Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 6
Les peuples de cette contrée qu'on a long-tems confondues avec ceux de la Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure; ceux-ci sont d'un brun tirant un peu sur l'olive, leur taille est haute et majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux; le nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que ceux que nous quittions sont fort noirs et n'ont absolument d'autres traits que ceux des nègres que vous connaissez.
Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de la transubstantiation, quoiqu'ils ayent aussi parmi eux des gens assez raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée.
Eh! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant? S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement, ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds; mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. --Peut-on prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement? Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée, identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.
Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. --C'est mon corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens, vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes; renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: _Quomodò potest hic nobis dare carnem suam_.
Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis; elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.
On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs, et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.
Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme eux.
Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.
Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on appelle _les Monts de la lune_, sortent avec un bruit épouvantable deux grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres, et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne.
Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces, mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au _Monomotapa_, par le royaume de _Monoëmugi_, en traversant les affreux déserts des _Caffres_. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit la résolution de gagner les bords du fleuve _Zébé_, et de s'y embarquer pour le descendre jusqu'à _Monbaca_, sur la côte du _Zamguebar_ où nous devions trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de suite à _Monbaca_ où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires qu'il avait au _Monomotapa_ seraient finies. La noblesse du procédé de dom Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami, ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.
Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la côte, nous relâcha aux bouches du _Guama_ où de petites barques portugaises qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de _Séna_, premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de _Tété_ où était notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe.
Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans, de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, commandés par trois officiers. _Dom Lopes de Riveiras_, c'était le nom de ce chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement corrompues.
Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile, que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de _vertu_ n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière, celui d'_amour_ n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait- elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur, de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . . On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat de la beauté.
Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens.
Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la considération de nos chefs.
Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la permission de repasser dans sa patrie.
Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait, pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée, sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta- t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il est bien plus important pour nous de les _savoir_, que de les _aimer_. Je voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à- fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en le contraignant à me haïr.
Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort, présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile.
Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi.