Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 23
Ces idées agitèrent mon esprit avec tant d'empire, que je passai deux heures au coin du feu comme anéantie, et sans regarder autour de moi. Je me levai enfin, curieuse de voir ma nouvelle habitation, comme les rayons du jour n'y avaient jamais pénétrés, je me munis d'une lampe, et parcourus à sa sombre lueur, tous les détours de ce réduit. . . . Quel fut mon étonnement, quand j'entendis parler bas au fond d'une voûte obscure, qui paraissait receler quelques lugubres habitations. . . . Je m'avance, je vois une porte, et distingue clairement que les sons qui me frappent, ne viennent que de la chambre que ferme cette porte. . . . Je prête l'oreille. . . . Ô! ma chère Angélique, disait en français une voix d'homme, notre imposture n'en imposera pas long-temps, dès qu'on aura cessé d'y croire, la mort en deviendra le prix, et cette affreuse caverne est notre éternel sépulchre. . . . Je m'enhardis. . . . De tels mots, pensé-je, ne peuvent venir que de compagnons d'infortune; c'est mon heureux sort qui me les envoie; parlons-leur. --Ô! vous, dis-je d'une voix basse, vous qui gémissez comme moi dans ce lieu d'horreur, . . . je m'y crois plus libre que vous; enseignez-moi comment je peux vous y servir? --Qui êtes-vous, me dit à travers la porte le même homme qui venait de parler, votre pitié trompeuse ne nous abuse-t-elle pas? --Ne le redoutez point, m'écriai-je, je suis comme vous, victime de la scélératesse des maîtres de cet affreux logis, et desire, pour le moins, aussi vivement que vous, de leur échapper, quelque peu de raison que j'aie à me plaindre d'eux jusqu'à ce moment-ci. Alors je dévoilai mes aventures; . . . monsieur de _Bersac_, c'était le nom de ce camarade de malheur, me raconta les siennes et celles de sa femme. Ils étaient l'un et l'autre comédiens français; ils venaient de Cadix, et retournaient dans leur patrie; la voiture publique dans laquelle ils étaient, avait été pillée; presque tous les voyageurs, ou s'étaient enfuis, ou avaient rencontré la mort, et lui, ainsi que sa femme, n'avaient échappé à la rage de ces meurtriers, qu'en leur promettant de leur apprendre un secret essentiel pour eux. Ce subterfuge n'avait eu pour but que de parvenir pendant ces délais, à trouver les moyens d'échapper. Ils avaient dit à ces voleurs, que trois jours après eux, la voiture de l'ambassadeur de France, chargée d'or et de bijoux, devait passer par la même route; ils demandaient la vie s'ils n'en imposaient pas. Le moyen avait réussi; mais ce qui le fondait étant imaginaire, et l'instant où la fausseté de leur histoire allait se découvrir, étant prêt d'arriver, comment espérer de se tirer d'affaire? --Il faut prévenir ce moment, dis-je, à ces malheureux époux, il faut nous sauver tous; j'ai du courage et de l'adresse; j'ai échappé à de plus grands périls; rassurez-vous, votre liberté me devient aussi chère que la mienne, et je vais travailler à la rendre à tous trois; ces honnêtes gens pleurèrent en m'écoutant; ils jurèrent de consacrer leur vie à m'être utile, si je parvenais à rompre leurs fers. Je les quittai pour en aller étudier les moyens.
Il me paraissait impossible que les voleurs eussent emporté dans leur course, la clef du cachot de monsieur de Bersac; elle devait assurément se trouver; il ne s'agissait que de la chercher. Je remuai tout, il ne fut pas un coin de ce lugubre manoir que je ne visitai. Je découvris enfin cette clef cachée sous deux grands sacs de linge, je m'en saisis, . . . je vole au cachot, j'en ouvre la porte, et sautant au col de mes compagnons, quelle joie, dis-je, quel bon augure pour les suites; voilà déjà la moitié de vos liens brisés, travaillons promptement au reste.
