Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 7
Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une indécence. --Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste, si leurs pensées se mettaient au jour.
Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons, continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente. Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre, continua de la manière suivante:
On s'occupait vivement au fort de _Tété_, quand dom Gaspard mourut, de la réunion de cette colonie avec celle de _Benguele_, par le milieu des terres et d'un établissement dans le royaume de _Butua_. Le cabinet de _Lisbonne_, toujours rempli de ce plan, donné par le comte de _Souza_, ne cessait d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du caractère de _Ben-Maacoro_, souverain de cette partie du centre de l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là, toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.
«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis, et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne. --Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites, dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous m'offrez. --Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert, dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. --Écoutez- moi donc, reprit le portugais.
«Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de _Benguele_, par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, depuis les limites du _Monomotapa_, jusqu'à la baye _Sainte-Marie_, mais le peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très- guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous reste que la politique et la ruse; _Benmaacoro_ est le nom du souverain de ce peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . , vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous, elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour; qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la permission de construire des forts dans le royaume de _Butua_, accordée, vous engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez, vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez, je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à _Benguele_, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets; si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous n'irez sûrement qu'à ce prix.»
Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. --Libres, répondit fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . , monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? --Tous les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie, les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort. --C'est une injustice atroce. --Soit, mais quand vous saurez un peu plus de politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs, vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre à celui de finir ici vos jours dans les fers. --Ô! dom-Lopes, m'écriai-je, parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à l'époux que tu veux m'exposer à trahir. --Je prends le crime sur ma conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux yeux du peuple que le ciel fait les rois. . . . Au tribunal de leur propre conscience, il n'y a de Dieu que ce qui leur sert, d'intérêt sacré que le leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. --Ah! dis-je avec chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l'équité, quand ils n'auront plus de dieux que leurs passions --Ce n'est pas le sort du sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c'est celui de sa grandeur et de son état, et quand la perte de l'un sert à l'autre, qui doute qu'il ne le sacrifie. --Vous définissez les tyrans, répondis-je, --tous les rois le sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n'est que celle de leurs intérêts; mais ces attentats même que vous craignez parce qu'ils vous blessent, en quoi sont-ils contre la nature? son étude la plus réfléchie nous apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante qui végète à ses pieds, des rayons de l'astre qu'ils absorbent, la font languir et dessécher. Le loup dévore l'agneau, le riche énerve le pauvre, et partout la force écrase ce qui l'entoure sans que la nature réclame jamais en faveur de l'opprimé . . . , sans qu'elle le venge, sans qu'elle le soulage, sans même qu'elle imprime au cœur de l'homme de protéger ou de secourir ce que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. --Ainsi donc la tyrannie n'outragerait en rien la nature? --Elle la sert, elle en est l'image, elle est empreinte dans le cœur de l'homme civilisé comme dans celui de l'homme naturel; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle conduit les fleuves, elle maîtrise les astres; il n'est pas une seule opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n'est pas une seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. --Et l'humanité? --C'est la raison du faible, c'est l'égide qu'il oppose au joug qui le ploie et l'asservit, c'est un argument de situation. Qu'il change de rôle, il deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l'infériorité détruit-il donc la loi de la nature? L'humanité toujours égoiste ne naît que dans le cœur de l'esclave; si ses larmes coulent sur les tourmens qu'il voit, c'est qu'il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d'état est cruelle, . . . le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci craint tout de l'état.
Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce monstre a de cruauté, partons. --Mais la promesse que tu nous fais, dit Clémentine. --Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi; je peux, quand j'agis pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s'ils étaient les miens; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je vous rends malheureuses comme homme d'état . . . , je vous servirai comme ami . . . , Oh! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je me fie à lui, il ne nous abandonnera pas. . . . --Eh bien! dit Clémentine, j'unis mon sort au tien; puis s'adressant au facteur, me sera-t-il au moins permis d'emmener mes femmes. --Assurément, dit _dom-Lopes_, elles seront enlévées avec vous. On va donner avis à _Ben-Maacoro_ que le fort ne contient qu'une garnison faible, qu'il recèle des femmes blanches, il y marchera, je fuirai, vous serez prises. . . . Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince, si vous ne m'en ouvrez la porte? Cela est clair, répondis-je, c'est ainsi que je l'entends, et je ne m'en effraye point; j'ai courru d'aussi grands dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand partons-nous? Ici _dom-Lopes_ étonné de mon courage, s'abaissa pourtant jusqu'à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à _Clémentine_, secondez-la, de l'union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l'autre, l'aide de ses conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à _dom-Lopes_ si ce monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s'agissait. Je ne le crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation, scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s'il y est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux a fait pour nous, est d'avoir appris le portugais à l'empereur. . . . Vous vous entendrez avec lui dans cette langue, c'est au moyen d'elle que vous lui communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages.
La conversation cessa; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes, dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les opérations commencèrent; huit jours après le fort fut attaqué; quoiqu'avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et moi, on avait trop d'envie de nous présenter au roi, pour n'avoir pas tous les soins possibles de nous pendant la route; nous fûmes quatre jours à arriver pendant lesquels rien ne nous manqua.
Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l'espoir dans mon cœur, le tenait dans une situation violente, j'avais besoin, je l'avoue, de toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu.
