Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 8

Chapter 83,820 wordsPublic domain

Oh! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules! . . . Quelles gigantesques proportions! . . . je n'ai jamais rien vu de semblable. Il n'y a pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d'un tel personnage. Oui, . . . oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater; j'aurais bien voulu qu'il t'en fit autant, tu n'aurais pas la mine si gaie. --Eh quoi, si peu de chose change ton humeur? --Si peu de chose . . . Je te dis, qu'il n'y a rien de plus effrayant; j'aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau à la porte de l'_Alcala de Madrid_, que de jouter contre ce cannibale; mais patience, tu auras ton tour, et tu m'en diras des nouvelles. --Cette espérance pourrait bien te tromper; je crois être sûre de lui maintenant, et crois l'être également, qu'au moyen de l'empire que je me suis acquis, tu n'as plus rien à en redouter. --Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous couchâmes.

Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir; il voulut prendre quelques libertés avec ma compagne, il s'en saisit, et ce qu'il semblait vouloir varier à ses entreprises de la veille, n'en effrayait que plus Clémentine. . . . Je me mis à pleurer, il l'abandonna tout de suite, et s'avançant vers moi, qu'as-tu fière esclave? . . . C'était le nom qu'il m'avait donné. . . . --Qu'as-tu, quelle est la cause de ton chagrin? --Ton infidélité; je me flattais d'être aimée de toi; je vois bien que je me suis trompée. --Ce n'est pas toi que j'attaque; tu me refuses; je ne te presse plus; n'est-ce pas là tout ce que tu veux? --Mes désirs vont plus loin; en aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule; le partager est un outrage, en doit-on faire à l'objet de ses feux? --Comment, il faut, non-seulement ne point jouir de toi quand on t'aime, mais encore ne jouir de rien en t'aimant; tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. --Craignant effectivement alors que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver, . . . ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es le maître de me refuser; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de moi, si tu veux que je croie à ton amour. --Eh bien, je vais te satisfaire encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si haut prix. . . . Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes plaisirs, puisque cela t'afflige, et pour elle, que j'aime plus que ma vie, elle n'y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien, dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses; . . . le tyran est à nos genoux; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames? reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu'il n'est pas d'homme qu'une femme ne puisse enchaîner avec l'art de lui résister à propos? Et Clémentine enchantée d'être délivrée de ce monstre, me témoigna sa reconnaissance avec toute l'ardeur dont elle était susceptible.

Nous laissâmes passer huit jours avant que d'entamer notre négociation, pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon empire; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l'exécution du projet de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai un peu sur l'envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement. Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l'empêcher de me prendre pour en être l'objet; et dans cette intention je ne devais pas trop contraindre ses desirs: plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent devenus dangereux pour moi; je trouvai enfin un excellent moyen de leur donner de l'issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que je m'étais d'abord imposées.

Un jour qu'il m'avait promenée dans les plus secrets appartemens de son harem, qu'il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me proposa de me montrer celui de ses mignons. . . . Je l'y suivis pour ne pas lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à me faire voir l'espèce d'hommage indécent qui lui était rendu, dès qu'il paraissait dans ce lieu d'horreur et de corruption, l'infâme osa me demander si je lui permettais cette sorte de plaisir; . . . si elle n'offensait pas l'amour qu'il avait pour moi? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l'air du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que rien fût pris sur le cœur; qu'il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de violence avec autant d'amour, deux objets également nécessaires au dessein où j'étais de le captiver sans le craindre. . . . Le monstre fut si content de la permission que je lui donnais; il entendait si mal encore le langage du véritable amour, qu'il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite dans d'effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance,--chose qu'il ne s'était permis avec qui que ce fût, depuis l'époque de ses sentimens pour moi.

Il y a des cœurs bien inexplicables dans la nature, dis-je alors à Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts d'habitude, quelques criminels qu'ils puissent être, balançassent les sentimens les plus épurés de l'ame, et crussent même pouvoir s'allier avec eux? N'en doute point, me répondit Clémentine; ne voyons-nous pas sans cesse l'amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche publique; et d'autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la maîtresse qu'on chérit le plus. --Quand on en est-là, c'est dépravation, ce n'est plus sentiment. --Tu te trompes, Léonore, les passions de l'homme sont inconcevables; rien n'est étendu comme leurs branches; les excès dont il s'agit, . . . ou ceux-là, ou d'autres semblables, peuvent exister chez l'homme qui n'est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat; les suites de ces irrégularités dans l'homme débauché, ne sont que du libertinage. Je l'avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l'homme, embrasé d'une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment; lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de dispositions à ces écarts qui te surprennent; tous avec une manière différente de les exercer plus ou moins; et l'amour qui ne s'établit dans l'homme qu'après ces premières impressions reçues, les détermine en sa faveur, en raison du degré d'activité qu'il leur trouve. Les impressions sont-elles faibles; l'amour qui s'en nourrit ne devient pas plus violent qu'elles; il règne alors avec sagesse; il ne s'exprime qu'avec douceur. Trouve-t-il au contraire _exce??if_, le ton des passions, ainsi que l'acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu'on veut lui opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore; c'est une flamme ardente qui consume tout ce qu'elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de plus à son ardeur, tout ce qu'on lui présente pour l'étouffer; mais tous ces résultats sont de l'amour; l'enfant mutin brise le hochet qui l'amuse; il jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris de sa fureur. Tel est l'amour, et tels sont ses effets; tels sont ces débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans de la nature, . . . que le sot ignore, que l'épais rigoriste punit, et que le philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s'étonne à tout moment des effets réunis du cœur et de l'esprit; et comme il n'y a rien de si ordinaire que d'avoir l'un fort bon, et l'autre très-mauvais, lorsque tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être, une foule de vices liés à des vertus; on se rejette sur les contradictions naturelles à l'homme; sans voir qu'il s'en faut bien que ce qui arrive, soit le fruit de l'inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets dissemblables. _Adrien_ put aimer _Antinoüs_, comme _Abeillard_ aima _Héloïse_; l'un n'avait qu'une mauvaise tête, l'autre n'avait qu'un bon cœur. _Adrien_, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois _Héloïse_ et _Antinoüs_; tandis qu'_Abeillard_, seulement délicat, n'eût jamais aimé qu'_Héloïse_.