Monsieur de Bersac était un homme de quarante-cinq ans, d'une fort belle figure, et sa femme, âgée d'environ quarante, avait encore une phisionomie très-agréable: elle était en possession au théâtre de l'emploi des grandes coquettes, et son mari tenait celui des pères nobles.
Rien de plus tendre que les marques de reconnaissance que me prodiguèrent ces deux époux; mais en en recevant les expressions à la hâte, sortons, leur dis- je, sortons; tel doit être à présent notre unique objet; une fois en liberté, nous nous livrerons à loisir aux sentimens mutuels qu'une telle rencontre nous inspire; ne songeons maintenant qu'à nous évader.
Ils se ressouvenaient, aussi-bien que moi, du chemin de l'escalier; nous le gagnons, nous escaladons lestement jusqu'au haut; mais que devinmes-nous quand nous vîmes que la trape semblait exactement fermée. . . . Bersac ne désespère point, . . . il voit un jour, il pousse de toute la force de ses épaules, une grosse pierre couverte de broussailles pesait seulement sur cette trape; elle cède aux efforts de celui qui soulève, nous l'aidons, la pierre se renverse; et nous voilà dehors.
Il faut avoir connu la situation de quelqu'un qui brise ses fers pour être en état de la rendre; c'est un nouvel air que l'on respire; ce sont de nouvelles sensations qu'on éprouve; c'est un poids énorme de moins dont on se débarrasse.
Nous ne pûmes tenir, avant d'aller plus loin, au plaisir de nous embrasser encore tous les trois; puis nous encourageant mutuellement, partons, dîmes- nous, éloignons-nous avec vîtesse; nous serions perdus sans ressources, si ces malheureux revenaient.
Il était environ sept heures du matin, nous nous sentions en état d'entreprendre une forte course; nous fîmes dix lieues avant le coucher du soleil, sans que rien troublât notre marche. Cette journée nous approchait de _Valladolid_; nous y arrivâmes le lendemain. Mes compagnons ayant tout perdu, les seuls petits fonds que les voleurs n'avaient pas songé à me prendre, avaient servi à nous conduire jusques-là. Mais ces ames honnêtes et sensibles surent bientôt me dédommager du peu que j'avais fait; _Bersac_ et sa femme avaient des amis à _Valladolid_, ils furent les voir, et en reçurent les secours qu'ils en attendaient. Voilà ce qui vous appartient, madame, me dit cet honnête ami, en plaçant devant moi la somme entière qu'ils venaient de recevoir. Daignez accepter ceci comme une bien faible marque de la reconnaissance que nous vous devons: prenez tout, dirigez tout, et conduisez nous seulement à Bayonne. --Oh ciel! dis-je à ces braves amis, quelle injure vous me faites! Quoi, vous voulez m'ôter la douceur de vous avoir servi! une ame comme la mienne connaît-elle d'autre prix aux bienfaits, que celui de les avoir rendus? . . . Mon père, dis-je à _Bersac_, en me jettant dans ses bras, protégez ma jeunesse; empêchez-moi de heurter encore contre de nouveaux écueils; voilà le prix que je demande du faible service que vous estimez tant.
Ensuite de cet élan de mon ame que _Bersac_ reçut avec toute la sensibilité possible, il me dit qu'après mes malheurs, après la situation où j'étais avec ma famille, le désir que j'avais de retrouver mon époux, le peu de fonds dont j'étais munie, il ne voyait pour moi d'autre parti que le spectacle; et quand il s'apperçut que ce mot me faisait entrevoir de nouveaux périls . . .
«Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point d'état au monde où une femme puisse mieux conserver sa vertu; si son talent l'expose, on peut dire aussi qu'il la garantit: elle peut toujours l'opposer pour raison de ne pas se livrer au vice; son organe, sa taille, sa santé, sont des motifs qui doivent servir à la rendre sage, et qu'elle peut toujours objecter à ceux qui veulent l'empêcher de l'être. Une femme qui n'a d'autre ressource que dans son travail, peut manquer, et trouver par ce travail même, mille occasions d'être séduite. Notre talent n'offre aucun de ces dangers; à-peu-près toujours payé au-delà de ce qu'il faut pour vivre; il expose rarement au triste inconvénient du besoin; si une femme a un talent transcendant, on la respecte et on l'attaque peu. Si elle n'en a qu'un médiocre, sa bonne conduite lui rend la considération que le peu d'art lui refuse; et elle est également révérée. Non, non, Léonore, non, n'imaginez pas que le théâtre soit un écueil pour la sagesse; le devoir délivre des persécutions, et l'on finit par vous savoir gré de vos soins à les éviter. D'ailleurs on fait corps, on est soutenu, on a des camarades, on est protégée, on est pour-ainsi-dire, par l'état même, entièrement à l'abri de la misère et de l'insulte; et ce que cet état a de supérieur à celui que le simple travail manuel pourrait vous donner; c'est que dans celui-ci, votre sagesse, si vous êtes pauvre, deviendra presque un ridicule; au lieu que dans le nôtre, elle ajoutera étonnamment à l'éclat de votre réputation. On prononcera sans cesse, avec une sorte de respect, les noms des _Gaussin_, des _Doligni_ et des _Préville_, ils imprimeront toujours à-la-fois des idées de talent et de vertu. Réfléchissez d'ailleurs à tous les agrémens du métier; jouissez du parfum des roses, moissonnées sur aussi peu d'épines, quoi de plus flatteur pour l'amour-propre, que de se trouver l'idole de la scène! de n'y jamais paraître que pour l'entendre retentir des applaudissemens qu'on vous prodigue; comme on respire avec délices l'encens offert à ses autels; votre nom vole de bouche en bouche; il ne s'y prononce qu'avec des éloges; les hommes vous aiment, vous desirent, vous recherchent; les femmes vous envient, vous cajolent et vous imitent; vous donnez à-la-fois le ton et les modes; vous ne paraissez, en un mot, jamais, sans que toutes les sensations de l'orgueil ne soient enivrées tour-à-tour. Si vous avez de la conduite, les plus grandes maisons vous sont ouvertes; on vous y reçoit avec plaisir; on vous y parle avec respect, et par-tout vous trouvez des amis, de la protection et des hommages.»
Vous me séduisez, mon père, dis-je à _Bersac_, émue et presque décidée. . . . Mais vous le voyez, je n'ai point de talent. . . . À peine sais-je le français, depuis le temps que je ne parle que l'italien, le portugais et l'espagnol, tous mes mots se sont corrompus. --Cela reviendra facilement, me dit madame de _Bersac_; abjurez ces langues étrangères, raccoutumez-vous au frein des règles grammaticales; contraignez votre prononciation à redevenir pure et exacte, pendant que nous allons voyager ensemble, et je vous réponds qu'au delà des Pyrénées, on ne s'appercevra seulement pas que vous ayez jamais quitté la France. Votre organe est doux et flatteur, il a de l'étendue et de la justesse, il est tendre et flexible dans les hauts; il n'a point de dureté dans les bas. Vous devez être du dernier intérêt dans les pleurs; votre taille est légère, elle est agréablement prise; vos bras sont superbes; vous avez de la fierté dans le regard, beaucoup de grace dans la démarche, de la chaleur et de la vérité dans le débit; il ne s'agit plus que de régler tout cela; que de vous donner de la précision, de l'aplomb. . . . Vous apprendre l'entente de la scène, quelques études, et je parie qu'avant deux mois nous vous mettons en état de débuter.
Je fus entraînée, je l'avoue; la protection que m'assurait madame de Bersac; les soins que me promettait son mari, l'espoir, en allant ainsi de ville en ville, de pouvoir apprendre des nouvelles de tout ce qui m'était le plus cher au monde, toutes ces raisons me décidèrent, et on m'acheta sur-le-champ des livres.
Le lendemain après dîner, madame de Bersac dit à son mari, qu'il devait porter des plaintes contre les scélérats de chez qui nous sortions, et travailler à les faire arrêter sur-le-champ; ce que cet honnête homme répondit ici, me parut si sage, si conforme à ma façon de penser; . . . justifiait si bien, en un mot, les raisons qui m'avaient également empêché de dénoncer l'auberge au lit tombant, et les capucins enterrant les objets cachés de leur luxure, que j'ai toujours retenu ses paroles. . . . Vous me permettrez, j'espère, de vous les rendre.
