Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 24
Comment vous rendre ici les sentimens divers qui nous agitèrent tous à-la- fois? de quelles expressions se servir pour vous peindre Bersac, frémissant de rage du forfait trop certain qu'il éclaire; sa femme appercevant son erreur, jettant des cris de désespoir; le malheureux qui fait leur honte commune, s'esquivant à la hâte, fuyant à travers les ténèbres, et la femme qu'il deshonore, et le mari qu'il outrage, et pour terminer en un mot la scène, Clémentine et moi, nous reconnaissant, nous embrassant toutes deux dans le même lit, nous accablant de questions réciproques, et ne pouvant venir à bout de nous entendre, par la multitude des mouvemens qui nous agitent tour-à-tour.
Ne vous laissons pas contempler plus long-tems ce tableau singulier, ce serait refroidir votre attention, que de ne pas vous l'expliquer tout de suite.
Clémentine était la jeune femme qui venait de se coucher près de nous; elle était cette épouse chérie de l'alcaïde Santillana qui s'en allait avec lui en Biscaye: nous allons revenir aux événemens qui l'avaient amenée là: poursuivons. La débauche des deux amis, mais quel était ce second ami, _Brigandos_; oui, madame, Brigandos, sous le nom de Rodolphe, échappé de l'inquisition, par les soins de Clémentine, ainsi que je vais bientôt vous l'apprendre. Sa débauche, dis-je avec Santillana, les ayant enfin conduit plus avant qu'ils ne croyaient, devenait à-la-fois, et la raison qui les faisait retirer si tard, et celle qui, venant d'altérer leurs sens, avait fait jetter le prétendue Rodolphe dans le lit de Clémentine, et l'alcaïde de l'inquisition dans le mien; mais par une inconcevable fatalité, quand cette double erreur s'opérait, Bersac, pressé d'un besoin, venait de se lever pour y satisfaire, et les cris de Clémentine, ayant reconnu tout de suite que ce n'était point son mari qui, se plaçait près d'elle, avait fait sauver Brigandos, qui, rencontrant le comédien dans sa marche rapide, l'avait culbuté du haut en bas de l'escalier. Bersac, furieux de la catastrophe, s'était saisi, en se relevant, des lumières de la salle à manger, près de laquelle il venait de cheoir, et remontant courageusement dans les chambres, il venait reconnaître l'origine du désordre, lorsque l'alcaïde Santillana s'égarant dans mon lit comme Brigandos dans celui de Clémentine; effrayé de la réception que je lui avais faite, s'était élancé dans celui de madame de Bersac, croyant trouver celui de sa femme, ainsi que j'avais moi-même gagné celui de Clémentine, au lieu de passer dans celui de la comédienne; telles étaient les raisons de tout le bruit, telles étaient celles de l'étonnement stupéfait de Bersac, et de la fuite soudaine de l'alcaïde, reconnaissant qu'il avait beau sauter de lit en lit, il ne cessait jamais de se tromper.
Mais malheureusement l'erreur commise dans celui de madame de Bersac, avait eu des suites plus funestes que dans toutes les autres parties de la scène. Un instant suffit, dit-on, à deshonorer la femme la plus sage; et ce terrible instant venait d'arriver pour la vertueuse épouse du comédien. . . . D'une part, un jeune homme, frais et vigoureux dans l'état du monde le moins fait pour la patience; de l'autre, une femme à moitié endormie, . . . qui s'imagine recevoir les chastes embrassemens d'un époux. . . . Il n'en avait pas fallu davantage, . . . le malheur était consommé. . . . Madame de Bersac fut la première à le dire; elle se jetta en pleurs aux pieds de son mari; elle lui demande de la venger de l'outrage odieux qu'elle vient de recevoir; et cette nouvelle circonstance changeant tout-à-coup le tableau, en varia les teintes gracieuses de Thalie, contre les noirs pinceaux de Melpomène. Voyant les choses devenir lugubres, nous volons, Clémentine et moi; je nomme mon amie, elle implore la grace de son époux: Santillana, en honnête homme, accourt lui-même aux genoux de madame de Bersac, la supplie d'oublier une faute qu'il n'a commis que par inadvertance; et se retournant aussi-tôt vers le mari, il le conjure de se venger, et qu'il ne s'en défendra pas, si ses excuses ne sont point acceptées. L'attitude est fixe; un moment chacun s'observe et réfléchit.
Ô Bersac! m'écriai-je, ô mon protecteur! vous m'inspirez la clémence, donnez m'en l'exemple aujourd'hui, madame, poursuivis-je, en prenant les mains d'Angélique, ne faites pas un jour de sang d'un des plus heureux de ma vie, puisqu'il vient rendre à ma tendresse une amie perdue si long-temps. . . . Chère dame, dit _Clémentine_ en cajeolant la _Bersac_ avec les manières naïves et pleines de grace qu'elle employait avec tant d'énergie; songez que je suis la première offensée, et qu'en vérité il n'y a que moi qui doive se mettre en colère, si quelqu'un en a le droit ici; oublions donc tout, de part et d'autre;--j'y consens, répondit _Bersac_, j'aurais trop à me reprocher, si je troublais en rien la joie de _Léonore_, n'y pensons plus, madame, dit-il à son épouse; si je vous connaissais moins; si vous aviez fait un seul faux pas dans votre vie, cette aventure me troublerait peut-être; mais une femme sage, vingt ans ne se dément pas dans un quart d'heure. . . . Votre innocence est reconnue. . . . Et vous, monsieur, dit-il à l'Alcaïde, permettez que je ne voye qu'un ami, dans l'époux d'une des femmes de la terre, que Léonore aime le mieux; embrassons-nous, et que tout s'oublie. --Oh! monsieur, vous êtes charmant, vous êtes charmant, dit Clémentine, avec sa délicieuse vivacité, devenue plus agréable encore par son joli accent dans les mots français, oui, vous êtes charmant; voilà comme un galant homme doit prendre les choses; mais pour achever de nous prouver votre estime et votre pardon. . . . il est tard, passons le reste de la nuit ensemble, et permettez-nous de vous offrir à déjeûner, nous y rirons tous d'un événement qui, dans le fond, ne fait mal à personne; oui, nous nous en amuserons jusqu'à l'heure fatale qui vas nous séparer pour jamais, sans doute. La proposition s'accepte, Bersac se décide, son épouse se console, on rappelle Brigandos, contusioné du choc dont il a culbuté le comédien; tous deux s'embrassent avec un peu moins de brutalité; je saute dans les bras de mon ancien chef; je lui témoigne tout le plaisir que j'ai de le revoir, et l'on n'entend plus dans l'auberge que des ris, on n'y voit plus que des marques de joie.
Après quelques soupes à l'oignon, quelques rôties au vin de Madère, Clémentine toujours gaie, toujours friponne et toujours jolie, nous apprit comment elle était échapée au glaive inquisitoire, par le secours du jeune homme qu'elle avoit maintenant avec elle, et dont elle m'assura, que quoique fugitive, je n'avais sûrement rien à craindre, elle avait été assez heureuse pour obtenir de son amant la liberté de notre chef, c'était tout ce qu'elle avait pu faire, et une satisfaction bien réelle pour son ame d'avoir pu rendre à Brigandos, les services que nous en avions reçu si obligeamment l'une et l'autre, lorsque ne sachant que devenir après notre désastre de Lisbonne, nous avions trouvé chez cet honnête bohémien tant d'accueil et d'humanité; pour quant à elle, continua cette aimable femme, l'heure de la séance étant dépassée de beaucoup, le jour où je l'avais laissée dans la salle des tourmens, dès que j'avais été sortie, on l'avait congédiée avec injonction de se retrouver le lendemain au même lieu pour y subir la question de la corde, et l'inquisiteur qui, comme vous le savez, avoit eu des raisons de disposer de la chambre qu'elle occupait près de moi, l'avait fait passer dans un autre quartier; ce fut alors qu'elle tomba sous la direction de Santillana, auquel elle inspira la passion la plus vive; celui-ci s'ouvrit sur-le-champ à elle, il en fut écouté, elle mit tout au prix de la liberté de Brigandos et de la sienne, fille délicieuse sans doute, qui paraissait en ce moment critique, s'occuper encore plus des autres que d'elle-même. Santillana promit, et lui donna de si bons conseils, il la protégea si vivement qu'il lui fit éviter tous les nouveaux interrogatoires, pendant ce tems, il ménagea sa fuite et celle de notre chef, résolu de quitter lui-même l'infâme métier, que le dérangement de sa jeunesse lui avait fait prendre, puisqu'il pouvait désormais s'en passer, au moyen de la succession d'un oncle fort riche, nouvellement décédé en Biscaye; il avait donc pris la résolution de partir avec celle qu'il aimait, d'en faire sa femme hors des portes de Madrid, et de la conduire, s'emparer avec lui de l'héritage qui allait les mettre tous deux en état de vivre désormais de leurs biens, sans avoir besoin de qui que ce fût. Tout avait réussi, et, par les soins de Santillana, Brigandos évadé de la veille, les attendait à dix lieues de Madrid. Les deux époux continuaient donc leur route, tous les deux plus épris, plus charmés que jamais l'un de l'autre, et Clémentine bien résolue à renoncer aux égaremens de sa jeunesse pour se consacrer désormais toute entière à la félicité du jeune homme aimable qui s'était immolé pour la sienne; mais ces égaremens de ma compagne, Santillana ne les avait point ignoré, Brigandos le certifia à la société, et comme madame de Bersac en paraissait un peu surprise. . . .
Eh! quoi, madame, dit notre chef, en se livrant à son goût de dissertation philosophique, où son érudition éclatait toujours, quoi, n'est-ce donc pas un préjugé stupide, que d'exiger de la fidélité d'une femme, même avant que d'avoir connu son époux? Devait-elle quelque chose à cet époux, dont elle ne soupçonnait seulement pas l'existence? --Mais, dit madame de Bersac, on peut craindre que celle qui n'a pas été sage avant l'hymen, ne puisse le devenir après.
Ce raisonnement n'est pas juste, madame, reprit notre chef, une fille n'a pour conserver sa virginité que les liens les plus chimériques, tant qu'elle est en puissance paternelle, si elle la garde avec tant de soin alors, c'est par faiblesse ou par ignorance; mais elle n'y est point tenue; rien ne l'y oblige, et jamais l'autorité des parens, s'ils sont justes, ne peut s'étendre jusqu'à contraindre leur fille à la chasteté, c'est-à-dire à un état absolument contraire à la nature, elle peut disposer d'elle, aucun pacte ne la lie, elle n'a fait aucune promesse, elle n'est qu'à elle, et la raison qui semble prêter aux parens l'ombre du pouvoir sur cet article, n'est fondée que sur leur avarice ou leur ambition, ils craignent de ne pouvoir marier leurs filles, ils les obligent à respecter la fleur que l'hymen doit épanouir; mais cette raison uniquement dictée par l'intérêt des pères, est nulle aux yeux des enfans. Si les filles l'écoutent, elles ont servies les passions de leurs pères au détriment des leurs, c'est-à-dire qu'elles ont fait une bêtise, puisqu'elles ont données beaucoup plus que ce qu'elles ne reçoivent, la passion qu'elles immolent étant bien autrement impérieuse que celles auxquelles elles sacrifient; mais le préjugé prononce contre elles, continue- t-on d'objecter; voilà l'infamie; voilà l'inconséquence; voilà l'atrocité; voilà l'inepte barbarie qui ne se voit que dans notre Europe agreste. Parcourons rapidement les usages des peuples qui ont mieux valu que nous. Les Brésiliens, les Scithes, les Lapons prostituaient aux étrangers des filles, dont ils ne faisaient pas moins leurs femmes après; au Pégu, un étranger loue une fille pour le temps de son séjour dans le pays, et cette concubine n'en trouve pas moins un époux au sortir de-là. Chez les Tartares, au-delà du Thibet, tous ceux qui connaissent une fille lui donnent un présent dont elle doit toujours se parer; et la certitude d'avoir un mari n'est pour elle, qu'en raison de la quantité qu'elle peut offrir de ces preuves de son libertinage. Hérodote assure que les lidiennes n'avaient d'autre dot, que le fruit de leur prostitution, et suivant Justin, les filles de l'Isle-de-Chipre se rendaient dans les ports, à dessein de se livrer aux étrangers qui venaient dans l'Isle, et d'acquérir une dot par ces moyens; on insulte une Circassienne quand on lui dit qu'elle n'a point d'amans; le culte d'Astarte, au temple de Biblus, consistait dans les plus grands excès de l'incontinence des filles, aucunes d'elles n'eût trouvé d'époux sans cela; personne ne s'allie à une Armenienne, si les prêtres de Tanaïs n'en avait abusé de toute sorte de manière; je dis de toutes manières, car telle était sur ce point la manie de ces peuples, que ce qui même ajouterait d'après nos mœurs une teinte à l'infamie, devenait chez eux un motif de plus aux préférences, il fallait que la prostitution eût été si entière, qu'aucun des temples de l'amour n'eût été sans adorateurs, et l'on en voulait être sûr. Hérodote et Strabon nous disent que les Babiloniennes étaient obligées d'offrir _ainsi_ leurs prémices au temple de Vénus, le culte de la Callipige des Grecs est une preuve de ce que j'avance; d'après toute l'antiquité, point de restriction, cette Vénus le désignait assez clairement; tous les peuples sages pensèrent, en un mot, madame, que jamais l'incontinence d'une jeune fille ne devait lui porter obstacle; plusieurs, comme vous le voyez, ne l'estimèrent même qu'à ces conditions, et crurent avec beaucoup de sagesse, que plus une femme a de mérite, plus elle doit être recherchée: si on ne lui a jamais rien dit, c'est que sa valeur est médiocre, doit-on alors la prendre pour femme? Il faut donc, si l'on est vraiment sage, incontestablement préférer pour épouse la fille libertine, à celle qui n'a jamais servi que la pudeur, et cesser surtout de croire que cette pudeur qui n'est que le trésor des laides, puisse