Enfin l'empereur était amoureux; il ne se conduisait plus que par mes conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point, j'entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis sentir l'avantage qu'il devait retirer de l'amitié des Portugais; de quel prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les nations qui l'environnaient; la supériorité du peuple dont je lui proposais l'union, l'effraya un instant; il redouta d'en être subjugué; mais quand je lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu'ils seraient bien plutôt embarrassés qu'enrichis de la totalité de ses provinces; qu'ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d'établir le fil de communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent. Alors il me demanda si j'étais chargée par les Européens de négocier cette affaire avec lui: je ne lui cachai pas; je lui dis même que s'il n'avait pas attaqué le fort des Portuguais, j'allais, avec ma compagne, me rendre incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout d'un instant de silence, l'empereur me témoigna qu'il n'était pas très- éloigné du projet que je lui communiquais; mais qu'il craignait que les Européens, une fois dans ses états, ne m'enlevassent à lui. Je lui fis sentir qu'ils en seraient toujours d'autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait qu'ils eussent quelqu'un de leur nation, possédant la confiance de l'empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces; il me comprit; je le pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m'accorda tout ce que je voulais; mais c'était pour la dernière fois, ajoutait-il, que j'obtenais sur lui quelqu'empire, si je ne me décidais à le rendre heureux. Il ne voulait plus attendre; jamais femme n'avait eu de lui ce que j'en recevais; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que celle du serpent qui avait créé la terre [4]. Mais c'était fait, le jour où les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d'une manière à ce que je dus m'attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne grace. . . . Comme j'avais tout, je ne refusai rien, et l'on ne s'occupa plus que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs; on me les opposa dans le conseil; je combattis leurs raisons, et j'en alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon opinion.

On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir comme amis, sur les terres de l'empire: dom Lopes parut six jours après, à la tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines; il eût dès l'instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis je, en français, dès que je le vis entrer. . . . Comptez-y, me répondit dom Lopes, un vaisseau vous attend à _Benguelle_; six de mes gens bien armés, qui connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend; il est prévenu; mais il faut n'employer que l'évasion; je la protégerai, je ne l'aiderai point, je ne puis débuter par un acte d'hostilité chez un peuple, que tout m'engage à ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de l'alliance. --Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l'empereur y consente, dès qu'il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que l'évasion; déterminez-vous y, j'empêcherai les poursuites, je vous en donne ma parole; c'est tout ce que je puis.

Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu'il présenta, il fallut pourtant l'accepter; quelle apparence de faire changer d'avis un homme aussi entier que _dom Lopes_! Tout se passa au mieux dans l'audience qu'il obtint du roi, et le traité se signa sans obstacles; mais quand le Portugais parla de rendre les prisonnières faites au fort de _Tété_, Ben Maacoro tressaillit de rage, et protesta qu'on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout ce qui l'auroit contraint à des hostilités, et qui n'imaginoit pas que quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus de cet article.

Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n'avais plus aucun prétexte de refus, on m'avait accordé tout ce que je voulais, mais la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme de ce monstre. --Comment donc faire pour l'éviter? Déterminée à tout plutôt que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait: j'avertis Clémentine de se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire trouver les six hommes qu'il m'avait promis, sous les murs d'un jardin favori du roi, près d'un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu d'un parapet qui n'avait pas trois pieds de haut dans l'intérieur et guères plus de six au-dehors; n'ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je consentais enfin à le rendre heureux . . . Que ce jardin me plaisant beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse retraite. . . . Ben-maacoro comprit ce désir; ce jardin comme trop ouvert, nous était expressément défendu, nous ne l'apercevions que de nos fenêtres; il sentit donc facilement qu'il était tout simple que j'eusse envie de l'admirer. . . . Ce n'est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause fut acceptée, il faut que ma compagne y soit; ô grand empereur, tu verras de quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je t'ai promis! Des cris de joie furent sa réponse, j'étais bien sûre de l'enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu'en séduisant son cœur, il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai d'autant mieux que j'étais sûre qu'elles affoibliraient sa raison et ses forces.

Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches que j'allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient éloignées de l'art de procurer de vrais plaisirs; je l'assurai que cela ne se pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans l'ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de partager ses plaisirs et de les irriter, s'il y admettait des témoins; dès que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur; nous nous enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en entier ses charmes au voluptueux empereur; allons, dis-je, en ayant l'air de céder, que l'une excite tes désirs, pendant que l'autre va les satisfaire. --Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l'entend, elle pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec rapidité moi-même et l'effroi du monarque et le mouvement qu'il fait pour retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu'elle, et tombe à ses côtés; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle effrayant du crime, à si bon marché l'une et l'autre.

Nous l'entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit vu du monde avec nous, et qu'il était seul, il n'avoit pas osé, sans doute, se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées, passoit pour un des princes les plus valeureux de l'Afrique.

Nous sûmes à _Benguele_ que, dans le premier moment de sa colère, il avait accusé _dom Lopes_ d'avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne nous avoit pas fait suivre.

Mais _dom Lopes_ avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne se dérangeait dans l'alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été d'autant moins troublée que dom Lopes s'était engagé par l'acte même du projet, à faire venir à l'empereur dix femmes blanches dont il lui jura que la moins belle vaudrait infiniment mieux qu'aucune de celles qu'il perdait.

Tous les dangers pourtant n'étaient pas évanouis pour nous, nous avions à traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que celui que nous quittions; nous fûmes huit jours avant que d'arriver à _Benguele_, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les nuits sur des arbres; rien ne nous arriva cependant; la fortune qui nous destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous plonger peu après dans l'abyme effrayant qu'elle creusait déjà sous nos pas.

Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte d'Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d'éloges, et après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d'égards à bord du vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous, nous lui témoignâmes le regret que nous avions d'avoir été forcées de les abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes.

Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons, font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en baillant d'ennui, au doux espoir d'embrasser bientôt ce qu'il a de plus cher; que l'aumonier prie; que le matelot jure, que l'officier s'enivre; il est à- propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l'une et à l'autre.

Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d'effets; quelques robes de gaze, sont les seuls vêtemens que l'on porte dans le pays que nous quittions; mais elle avait gagné avec _Dom Lopes_, près de soixante mille francs, que le chef de la colonie portugaise de _Tété_ avait fait exactement passer à son correspondant de _Benguele_, et qui lui avait été remis dès qu'elle y avait parue.

Pour moi, j'étais bien loin sans doute d'un tel sort, lorsque je fus enlevée dans le jardin de Venise, j'avais tout au plus sept ou huit louis dans une bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu'il remplaçait dès qu'ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me laissait pas la disposition d'un sol; ce fut donc dans cet état de misère, que _Dom Gaspard_ se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis de la bourse qu'il m'offrit dans le désert; en arrivant au fort il me conjura d'accepter quelques doublons; et quand il mourut il disposa de tout ce qu'il avait en ma faveur; mais cet arrangement déplut à _Dom Lopes_, il me déclara que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n'avait pas la liberté de disposer de ses fonds, et qu'il allait faire repasser en Portugal, les effets qu'il avait laissés; ce raisonnement que je supposai fondé sur l'envie que ce chef avait de me disposer à l'exécution de son projet, et de m'y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus certain sans doute; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de secours sur lequel je pouvais compter, et quand j'arrivai à _Benguele_, je n'avais en tout que six portugaises [5], soigneusement cachées dans mes cheveux pendant notre expédition. Cette somme s'augmenta à _Benguele_, d'une gratification de deux cents pistoles d'Espagne [6], à partager entre ma compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal; avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux tiers de cette faible somme, pour nous habiller; moyennant quoi, pour mon compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une très-mesquine à moi; par une mal-adresse singulière, ma compagne m'avait conseillé de ne point porter d'argent dans mes poches pendant la traversée, et de cacher comme elle, ce que j'avais, dans un coin de ma malle . . . Plut à dieu que je ne l'eusse pas écouté . . . Enfin, la navigation fut heureuse, et nous arrivâmes à _Lisbonne_, sept semaines après notre départ de _Benguele_.

Au moyen de l'extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent comme vous savez, jusqu'à la ville même, et dès qu'un bâtiment arrive, dès que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre infini de _Gualegues_ [7] qui vous offrent leur service pour le transport de vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux sur les premiers de ces gens qui l'environnaient, leur ordonna de se charger de nos effets et dans l'instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles. --Où faut-il aller excellence dit l'un d'eux, en fixant ma compagne? --_À la Strella_, chez _Boulnois_, répondit Clémentine, en donnant à cet homme l'adresse d'une auberge, qu'un hollandais lui avait indiquée à _Benguele_, comme une des meilleures de la ville. --Le mot dit, nos gens partent et nous suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos _Galègues_, marchant à peu de distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras prodigieux, c'était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait prendre le voile. Le peuple s'étouffait pour contempler ce sot spectacle, Clémentine voulut s'arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de _San Benté_, maison religieuse, en face de laquelle est située l'auberge de _Boulnois_, vers laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin.