Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 9

Chapter 93,705 wordsPublic domain

Menez-nous à l'appartement que nous vous avons envoyé commander par trois hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez? --Ici je ne pus m'empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions menacées vint entrouvrir déja mon ame. --Comment réponds-tu insolent, dit la fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. -- Je te dis de me mener à la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. --Ce que vous demandez n'est pas dans cette maison. --N'est-ce donc point ici l'auberge _du bon repas_? --C'est elle, assurément. --L'auberge hollandaise située dans la _Strella_, tenue par le sieur et la dame _Boulnois_? --Rien de plus juste; et trois _Galèguas_ ne viennent pas d'apporter nos malles? --Vous les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s'éloignant, ils n'ont pas paru. --Alors Clémentine me prenant la main. --Nous sommes volées, me dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume de faire à chaque contradiction qu'elle éprouvait. --Oui, s . . . nous sommes volées. --Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni coucher dans la rue. --_Camerieros_, dit-elle en appelant le valet, donnez- nous toujours un logement, et qu'on observe, je vous prie, si ces trois hommes n'arriveront pas. --Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous les verrez. --Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet, ils auront été sans doute à _Bueros Ciairès_, chez le sieur _Villiams_, qui tient l'auberge anglaise [8]; si vous souhaitez, j'irai m'éclaircir? Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans doute, que nous n'étions en état de le payer, et on fut aux informations.

Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu'il aurait pu l'être, il nous restait encore de l'espoir, nous n'eûmes que de l'agitation. Mais elle fut très-vive. --Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. --J'étais anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit. . . . Nous écoutions . . . Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût pour nous certifier qu'il n'était certainement rien arrivé chez le sieur _Villiams_, qui ressembla à ce que nous demandions. . . . N'importe, dit Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son caractère en ce moment, qu'il ne l'avait encore été pour moi, depuis que nous nous connaissions, n'importe, ordonnez qu'on nous serve à souper. . . . Ils arriveront . . . Il est impossible qu'ils n'arrivent pas. . . . Nous sommes perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais nos effets . . . nous sommes anéanties Léonore. . . . Et comme elle vit que je répandais un torrent de larmes, . . . ne t'affliges pas poursuivit-elle, songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons encore à celui-ci. . . . Mon enfant, souviens toi qu'avec l'esprit que nous avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. --Oh ciel! n'attends jamais que je partage l'infamie que tu me fais entendre. --Je n'ai pas plus d'envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non que je croye qu'il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y céder encore; non que j'imagine que la corruption des femmes nuise à la société, qu'elle sert bien plutôt, puisqu'elle multiplie les objets de ses jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce qu'elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu'elle nous fait mépriser de ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice. . . . Inconséquent qu'il est, il nous entraîne dans l'abime, et ose nous punir d'une faiblesse dont il est la première cause. . . . Mais il faut vivre Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que pour la mieux servir. Et telles qu'elles soient ces conventions secondaires, elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu'elles manquent le premier vœu de la nature. --Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à ce but. --Tous de quelqu'espèce qu'ils puissent être, il n'en est pas un seul qui ne soit autorisé par la nature, dès qu'il s'agit de se conserver, punit- elle l'habitant de l'air de tous les moyens qu'il prend pour se procurer sa nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous? Les conventions qui s'opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d'autres, ne sont pas de sa main? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte, puisqu'elles ne font que contrarier ce que m'inspire la seule voix qui parle réellement à mon cœur? N'importe, pour n'avoir rien à nous reprocher, puisque tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent nous faire retrouver notre bien. . . .

Nous descendîmes; ce n'est pas la peine, me dit cette folle créature, en sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas à nos effets, qu'en penses-tu? Mais moins décidée que ma compagne à réparer nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu'elle, je ne répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l'avoue le flègme heureux de cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la suivis pleine d'espoir. . . . Il faisait encore grand jour, nous retournâmes au port; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l'appelaient des affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure.

Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l'Alcaïde du quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander des conseils.

_Dom Laurent de Pardénos_, était un de ces hommes dont la physionomie douce et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs comme il y en a tant . . . qui ne voyent dans la place qu'ils occupent, que ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de leur avarice . . . À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils fassent tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que par l'espoir d'en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à l'aumône [9].