être d'aucun prix avec les autres. Ah! qu'ils soient en paix ces époux timides, cette même fille faible quand elle s'apartenait, va devenir la femme la plus modeste une fois sous les loix de l'hymen: s'être rendue coupable quand on n'avait point de nœuds, n'est nullement une raison de présumer qu'on ne sera point exact à révérer ceux qu'on doit recevoir. Que les hommes délicats sur cette matière prennent de telles épouses sur le pied de veuves; mais les flétrir, les délaisser, les contraindre aux horreurs d'un couvent ou les réduire au célibat pour une faute commise dans le feu de la jeunesse, toujours bien plus l'ouvrage de la séduction des hommes que de la faiblesse des filles, pour une faute qui prouve qu'elles ont tout ce qu'il faut pour être d'excellentes épouses; ah, madame! cette dureté est horrible, il n'y a qu'une nation encore plongée dans les ténèbres, qui puisse en devenir coupable au mépris des plus saintes loix de la raison, de la nature et de l'humanité.
Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de Brigandos, et la conversation redevint générale.
À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle s'en était plusieurs fois désolée avec _Santillana_ qui, quoique de la maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue; le sort de la troupe de _Brigandos_ lui avait été également caché, et toutes réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef, elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus vif intérêt à _Clémentine_, furent enchantés de faire connaissance avec elle, tout ce qui me fâche, dit _Bersac_, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que cette connaissance m'ait coûté l'honneur. --l'honneur dit _Clémentine_, en tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous- mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous- mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas --__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité. Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts, et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident.
Quoique la destination de mes amis fût pour _Bordeaux_, leur talent reconnu et chéri par toute la France, les fit désirer _à Bayonne_; ils n'accordèrent vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la première fois dans Iphigénie de Racine, et dans _Lucinde_, de l'Oracle. Mais je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la _Junie_, de Brittanicus et dans _Zénéïde_, je fus extrêmement applaudie; le troisième jour je jouai _Rosalie_ dans Mélanide, et _Betti_ dans la jeune indienne, cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et la _Sophie_ du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à _Bayonne_, avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais _Zénéïde_, je reçus le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . . Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci. --Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis, je refusai, d'après le conseil de madame de _Bersac_, avec autant d'honnêteté que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le lendemain. Je gagnai à _Bayonne_ autant qu'il me fallait pour dédommager mes amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur céder sur ce point, et ce ne fut qu'à _Bordeaux_, où madame de Bersac voulut bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures.
Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais avec tant d'empressement.
Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame, a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on oublierait à ce prix!
Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard, après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira, excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je t'embrasse.
_Fin de la sixième partie._
[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.]
[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où Brigandos dit _laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les autres_.]
[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!]
[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections, moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux, or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante mais juste.]
[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le lecteur peut être sûr de leur fidélité.]