Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 5
Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.
Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu'enthousiasmée qu'elle fût, de l'action de Gaspard, ne put s'empêcher pourtant de faire sentir à sa fille qu'elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que dans un ennemi de nos principes religieux; il était difficile que l'extrême piété de cette femme honnête et sensible, ne s'allarma pas de ce qui venait d'être dit . . . , Léonore fut calme aux reproches de sa mère. . . . Ô! madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s'ils vous scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des choses plus fortes, et que vous condamnerez d'autant plus, qu'à la rigueur j'aurais pu ne pas m'y prêter. Ce n'est ni à monsieur de Sainville, madame, ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, qu'il faut s'en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres; mon mari vous dira que dès l'âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme aversion pour toutes idées religieuses; et j'avais déjà lu à cet âge presque tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez; une amie de la comtesse de Kerneuil me prêta ces livres; je les dévorai; elle en raisonnait avec moi, m'affermissait dans les principes dont ces ouvrages m'offraient l'analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à nourrir mon ame d'une philosophie dont elle était enthousiaste; l'expérience, mes malheurs, l'image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les ont rendus si familiers, qu'il me serait bien difficile d'en adopter d'autres aujourd'hui; je les crois compatibles à la plus saine vertu; la suite de mon histoire vous en convaincra peut-être, je n'ai pourtant point anéanti l'idée d'un dieu, ne l'imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de tous les cultes, je suis fermement persuadée qu'il n'en mérite et n'en exige aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui devrait l'offenser le plus grièvement s'il se mêlait des folies humaines. Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, tu n'aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton enfance. --Ah! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n'en aimera que mieux ses semblables; . . . quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux de cette mère tendre, . . . ceux d'Aline se mouillèrent aussi, elle tenait les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s'allarme pour tout ce qui ne lui ressemble pas; non, que cette chère fille s'imagine être mieux qu'une autre; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit lié le bonheur présent et futur. L'être qui ne les adopte pas, lui présente l'idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que la sienne.
Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix dans les esprits; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la plaindre sans essayer de l'en faire revenir, vous n'y réussirez pas, il n'y a rien à quoi l'on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les approches, même de la mort, n'en font point changer. --Oh! non certainement, reprit Léonore avec vivacité, c'est pour assurer le calme de cet instant, qu'on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible; il s'en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n'ai adopté que pour mon bonheur, à ce qui, j'ose le dire, le fait uniquement après les sentimens que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd'hui le chagrin qu'en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu'utilité, aux seules conditions qu'elle n'exigera pas ceux qu'elle ne souhaite que pour me rendre à des liens que je ne prendrais qu'avec horreur.
Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu'il nous reste de mieux à faire, est d'écouter la suite des aventures de Léonore, et de l'engager plus que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t- il, en s'adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser d'aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses aventures, en reprit le récit dans les termes suivans:
Quand nous arrivâmes aux environs de _Dongola_, le conducteur de notre caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n'était pas grande; rien de plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout l'image de la désolation; un château assez mal fortifié se présente au milieu de la ville; il est défendu par une garnison d'arabes pasteurs; Dom Gaspard et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes l'honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi bien servies que la sienne.
Le titre de domestique de Dom Gaspard n'avait duré qu'un jour, dès que nous nous étions crus en sûreté, cet ami m'avait fait passer pour le neveu d'un roi d'Afrique, qu'il ramenait à son oncle, et comme il m'avait appris le Portugais, je ne m'exprimais plus que dans cette langue.
Quatre jours après notre départ de _Dongola_, nous entrâmes dans le royaume de Sennar; la crainte d'être pillés par les peuples qui sont au-dessus de _Korti_ le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce fleuve, et à entrer dans le désert de _Bihonda_, un peu moins agreste que ceux de la Libie, et où l'on voit au moins quelqu'arbres; de l'autre côté du désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à _Hargabi_, où se trouve avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs; cette abondance délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes dans des forêts charmantes d'acacias; leur fraicheur, la quantité de petits perroquets verts, de gelinottes et d'autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse; au sortir de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d'où nous découvrîmes la ville de Sennar.
Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille ames; mais elle est aussi sale que peu policée; le palais du roi construit de briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n'a de remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de tapis, sont meublés à la manière du Levant; quelques jardins les environnent; tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l'on n'est pas plutôt dans ce triste séjour, que l'on désire aussitôt de le quitter.
Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d'environ cinquante ans, d'un libertinage effréné et d'une cruauté inouie; on ne peut l'aborder que pieds nuds; ses traits ne s'aperçoivent jamais; perpétuellement couverts d'un voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d'éblouir ses peuples, quand il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté; trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d'une telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de campagne que l'arrière garde n'a pas même encore quitté la ville. Si le souverain s'en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers; mais son extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets; et comme il les craint, à l'exemple de tous les despotes, ce n'est depuis quelque-tems que sur les caravannes, qu'il fait tomber les traits de sa noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, malgré tout cela, tomber dans l'un des pièges qu'il tend ordinairement aux voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les délinquans qu'il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d'âge ni de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds du lieu où l'on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin d'augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d'impôts et de défenses, dont le défaut de payemens ou l'infraction est toujours punie par le pal. Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi et qui nous précipita ainsi que quelqu'autre de nos compagnons dans le péril que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois qu'une caravanne passe dans Sennar; cette défense consiste à ne point approcher d'un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans lequel, est dit-on, renfermé _l'organe_ de _Mahomet_; mais en même tems que le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d'exciter leur curiosité sur cette merveille, et ce qu'ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu'on soit né avec un peu d'imagination, il est bien difficile de ne pas succomber; quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n'en résulterait aucun danger; on se laisse séduire, on y va, dès qu'on y est, il y arrive ce que vous allez voir.
Vivement pénétrés que cette défense n'était que de forme, chaudement excités à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet; à peine en fûmes-nous à trente pas, qu'un gros de soldats armés de carabines débusquant à la hâte d'un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous entoure, nous saisit avec la même facilité qu'un chasseur s'empare du gibier qu'il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l'instant tous les onze au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre; il nous examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu'il aura le plus grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur est préparé, avec le même courage que les hommes.
Mon sexe n'étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi continua comme il avait fait jusqu'àlors de me prendre pour un garçon. . . . Gaspard voulut l'implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi d'Afrique, qu'il m'avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette cour, l'attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j'étais d'un sang royal comme lui, rien ne réussit; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne t'inquiète pas des autres.
Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l'on nous laissa tous ensemble dans la salle, où l'on nous avait servi jusqu'à l'heure du spectacle que le roi se préparait à nos dépends.
Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, toutes mes idées se tournaient vers Sainville. --ô! malheureux amant, m'écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du cercueil de Venise, mourir à la bonne heure, . . . mais mourir _empalée_! et mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se contentaient de pleurer ou d'hurler, et l'on n'entendait que des cris, que des imprécations dans cette salle, funeste; mélodie bien flatteuse sans doute aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus à l'aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de la nôtre.
Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la mort; je ne l'entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me servir d'appui; le prince fut se placer, et l'œil fixé sur l'arène sanglante, le monstre vit exécuter d'abord les deux turcs, ensuite les quatre européens et les trois femmes arabes; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on vient me chercher la première, j'embrasse mon ami, je meurs contente, lui dis-je, puisqu'on m'épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m'élance au milieu du cercle; l'exécuteur me saisit. --Oh! madame, dit Léonore, en frémissant de souvenir, si j'ai cru voir la mort de près, j'ose bien dire que c'est dans cette terrible occasion.
Pour l'accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l'on châtie les enfans, la portion de chair que l'on découvre, est celle que la nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre obstacle à l'introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait dans moi le local nécessaire à l'action; mais jugez ce que je devins, quand j'entendis, dès qu'on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute l'assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de mon sort, je n'avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir; la frayeur avait été générale; les uns m'avaient prise pour un dieu, les autres pour un sorcier, mais tous s'étaient enfuis, le roi seul un peu moins crédule, ordonna qu'on me ramena à l'instant à ses yeux; on fait venir Gaspard, les interprètes s'avancent et on me demande ce que signifie cet état mixte dont la nature n'offrait aucun exemple; il n'y eut plus moyen de feindre, il fallait tout avouer; le roi me fit débarbouiller devant lui, me fit prendre des habits à l'usage de ses femmes, et m'ayant malheureusement trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu'il fallait m'apprêter à recevoir, dès la même nuit, l'honneur de servir ses plaisirs. --Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui m'attend et celui où j'échappe. --Ô Sainville! . . . Sainville, ne m'aimerais-tu pas mieux empalée.