J'ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. --Quelle différence! et moi, j'aimerais mille fois mieux être mangée, que d'assouvir son indigne luxure. --C'est porter la vertu bien loin. --Ce n'est que chérir délicatement ce que j'aime; --quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette délicatesse; je ne l'entends pas encore bien. --Comment, tu ne comprends pas qu'on aime mieux la mort que trahir ce qu'on aime? --Mais ce n'est pas trahir que d'être violée, --de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins affreuse qu'elle. --Je suis donc bien heureuse de n'avoir point d'amant; car si par malheur j'allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à l'extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la broche que dans son lit; Dieu soit loué; je n'aime personne, et je suis toute à lui, s'il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent; car indépendamment de celle d'immoler des femmes, qui n'a rien de bien réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d'hommes dans ses plaisirs . . . et cela me dégoûte à un point. . . . --Eh quoi! il n'y a que cela qui t'arrête? L'horreur du crime où nous allons être en proie, n'est éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. --En vérité, je n'en vois pas d'autres. --Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par l'infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur de s'en voir souillée. --Eh bien! voilà encore de ces raffinemens de morale absolument inconnus de moi: oh! quel besoin j'ai d'être à ton école, ou pour devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement: --pécher plus voluptueusement? --Sans doute; ne sais-tu donc pas qu'il est essentiel de connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement chatouillée, quand j'étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les femmes de mon pays, je n'allais à confesse que pour cela; je me faisais bien expliquer toutes les gradations du mal . . . Je m'en faisais dire tous les dangers . . . Ô Léonore! si tu savais au retour le plaisir qu'il me donnait à commettre! . . . Scélérate, m'écriai-je, tu seras mangée par l'empereur . . . Marchons, marchons, car tu me pervertis.
Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille; et ce fut dans cet état que nous parvînmes au palais; on ne nous avait pas prévenues de la cérémonie préliminaire; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes compagnes, fut pour moi le coup de la mort. . . . Je me défendis, . . . et c'était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville, . . . le cruel, que je frémissais d'offenser, c'était lui qui donnait des ordres pour qu'on outrageât ma pudeur.
L'examen fait, nous passâmes au Sérail; là, nos voiles furent enlevées par le monarque même; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les appartemens les plus secrets, et destinées à des services, . . . à des soins . . . peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui nous privèrent à jamais de leur vue . . . Cela fait, nous fûmes examinées, et comme notre seule couleur, enflammait le prince. --Comme il était dans cet état violent, où la soif de jouir n'a plus besoin d'être excitée par des recherches, les détails furent très-courts; il saisit fortement Clémentine, et la malheureuse . . . Oh! quelle image, grand Dieu! Je crus voir un chétif agneau sous la griffe d'un tigre en furie. . . . Se peut-il qu'il y ait des êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l'amour . . . Pour ne les goûter qu'avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires sensations toutes les facultés de l'objet qu'ils immolent! J'éprouvai dès ce moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s'il me resterait la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l'enchaîner.
Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que ta compagne. --Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation; si tu t'imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des caresses d'un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je me déciderai quand tu auras su t'en rendre digne. --Étonné de cette réponse, Ben-Maacoro, qui m'avait à peine regardée, me prit par la main, et, m'amenant au grand jour, il me contempla un instant à l'aise. --Et de quelle nation es- tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d'insolence? --D'une nation où l'on ne jouit que quand on aime, où l'on ne plaît que par des attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n'obtiennent jamais leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. --Celle qui vient de m'obéir n'est donc pas du même pays que toi? --Elle n'en est pas, mais tu ne l'as pas moins outragée. --Tu as joui d'elle, mais elle te déteste; comporte- toi différemment avec moi; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en connaître de délicats; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et méprisés par elle. --Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place de ceux que tu me refuses? --Ceux de l'ame, les plus doux de l'homme, les seuls réellement faits pour son bonheur. --Expliques-toi, je ne t'entends point? --Je t'aimerai. --Tu m'aimeras. --Je ferai plus, je t'estimerai. --Et que me reviendra-t-il de tout cela? quelle volupté en recevrai-je? --Une bien plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l'affecter jusqu'à présent. --Tu es belle, dit l'empereur, en me fixant; il me semble que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis; je me plais à te regarder; j'y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de l'idée du dieu que j'adore. . . . Tu l'es peut-être ce dieu, et tu te déguises sous la forme d'une femme blanche. --Non, je ne suis point un dieu, je ne suis qu'un des plus médiocres ouvrages de la nature; mais si tu m'écoutes, si tu mérites d'être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu'un dieu. --Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n'est pas connue dans ces climats? --Oui, mais il faut du temps pour que tu la conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse; c'est moi qui te commanderai, . . . tu m'obéiras, . . . tu démêleras mes desirs, tu les satisferas; . . . tu seras mon esclave, je t'enchaînerai, et le bonheur où tu aspires, sera le prix de ta soumission. --Ta voix a beaucoup de puissance sur mon âme; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent; il faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les feux de l'astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies de la flèche empoisonnée du Jagas. --Me trouves-tu donc quelque supériorité sur toi? --Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre fièrement élevé vers les cieux. --Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma compagne, ne l'outrage plus, et ne m'outrage jamais. --Et si je t'obéis. --Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. --Mais tu me rendras ce que je ferai pour toi? --Quand je serai sûre de l'empire que tu me promets.
À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu'on lui obéissait, il me demanda s'il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits; il en mangea, puis nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le desir que j'avais de me retirer dans mon appartement, et d'y être libre avec ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur le second. Je crus voir qu'il espérait triompher plutôt de moi en nous séparant. Ce ne fut qu'avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point; et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves que le roi nous donnait pour nous servir.
Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s'adressant à son époux, telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l'air du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna votre fuite.