_Dom Laurent_ nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées, nous recevant avec l'air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots: il nous lorgnait avec bonté, ayant l'air de nous encourager, de nous applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous eussions encore dit une parole; nous lui racontâmes notre histoire. . . . Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au Portugal. . . . Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même, et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre du commerce d'Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce tartufe, c'est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche. . . . Et que faire monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions? Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu'il y ait quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets d'entreprendre; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur- tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l'innocence; moi j'espère beaucoup. . . . La bonté de Dieu est si grande, sa main secourable abandonne-t-elle jamais l'infortuné? Dites-moi, beaux enfans, poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de Clémentine qui ne le repoussa point d'abord, dites-moi, avez-vous fait choix d'un confesseur en arrivant dans cette ville? . . . Depuis le temps que vous vivez avec des barbares. C'est que j'ai un bien honnête homme à vous proposer. . . . Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les progrès devenaient immenses. . . . Non, dit-elle, monsieur, non, nous n'avons point fait choix d'un confesseur, l'envie de souper est plus pressante dans nous, que celle d'aller à confesse, et nous n'avons pas de quoi satisfaire à cet urgent besoin. . . . Ah! comme c'est fâcheux, comme c'est fâcheux, répliqua le saint homme, en vérité l'on ne vit jamais. . . . Dans ce moment l'angelus sonna, et Dom Pardénos s'interrompant aussitôt, se jette aux pieds d'un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart- d'heure en prière. . . . Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez tout de la bonté du ciel. . . . Je vais agir, et j'irai vous rendre réponse moi-même demain matin de mes travaux. . . . Monsieur, lui dit effrontément Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que nous n'avons pas une _raix_ pour nous sustenter ce soir [10], prêtez-nous au moins une _portugaise_, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire de bonnes œuvres, le ciel que l'on sert bien mieux ainsi, que par des patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais d'argent, dit l'honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant, poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine. . . . Oui, à cause de vous deux, qui m'inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie portugaise que vous désirez [11]. Mais si demain je n'ai nulles bonnes nouvelles à vous dire, je vous avertis qu'il faudra me rendre ces avances, ou d'une façon ou d'une autre; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes les deux à la porte de son cabinet. --Un moment monsieur, dit Clémentine, expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets? Vous vous acquitterez comme s'acquittent des femmes, dit _Dom Laurent_, n'ont-elles pas toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine. . . . Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous, devrait vous empêcher de nous être utile. . . . Je n'entends rien à tout celà dit l'Alcaïde avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me demandez, ou vous me le rendrez, ou je m'acquitterai moi-même à ma fantaisie. . . . Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune obligation, nous avions peur d'être méprisées de vous, mais c'est vous au contraire qui aurez mérité toute l'étendue de ce sentiment, nous en serons toutes deux plus à l'aise.

Notre premier soin en arrivant à l'auberge, fut de savoir si l'on n'avait pas eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie un peu dans de telles maisons, de gens qui n'ont pas les effets nécessaires à répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d'avance, si nous voulions qu'il nous fût servi; eh bien me dit Clémentine, en me regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d'être dans la misère, que nous sommes insultées de toutes parts; l'un . . . celui qui, par sa place nous devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu'il veut bien nous rendre; l'autre, qui nage dans l'or, veut qu'on lui paye d'avance, un malheureux souper qu'il craint de perdre. . . . Tiens dit Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton souper faquin, mais sers le bon et tout de suite. . . . Puis aussitôt qu'il fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. --Non madame, il vous reste deux cruzades, les voici [12]. --Apporte-nous du vin de _Sétuval_ pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous volent, il n'y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu'on se retira, et qu'excepté pour nos malles, on ne s'avisa pas de nous interrompre. . . . Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains.

Le stoïcisme de ma compagne me ranima; je mangeai presqu'aussi-bien qu'elle, mais je bus beaucoup moins; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat des vignes de _Sétuval_, elle sabla ses deux bouteilles comme j'aurais fait d'un verre de limonade, et devint dans l'état de déraison, qui s'empara d'elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d'albâtre, ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur . . . quelquefois mouillés de larmes d'un souvenir qu'elle ne pouvait éteindre. . . . Le désordre flottant d'une cimarre de gaze, seul habit que la chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu'un peu de lassitude imprimait à ses traits; tout . . . tout en un mot, la rendait si voluptueuse et si belle, qu'aucun homme sur la terre n'eût pu lui résister alors, et que j'eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour pour me rappeler que j'étais de son sexe.

Nous nous couchâmes. . . . Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns que les autres . . . et cela à la veille du jour où nous allions être obligées peut-être à demander l'aumône, ou à faire pis pour obtenir notre subsistance.

En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes. . . . L'ivresse est comme l'opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au réveil . . . Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant! . . . il ne faudrait jamais s'éveiller quand on a l'infortune pour perspective. . . . Ce n'eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de la mort, du sein de l'ivresse où j'étais hier? . . . Non, répondis-je, non, nous nous sommes tirées d'un pas plus dangereux que celui-ci. . . . espérons tout de la bonté du ciel. --du ciel! . . . ah! ne comptons jamais sur le ciel; toute espérance fondée sur des chimères n'est faite que pour l'esprit des sots. --Ô Clémentine! chimère ou non c'est la ressource du malheureux, n'en détruisons pas l'idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler. --Que la foudre m'écrase à l'instant où je serai consolée par de telles fables, cesse de me parler d'un être indifférent au sort de ses créatures, qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que pour les abreuver de pleurs . . . qui ne leur prolonge la vie que pour mieux exercer sa rage, en les accablant d'infortunes, et qui ne les attend au bout de tout cela qu'avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus grand bonheur est d'être sûre qu'un tel tyran n'exista jamais; je deviendrais frénétique ou furieuse s'il me fallait y croire un instant. On t'a mal peint cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a pu te paraître odieux; dégage-le de ces absurdités et tu l'aimeras bientôt. Ne vois dans cette essence divine, qu'un père tendre et compatissant, qui, s'il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos ames, pour que nous n'en soyons pas découragés, ce rayon si doux d'espérance qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera divine et douce la récompense qu'il nous en prépare. . . . Éprouvé par tant de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous devons prétendre! . . . Ah! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel instant d'abandon où ton injustice outrage l'éternel, tu sentiras sa voix te ranimer encore . . . Ô mon amie! voilà l'être consolateur que j'offre à ton esprit; voilà celui qui t'ouvre les bras. . . . implorons-le par nos actions, je t'abandonne les paroles et les simagrées, je t'abandonne les cultes et les autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des vertus. --Je ne crois pas plus aux vertus, qu'à ton Dieu, dit Clémentine, en versant des larmes amères, j'adopterai des vertus quand j'aurai de quoi vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre.

En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore au lit, nous priâmes qu'on nous donnât le temps de nous lever. . . . Nous ouvrîmes enfin; c'était l'Alcaïde. . . . Point d'espoir, nous dit-il en entrant, vos voleurs dépendent d'une troupe nombreuse, qui depuis long-tems infeste la ville et les environs; il est impossible de trouver leur dépôt, le plus court est d'y renoncer. --Ici tout mon courage m'abandonna. . . . Je fondis en larmes. --Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait d'autant plus, qu'en attendant qu'elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour obtenir des secours, qu'elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait contrainte à abuser encore de la bonté de _dom Laurent_, et à lui demander un nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l'Alcaïde, en s'enfermant avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien loin d'être dans l'intention de vous donner davantage je viens vous demander, ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser. . . . et s'avançant à moi . . . allons, décidez-vous mignonne. Expédions d'abord celle-ci, nous verrons l'autre ensuite; pressons-nous surtout je vous conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous parle on m'attend pour pareille besogne.

Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête dans mes mains, à demi couchée sur le canapé; je ne l'avais pas vu venir à moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe d'une main ma position, pendant que l'autre, écartant tout ce qui le gêne, m'expose à ses regards un instant presque nue, sans qu'il me soit possible de m'en défendre; mais son triomphe n'est pas long; me relevant avec plus de vitesse qu'il n'en a mis à m'abattre, et le culbutant loin de moi d'un vigoureux coup de poing dans la poitrine: _fuis, lâche_, m'écriai-je, _dès que tu es assez vil pour nous refuser tes services_; _fuis, mais ne nous outrage point_, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la porte, appelait l'hôtesse à son secours. . . . elle arrive: notre histoire est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et l'entendre. . . . Cet homme, dit-elle en montrant _dom Laurent_, très-confus, cet homme est un indigne; il sait notre malheur et il en abuse. . . . Nous arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n'en soyons pas; car, je suis espagnole et ma compagne est française; nous avons reçu des louanges et des gratifications de nos services; nous sommes arrivées ici hier avec trois malles pleines d'effets et d'argent; nous les avons, suivant l'usage, confiées à des _galegues_, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les ont volées; nous avons été demander des conseils et des secours à ce malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors d'état de lui rendre le peu qu'il a fait pour nous, exige en dédommagement que nous nous prêtions à ses infâmes désirs. . . . A-t-il raison, madame, le devons-nous? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui s'y croyent à l'abri, y soient pourtant traitées de la sorte? Décidez vous- même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez.

Ici madame _Boulnois_ regarda _dom Laurent_; elle lui demanda s'il était vrai qu'un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose semblable? . . . Ces femmes vous trompent, répondit l'hypocrite, en reprenant son air doucereux, puissiez n'être pas vous-même la dupe de ce que vous faites pour elles. . . . Je leur fais volontiers présent de la portugaise qu'elles m'ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois--et en terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l'hôtesse.

Madame, dis-je alors à cette femme, l'embarras de ce monstre vous prouve son crime; je vous conjure d'avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité; croyez que nous ne vous en imposons sur rien; vous voyez à quelles funestes extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos secours; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis; nous allons tout employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire pour nous; nous vous servirons d'ôtages en attendant; nous ne bougerons pas de votre maison. . . . Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le bien que vous nous aurez fait. --En vérité mes belles amies, dit l'hôtesse en se levant, je n'ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles; je ne manquerais pas de filles de votre espèce si j'en voulais; mais, Dieu soit loué, ma maison ne leur a jamais servi d'asyle. Si pourtant vous y voulez rester il ne tient qu'à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre leur place; la condition n'est pas mauvaise. --Jour de Dieu! s'écria la fougueuse Clémentine, en s'élançant les poings levés sur l'hôtesse, nous, te tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui valent mieux que toi. . . . Ne l'écoutez pas, madame, dis-je à l'hôtesse, en me mettant entr'elles deux, ne l'écoutez pas le malheur échauffe sa tête; daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d'autre grace, et voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d'or que j'avais autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre. . . . Eh bien! dit l'hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu'à la concurrence de cet effet, après cela prenez votre parti.