En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au harem.
Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était occasionnée par nos compagnons de voyage; furieux de ce qui venait de nous arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses troupes, pour en arrêter le désordre; il rentra fort tard, et se trouvant harassé; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne jouirais que le lendemain des graces qu'il lui plaisait de m'accorder.
Cette nouvelle me calma, c'est un trésor que le tems pour un malheureux, celui qu'on lui donne quelque court qu'il soit, lui paraît toujours suffisant à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s'épanouit en proportion des heureux délais qu'il obtient.
La nuit était déjà très-avancée; anéantie sur mon balcon, je me livrais à mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me soustraire aux nouveaux maux dont j'étais menacée; encouragée par mon heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m'offrit incessamment les moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j'entendis prononcer mon nom; qui m'appelle, dis-je? qui peut donc s'occuper encore de la plus malheureuse des femmes? Le meilleur ami qu'elle ait au monde, me répondit-on, l'infortuné Gaspard qui vient pour la sauver. --Gaspard! Dieu, qu'entends-je. --Ô Léonore! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, hasardez tout et n'ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes largesses, est là qui nous attend, il s'échappe avec nous; fuyons: la caravanne partie tout de suite après l'émeute, n'est pas à deux mille d'ici, nous la rejoindrons aisément; pressons-nous, le beaume qui coule sur des playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui m'emportent à l'instant, et en moins de trois quarts d'heure d'une marche forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement d'état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les rassemble; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, j'embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand ordre, et notre route se poursuit.
Ah! je respire, dit le comte, vous m'avez fait une frayeur . . . moi qui connais si peu ce sentiment-là; il n'appartient, je crois, qu'à l'intérêt que vous inspirez de le faire naître dans mon ame; voilà peut-être la première fois de la vie qu'une jolie femme se sauve par de tels moyens; il en est mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. --En vérité, comte, dit la présidente. --Mais madame laissez-moi rire à l'aise, d'une aventure qui n'a point d'exemple, je vous assure que cette partie blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants effets. --Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est insupportable.
En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous parvinmes à _Giésim_, endroit plus considérable, mais situé dans la même position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d'une forêt où nous vîmes des arbres que dix hommes n'embrasseraient pas; une de ces monstrueuses productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l'intérieur une chambre où se serait tenu cinquante personnes à l'aise. Ce fut là où nous fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous restaient à traverser; entièrement remplies d'herbes qui les empoisonnent dès qu'ils en mangent.
Nous traversâmes en sortant de _Giésim_, des forêts superbes de tamarins toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n'est point désagréable; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur épaisseur, sont d'un frais souvent funeste aux passagers; mais la bonté de mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse qu'elle est, ne m'eut offert que de l'agrément; nous arrivâmes de-là, à _Serké_, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, rafraîchie d'un petit ruisseau qui sépare _l'Éthiopie_ du royaume de _Sennar_; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle et la plus brillante agriculture: le cotton, les cannes de bambous, les ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les richesses du sol; mais la multitude de lions que l'on entend mugir autour de soi distrait un peu du plaisir que l'on trouve à traverser ce beau pays. On est obligé d'allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société sans ces précautions pourrait bien n'être pas très-douce. Quelques jours ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les fruits.
Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie.
Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j'en vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d'un pays qu'on fréquente trop peu et qui par-tout, offre à l'œil du philosophe et du naturaliste, une foule d'objets intéressants. Il n'est sans doute aucune province en Europe plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces plaines un aspect flatteur, parseme l'air, d'atomes les plus odorifférans; agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, de tulipes et de violettes; on se croit dans le paradis terrestre, on ne s'étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se faire chasser pour une pomme, fruit qu'on n'y aperçoit pourtant nulle part. Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d'orangers, de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d'une odeur bien plus forte et bien plus délicate que les notres.