qui nous sépare, arrive comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes pieds, sans mouvement, . . . c'est alors où mon cœur éclate, . . . où nulle considération n'en peut calmer l'effervescence . . . Je me précipite sur cette chère amie, je la presse sur mon sein, . . . nos corps enlacés comme nos ames, semblent ne plus faire qu'une masse, qu'aucun effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne; . . . celle qui suspend à-la-fois par la douleur toutes les facultés de mon existence.

Fuyez, me dit madame de Blamont, en faisant étendre sa malheureuse fille sur un lit; . . . fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle, elle ne vous trouve plus sous ses regards . . . Allez divin ami, continua-t-elle, en me tendant les mains; . . . souvenez-vous de cette scène; rappelez-vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez que ma fille me soit chère, persuadez-vous, . . . ou qu'on m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous; et m'étant prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même soir, . . . elles m'apprendront j'espère les suites de cette triste séparation, je t'implore pour l'obtenir d'elle, avec les plus grands détails . . . Finissons ceux qui me regardent.

Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout-à-coup me fit craindre de m'égarer comme la veille, l'état dans lequel j'étais d'ailleurs, ne permettant pas même à mon esprit, la possibilité de me conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre, que l'astre en venant consoler la terre, ramena, s'il était possible, un peu de calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chène antique, et m'abymant dans mes idées, me livrant à la sombre mélancolie qui semblait appesantir à-la-fois tous mes sens; je trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un instant de repos, . . . que n'eut pas obtenu mon ame dans un état, ou moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je m'endormis, . . . à peine le fus-je, qu'un fantôme effroyable apparut aussi-tôt à mes sens enchaînés . . . Je le vois encore . . . J'écris que je rêvais, . . . mais je n'oserais pas l'affirmer, . . . l'impression fut trop vive; . . . non, mon ami, je ne rêvais pas . . . Je l'ai vu ce fantôme, . . . il était vêtu de noir, . . . il avait une figure que je peindrais sans doute, . . . il avait celle du père d'Aline . . . il tenait à la main, . . . pardonne mon désordre, . . . il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie, . . . il la secouait sur mon sein; . . . il mêlait les flots de sang qui en découlaient à ceux qui jaillissaient de mes blessures r'ouvertes; . . . et il me disait en m'offrant cet épouvantable spectacle; . . . oui, mon ami, il me le disait; . . . ses paroles ont frappé mon oreille, je ne dormais point; . . . il me disait le cruel: . . . «Voilà celle que tu veux épouser; . . . frémis, tu ne la reverras plus». J'ai jetté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir cette tête précieuse et la porter sanglante sur mes lèvres, mais je n'ai pu saisir qu'une ombre: tout a disparu dans l'instant, il n'est plus resté de réel que la terreur et le désespoir. Je me suis levé dans une mortelle agitation; . . . j'ai poursuivi ma route au hasard. Différentes ombres gigantesques produites par les reflets de la lune sur les arbres qui m'environnaient, semblaient prêter encore plus de réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de mon Aline, pour fixer un instant ses regards; à-la-fois ému par mille pensées différentes; . . . en proie tour-à-tour à mille tourmens divers; tantôt je voulais revoler sur mes pas, tantôt je voulais terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon imagination venait de me faire voir expirée . . . Enfin le soleil se leva, et mieux conduit par le hasard, que par l'incertitude de mes pas chancelans, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris; . . . que je quitterai bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la confiance des deux sincères amies qui ont bien voulu me les prescrire; adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien déchirans, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse; instruis-moi de leur sort; . . . entretiens-les de moi; . . . rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les véritables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir.

LETTRE LXVI.

Aline à Valcour. [1]

ce 22 avril, à Verfeuille.

Pourquoi faut-il que la première lettre que je vous écris depuis votre départ, soit tracée d'une main tremblante? eh quoi! Jamais les expressions de mon cœur ne vous parviendront que par des sanglots, ce seront toujours des flots de larmes qui les feront arriver à vous; mais prenons ces détails de l'instant fatal où vous vous arrachâtes de vos malheureuses amies; l'état affreux dans lequel j'étais, engagea ma mère à coucher dans la maison de _Colette_; elle y passa la nuit près de moi, nous l'envoyames dire au château pour qu'on ne fut pas inquiet et y revînmes dîner le lendemain . . . Cette protégée de mon père, cette _Augustine_ dont je vous ai quelquefois parlé, parut la plus surprise de cette légère absence, et nous ne pûmes nous empêcher de remarquer ma mère et moi, qu'il entrait dans ses questions infiniment plus de curiosité que d'intérêt, . . . nous ne doutâmes pas de ce moment qu'elle ne fut ici la surveillante que le président a placé près de nous; . . . nous la garderons pourtant, ma mère veut être exacte aux conventions; . . . mais nous saurons nous en méfier . . . Je ne sais, . . . depuis que nous sommes ici, . . . je trouve à cette créature quelque chose d'égaré dans les yeux; . . . elle les a superbes, et cependant ils effrayent. Elle avait autrefois de la candeur; . . . une sorte de décence et d'honnêteté dans le maintien qui relevaient l'éclat de ses attraits . . . tout cela n'est plus aujourd'hui que de la fierté, de l'indécence et de l'immodestie . . . Oh! comme le vice enlaidit! cette malheureuse était belle étant sage; . . . elle a toujours la même figure, et l'on ne la voit plus sans dégoût . . . Voilà donc l'ouvrage de la séduction, . . . de la débauche, et le caractère du crime est tellement ennemi de la nature, que par-tout où s'impriment les traits odieux de l'un, tous les agrémens de l'autre, ou disparaissent ou se flétrissent.

Tout fut tranquille jusqu'au 18. Ce jour-là, vers trois heures, ma mère se trouva indisposée; . . . le lendemain elle eut de la fièvre, accompagnée de maux de tête, de pésanteur, et d'un peu d'irritation dans les entrailles. Le 20, elle se trouva mieux, son médecin dit que ce n'était rien; ne trouvant aucune espèce de danger, il ne prescrivit que les remèdes analogues à un peu de plénitude et partit. Tout le 21, le calme se soutint, . . . aujourd'hui les douleurs se renouvellent, quoiqu'elle ait observé le plus grand régime . . . la fièvre est plus forte que le premier jour . . . les maux de tête plus aigus, et les douleurs d'entrailles plus vives . . . Nous attendons le médecin; . . . mais l'heure du courrier m'obligera de faire partir ma lettre avant que je ne puisse vous mander le résultat de sa visite. On lui a remis tantôt un billet fort tendre de mon père . . . il vient, dit-il, d'apprendre son état . . . son inquiétude est extrême; sans la crainte de déranger les conventions, il volerait à elle . . . Il lui demande dans ce moment-ci la permission de n'écouter que son cœur; j'ai répondu, au nom de ma mère, qu'il était le maître de faire ce qu'il voudrait, mais qu'elle supposait son indisposition trop légère pour que cela valût la peine de lui faire faire un voyage.

Ô Valcour! dans quel trouble est votre Aline! concevez-vous le tourment qui l'agite . . . supposez-vous l'état de son ame? rien ne m'annonce heureusement encore le revers dont je tremble, mais s'il arrivait ce revers effrayant! si j'allais perdre cette tendre amie! . . . si la main du ciel allait briser les plus doux nœuds de ma vie! Vous allez me gronder . . . je le mérite . . . vous allez me dire que mon imagination toujours sombre, vole au-devant des malheurs et les réalise à plaisir . . . Eh bien! pensez ce qu'il vous plaira, mais je ne suis pas à moi en écrivant ces lignes, un frémissement involontaire conduit les mots que ma main grave . . . il me les dicte ou les suspend . . . -- Mon ami, croyez-vous que je pus survivre à celle dont j'ai reçu le jour? . . . Vous qui savez combien je l'aime, le supposez-vous un instant? . . . Dès que par cette perte affreuse je perdrais à-la-fois et l'espoir de lui consacrer ma vie, et celui de la passer avec vous . . . Vous imaginez que . . . oh! non, non, soyez sur, je vous en fais ici le serment; non je ne lui survivrais pas une minute . . . J'aurais bientôt tranchée le cours d'une vie qui ne m'offrirait plus que des douleurs.

Je suis bien loin de croire . . . ô mon ami! qu'il y ait du mal à finir ses jours quand ils ne peuvent servir ni à notre bonheur ni à celui des autres . . . Ah! la vie n'est pas un fardeau qu'il nous faille traîner malgré nous! . . . cette ame . . . image du Dieu qui l'a crée, un peu plutôt dégagée de ses liens, n'en revolera pas moins pure dans le sein de son père. Si ce n'est que pour languir, que ces ames sont quelqu'instans enfermées dans nos corps, si leur véritable destination est près du Dieu dont elles émanent, pourquoi ne pas les y réunir? L'envie de se rejoindre à son auteur, peut-elle donc jamais être un crime? C'est l'être qui croit que tout périt avec lui . . . dont la faible imagination ne peut s'élever au sublime dogme de l'immortalité de l'ame, qui doit craindre la mort, et frémir de se la donner; mais celui qui ne voit l'enveloppe grossière qui captive cette brillante portion de son Dieu, que comme une prison où rien ne l'oblige à s'arrêter, peut en détruire les liens quand on les lui rend trop aigus; . . . celui qui ne voit cette vie que comme un passage, peut se détourner vers l'hospice, quand on sème sa route d'épines . . . Quelle atteinte reçoit-elle donc alors cette ame immortelle? . . . Les coups qui la dégagent peuvent-ils donc l'atteindre? ils désorganisent un peu de matière, dont la forme est égale à la nature; et qu'importe que les élémens qui nous composent existent de telle ou telle manière, il n'est pas en nous de les détruire, nous n'anéantissons rien en nous donnant la mort, nous ne faisons que varier des modifications, et ce droit qui nous est donné par la nature ne contrarie aucune de ses loix, puisqu'il n'enlève rien à ses bâses . . . à ces élémens indestructibles qu'elle-même varie chaque jour sous mille formes différentes . . . Mais supposons un moment que je fusse dans une telle situation, qu'il me devint impossible de vivre sans être cause d'une foule de crimes, et sans pouvoir éviter d'être contrainte à en commettre moi-même; croyez-vous mon ami que cet état perpétuel de désordre et de désespoir, n'irriterait pas bien plus la divinité que le léger mal que je ferais en me donnant la mort? Et dans toutes les suppositions possibles . . . un crime, si vous voulez que cela en soit un, n'est-il pas préférable à deux cents? mais si je n'en fais pas un en me tuant . . . si je suis fermement convaincue qu'il doit m'être permis de briser mes fers quand ils me gênent, alors l'action qui me soustrait à des millions de crimes certains, n'est-elle pas louable au contraire? ne me devient-elle pas un titre aux bontés de l'Éternel? Eh! notre existence est-elle donc si précieuse, pour qu'une créature de plus ou de moins dans l'univers puisse être regardée comme quelque chose de bien important! Quoi, ce sera au nom d'un Dieu de paix, qu'un général d'armée pourra sacrifier vingt-mille hommes en un jour; il reviendra de ce carnage couvert d'honneurs et de lauriers, et ce seront des flétrissures et des opprobres que vous apprêterez au malheureux qui ne faisant tort qu'à lui-même . . . qui pressé de jouir de la lumière céleste . . . qui jaloux de quitter promptement le séjour de la fausseté, de l'égoïsme, du libertinage et du crime, aura détruit sa fragile existence pour revoler plutôt vers son Dieu! À qui donc appartiendra ma vie, si ce n'est à moi? Qui donc en pourra disposer, si ce n'est moi? Si cette vie est un don de Dieu, il ne peut exiger que je regarde ou respecte ce don, comme convenable à moi, que tant que rien ne peut m'empêcher de voir ainsi; mais quand ce bienfait devient onéreux, quand il pèse au lieu de me servir, je puis le rendre sans crainte à celui de qui je l'ai reçu. Je suis une ingrate, sans doute, si voulant jouir de ce bienfait, je souille de crimes cette carrière qu'il ne m'est permis de suivre que pour glorifier celui qui m'y place; mais si c'est au contraire la crainte d'être exposée à en commettre, qui m'oblige à rendre le don que je profanerais en le gardant, je ne fais assurément aucun mal à m'en défaire.

Mon ami! pardon de ces idées . . . une puissance plus forte que moi me les inspire . . . Si cette voix qui me les dicte allait m'obliger à les suivre . . . si j'allais vous laisser sur la terre! . . . si vous alliez perdre celle que vous avez tant aimée! chéririez-vous toujours sa mémoire . . . vous occuperiez-vous de cette tendre Aline? vivrait-elle toujours dans votre pensée? serait-elle sans cesse l'ame de votre vie . . . l'élément de votre existence? . . . Ô! mon cher Valcour! s'il daigne m'écouter ce Dieu que j'implore . . . je lui demanderai pour grace . . . que le souffle qui anima jadis le corps de celle que vous aimiez, puisse venir quelquefois agiter le votre; et si j'obtiens cette faveur, observez les jours où vous m'aimerez le mieux . . . remarquez ceux où je vous semblerai plus présente; . . . ces jours-là mon ami seront ceux, où l'ame de votre Aline aura obtenu de revivre en vous, où vous ne serez plus animé que par elle . . .

Ma mère sonne . . . j'avais profité d'un instant de repos pour vous écrire . . . elle s'éveille . . . Dieu! elle est plus mal que jamais; des frissons . . . des vomissemens; . . . infortunée que je suis . . . plus rien d'obscur pour moi dans l'avenir . . . il est brisé ce voile affreux qui séparait ma vie; toutes les horreurs que j'entrevoyais au-delà, s'avancent à moi sous la faux de la mort . . . l'ange des ténèbres entr'ouvre le cerceuil, et votre malheureuse Aline n'a plus qu'un pas pour y descendre.

[Footnote 1. Toutes les suivantes à commencer par celle-ci furent adressées à Chambéri, où il était convenu que Valcour devait être pour lors.]

LETTRE LXVII.

_Déterville à Valcour._ [1]

Vertfeuille, ce 6 mai.

Ils ne sont plus ces jours heureux où ma main occupée à te transmettre des faits intéressans, passait les jours entiers à dissiper tes peines, en t'amusant des mêmes récits qui charmaient les objets de ta tendresse; vois maintenant les traits de cette plume funèbre, comme autant de serpens cruels qui vont déchirer ton cœur; frémis en ouvrant ce paquet, je ne te dirai point, ranime ton courage; . . . je ne t'engagerai point à te consoler. Je te connaîtrais mal ou t'estimerais peu, si tels étaient les accents de la voix qui te parle, . . . non, . . . _lis, et meurs_ . . . Je ne te retiens plus à une existence trop cruelle pour toi, après les pertes que tu viens de faire . . . Renonce à la vie, Valcour, elle ne peut plus t'offrir que des épines, unis ton ame à celles de tes amies . . . encore une fois, lis, te dis-je, et descends au tombeau.

À peine eus-je appris l'état de madame de Blamont, que je courus à Vertfeuille, on venait de m'envoyer un homme à cheval pour me prier de ne pas perdre un instant; le même courrier m'apportait une lettre pour le comte de Beaulé, qu'on invitait à se joindre à moi; . . . il venait de partir la veille pour des inspections pressées sur les côtes; je mis sa lettre à la poste, incluse dans une de moi, et j'arrivai seul le vingt-quatre; je trouvai, comme tu t'imagines aisément, tout le monde dans une extrême désolation, l'accident de notre respectable amie devenait très-grave, le renouvellement du vingt-deux avait eu des simptômes aussi singuliers qu'effrayans, et le médecin me dit tout bas, que si le mieux ne se décidait pas le lendemain, il ne répondait pas trois jours de la malade. Je me gardai bien d'annoncer une telle nouvelle à ton Aline, son cœur ne la lui présageait que trop, comme sa mère m'attendait, disait-on, avec impatience, je m'approchai sur-le-champ d'elle pour lui demander ses ordres, et lui témoigner la part que je prenais à son état. Elle me tendit la main dès qu'elle m'apperçut, et la pressant, oh! mon ami! je crains bien que nous n'allions nous séparer, me dit-elle, . . . mais quand elle vit que je la rassurais, --eh bien! reprit-elle, quoiqu'il en soit, j'ai voulu vous voir et vous recommander mes dernières volontés. --Cette précaution est encore inutile, pourquoi se noircir l'imagination quand il existe autant d'espoir? --Cela ne fait pas mourir, mon ami . . . cela ne fait pas mourir, et cela tranquillise: en disant ces mots, elle me remit un papier et me pria de le lire.

Comme cet écrit contenait beaucoup d'articles qui, quelque intérêt que tu puisses prendre à cette digne femme, sont pourtant de peu de conséquence pour toi, je ne te parlerai que des plus importans.

Mariée, séparée de biens, et pouvant disposer de ce qu'elle avait, elle laissait tout à sa fille Aline, sous la clause exacte de t'épouser, et elle demandait pour unique et dernière grace à son mari, de ne pas contraindre la volonté de sa fille sur une affaire où tenait absolument le bonheur ou le malheur de la vie. Dans le cas où Aline serait contrainte à un autre mariage, elle ne la privait pas de son bien, mais elle voulait qu'elle en disposa seule, et que ce bien n'entrât point dans la communauté . . . Elle fondait un hôpital de six lits à Vertfeuille, uniquement destiné pour les habitans du lieu, et l'on trouverait chez son notaire l'argent utile à cet établissement . . . Elle demandait un enterrement des plus simples dans la paroisse de sa campagne, mais elle désirait que tous les pauvres de l'étendue de ses domaines fussent nourris neuf jours, soir et matin et servis par ses gens dans la grande salle du château . . . Elle voulait qu'une petite boète qu'elle me remettait, contenant son portrait, dans un entourage de quinze mille francs de pierreries, te fut envoyée sans délai le lendemain de sa mort . . . Elle voulait que ses superbes cheveux, fussent coupés et remis à sa fille . . . Elle laissait un bijou de douze mille francs à _Léonore_, et à _Sainville_ une autre belle boîte où se trouvait encore son portrait. Cet écrit finissait par de sages avis à son Aline; par des conseils remplis de mœurs et de piété; ensuite elle conjurait cette tendre fille de ne jamais choisir d'autre sépulture que celle où sa mère allait être déposée . . . Elle me nommait exécuteur testamentaire de ses legs et de ses volontés, et m'enjoignait au nom de l'amitié qui nous avait toujours unis, l'exactitude la plus entière à la tenue de tous les articles contenus dans l'écrit qu'elle me remettait.

Dès qu'elle vit que j'avais lu, elle me demanda avec empressement, si je lui jurais de remplir ce à quoi elle m'engageait . . . Je le lui promis en lui serrant les mains, elle me sourit, me dit que je lui prouvais bien que j'étais son ami, et que depuis cette assurance elle se trouvait beaucoup plus tranquille, elle dormît effectivement près de trois heures la nuit du 24 au 25; mais en se réveillant vers les deux heures du matin, elle appela Aline qui n'avait jamais voulu quitter le chevet de son lit, elle la pressa sur son sein, et lui dit qu'elle se sentait plus mal. Cette tendre fille fondit en larmes; alors madame de Blamont se contraignit, pour ne pas trop affecter celle qui partageait si cruellement ses douleurs, elle la conjura d'aller prendre quelqu'instans de repos, lui assurant que je la remplacerais; mais Aline ne voulut jamais céder à personne le charme qu'elle trouvait à soigner sa mère, elle dit qu'elle ne s'en rapportait à qui que ce fut; . . . que les hommes ne s'entendaient pas à ces sortes de choses, et ni prières, ni instances, ni ordres ne purent lui faire quitter sa place.

Comme elle était intéressante, mon ami, dans l'emploi de ces devoirs sacrés, . . . pâle, . . . les yeux battus, . . . échevelée, sous un mauvais petit déshabiller de toile, . . . un grand tablier de femme de chambre autour d'elle, . . . il semblait que la piété filiale voulut disputer aux graces, le soin touchant de l'embellir.

Mais les douleurs augmentant, il ne fut plus possible à madame de Blamont de pouvoir feindre . . . Le médecin qui ne quittait plus, s'approchant de moi après l'avoir observée, --voilà ce que j'ai craint, me dit-il, . . . elle est perdue, --oh! ciel! répondis-je avec effroi: . . . perdue, . . . à cet âge, . . . avec autant de ressources, . . . tant de sagesse et tant de santé. --Elle est perdue. --Et quel est donc le genre de sa maladie; quelle est la cause de cet accident imprévu? --Une cause où échoueront tous les secrets de l'art, _elle est empoisonnée_ . . . --_empoisonnée_, juste ciel! --elle l'est; prononcez, que faut-il que je fasse? --L'écrire à son mari et le cacher soigneusement à elle, à sa fille et à toute la maison, c'est ce que je vois de plus sage à faire . . . le médecin certifia, signa son opinion, et la lettre partit secrètement par un homme en poste.