Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 3

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Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? --Non, lui dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice, je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu!

De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer.

Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment, enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel monstre?

Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . . c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus exact. . . . Allez.

La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira, et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil qu'il avait fait préparer.

Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle.

L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend, il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts.

On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard.

Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie, je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés, tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement? L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard, quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant, périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et la voilà perdue pour toi. --Déplorable confiance, nation traîtresse . . . mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi.

Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup, j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . . joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . . pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de réussir. --Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là? --Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai- je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô! coupable imprudence . . . que d'excuses. --Mais partons, Léonore, éloignons- nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.

On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on met sur-le-champ à la voile.

Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir.

Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également; mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre, les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre. Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me chercher.

Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma fatale demeure.

Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner _Catane_; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés, et nous passons sur le bord africain.

Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais, espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de consolation que je n'en devais attendre.

Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à _Tripoli_; le Consul de France, qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on doit satisfaire au payement.

Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait toujours à-peu-près les mêmes risques.

Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes que _Duval_ surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas! monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa, qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. --Trois? --Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action doit faire le bonheur. _Duval_, plus animé de cette saillie, me répondit que j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t- il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester dans cette ville, je suis nommé au consulat d'_Alexandrie_, mille fois plus avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. --Sans doute, reprit impérieusement _Duval_, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en profiter est vous prier de me donner la main. --Quel subterfuge! . . . Cruel! --N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. --Et vous jugez si ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il donc?

Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là.

Les vingt-quatre heures expirées, _Duval_ ayant fini ses affaires à Tripoli; nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que celui de domestique. --De domestique, m'écriai-je? --J'ai bien senti que ce mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave. --Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez, disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant, je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots. Arrêtez, me dit _Duval_ en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que voulez-vous faire? --me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour moi que l'état que vous me destinez. --Ô Léonore! vous me haïssez donc bien? --Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. --Eh bien! je ne vous contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace, et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement, . . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me soumettait sans cela.

Nous arrivâmes; _Duval_ fut descendre chez un nommé Duprat, négociant Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.

À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient comme l'épouse, en titre du consul de France.

Cependant _Duval_ m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux de sa femme.

Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait quelquefois _Duval_, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans jamais avoir trouvé le bonheur.

Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas l'inconstance des hommes!

Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa passion par ces riens d'une délicatesse infinie. --Par ces recherches inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe.

Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel! m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô! divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux, et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . _quels contours savans_ et _délicieux_. --Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en toi. --Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi- même --Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé, tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis que plus malheureux!