«Je vous pardonne, dit-il, à sa femme, ces légers mouvemens de rigorisme et de sévérité; vous arrivez d'Espagne, il faut bien que vous ayez conservé quelque chose des mœurs haineuses et rigoristes de ces maures à demi policés; mais apprenez, ma chère amie, que je croirais me deshonorer moi-même, si je traînais par une telle action, ces malheureux à l'échafaud; ils m'ont attaqué, ils m'ont dépouillé, ils m'ont mis dans leurs fers, en voilà plus qu'il n'en faut pour que la plainte me devienne interdite, et pour que je ne l'osasse pas sans remords; . . . Elle ne serait plus que l'ouvrage de la vindication; ce sentiment est odieux dans une ame sensible; il en démontre la faiblesse. C'est être faible que de ne pouvoir supporter une injure; c'est être vraiment grand, que de la mépriser; j'ai fait, en étudiant les hommes, une remarque assez singulière, c'est qu'il n'y a presque jamais que les ames basses qui se livrent au sentiment de la vengeance, infiniment plus sensibles à l'insulte, parce qu'elles n'ont la force de rien endurer, elles ne peuvent en soutenir la blessure; et comme ces êtres-là méritent peu, ils croyent toujours qu'on ne leur rend jamais assez. L'homme, au contraire, doué d'une ame forte, qui n'imagine pas que l'injure puisse aller à lui, ou ne la voit pas, ou la méprise; la vengeance afficherait l'insulte: il aime mieux ne la pas soupçonner, que d'apprendre, en s'armant contre ceux qui l'ont outragé, qu'il était possible qu'on lui manquât.
Que les vils satellites, gagés pour le soin flétrissant de conduire les infortunés à la mort, se chargent de découvrir leur retraite; mais elle ne sera jamais indiquée par moi; il est odieux, il est vil de devenir le délateur de ceux dont nous avons à nous plaindre: cette conduite étouffe leurs repentirs; elle les empêche d'être fâchés d'avoir troublé une société où devait se trouver de si méchantes gens. Laissons aux autres l'emploi de les vexer, mais dès que nous avons été leurs victimes, pardonnons-leur. Une fois vengés, nous devenons aussi coupables qu'eux, puisque, ainsi qu'eux, nous commettons une lézion quelconque; de ce moment nous voilà donc aussi bas, et notre supériorité est toujours entière si nous leur pardonnons. . . . On frémit à l'action d'Atrée; . . . les larmes les plus douces coulent, quand Gusman dit à Zamore:
Des dieux que nous servons connais la différence:
Les tiens, t'ont commandé le meurtre et la vengeance;
Et le mien, . . . quand ton bras vient de m'assassiner,
M'ordonne de te plaindre . . . et de te pardonner.
Ah! mes amies, continua cet homme doux et sensible, plus on connait les hommes, plus on devient tolérant. Si ces malhonnêtes gens devaient se corriger, peut-être entreprendrais-je leur cure; mais je sens combien elle est impossible, et j'ose dire, avec un homme de beaucoup d'esprit [9], _qu'on n'a pas le droit de rendre malheureux, ceux qu'on ne peut pas rendre bons_. Croyez-vous que si ces infortunés étaient riches, ils exerceraient l'affreux métier que vous leur voyez faire? Le besoin seul les y détermine, tandis que l'ambition et l'orgueil, sentimens bien moins pardonnables, entrainent aux mêmes horreurs les héros que l'on glorifie, _Bras-de-fer_ et ses compagnons qui s'unissent pour voler un coche, sont-ils autre chose que deux souverains qui se lient pour en dépouiller un troisième? et cependant ceux-ci attendent des palmes, et l'immortalité, pour des crimes commis sans besoin, tandis que les autres n'auront que le mépris, la honte et la roue, pour des crimes autorisés par la faim, la plus impérieuse des loix. Eh! ne nous mêlons pas du mal qui se fait dans le monde; tâchons de n'en pas être blessés; mais n'entreprenons pas de le réprimer; les famines, les guerres, les maladies dont nous accable la nature, ne nous servent-elles pas de preuves que la destruction est inhérente à ses principes; . . . qu'elle lui est nécessaire, et que ce n'est enfin qu'à force de détruire qu'elle peut réussir à créer. Or si cette destruction lui est utile, si elle n'y parvient que par des crimes, si elle en commet chaque jour elle-même, si le crime enfin est une de ses loix, de quel droit le bannirons-nous de la terre? qui nous autorise à le venger? Les malheureux compagnons de _Bras-de-fer_, qui servent les vues de la nature, comme une peste ou une famine, sont-ils plus coupables que la main qui nous envoie ces fléaux? Pourquoi n'osons-nous insulter l'une, et pourquoi condamnons-nous l'autre? Il ne s'agit donc ici que de l'histoire de la force. Nous tolérons les maux que nous ne pouvons empêcher, et nous punissons les auteurs de ceux qui sont en notre pouvoir, y a-t-il de la justice à cette conduite [10]? Eh! rapportons-nous-en à la prudence de la mère sage qui nous gouverne, elle maintiendra toujours dans le monde un nombre égal de vices et de vertus, proportionné au besoin qu'elle aura de l'un ou de l'autre; elle fera naître des Auguste, des Antonin, des Trajan, quand il lui faudra des vertus; les meurtres lui deviendront-ils nécessaires, elle nous enverra des Nérons, des Tibères, des Alexandres, des Tamerlans, des famines, des pestes, des inquisiteurs de la foi, et des parlemens. . . . Mais malheur au sophiste qui conclurait de-là, qu'il doit, ou adopter le vice, ou se consoler de n'être pas vertueux, puisqu'il accomplit les loix de la nature. Un homme qui dirait, puisque la guerre est un fléau nécessaire, je vais l'allumer dans l'Europe, ne serait-il pas un tyran? Ne regarderiez-vous pas comme un imbécile, celui qui raisonnant d'après les mêmes principes, oserait dire, je vais me donner la fièvre, puisque la fièvre est un fléau de la nature? Considérez de même comme un fou, celui qui dira, je vais me plonger dans le crime, puisque le crime est dans la nature. . . . Malheureux! . . . elle produit aussi des poisons, cette nature où tu te livres aveuglément, et cependant tu te gardes bien de t'en nourrir; ais la même sagesse envers le crime, fuis-le, . . . déteste-le; . . . il ne fera jamais ton bonheur; . . . il lui est impossible de le faire. Trop de yeux sont ouverts sur toi, trop d'intérêts s'opposent à ce que tu n'agisses que d'après le tien; et ceux de la société qui balancent toujours cet égoïsme qui te conduit au crime, ou t'empêcheront de le commettre, ou te puniront de l'avoir commis».
Ainsi raisonnait ce sage ami; et par tous ces discours, il ne se bornait pas seulement, comme vous voyez, à me former au théâtre, ou à m'en donner le goût, il élevait aussi mon cœur, il fortifiait ma raison. Je connaissais par lui le prix de mes voyages; il me montrait le fruit que je pouvais cueillir de mes malheurs. Pendant ce tems sa digne épouse cultivait mes faibles talens; et à peine arrivée au-delà des monts, j'étais déjà en état de débuter dans huit rôles.
Mais j'ai devancé, sans le vouloir, les événemens de notre route: reprenons- les, ils offrent, avant que d'arriver en France, un évènement assez singulier, pour que je ne doive pas vous le taire.
Je craignais de séjourner dans les villes, et sur-tout de suivre les grandes routes; j'en avais déjà témoigné mon inquiétude à _Bersac_, qui, instruit par moi de mon aventure de Madrid, m'assura que l'inquisiteur, trop honteux de ce que j'aurais à objecter contre lui, se garderait bien de me poursuivre, et que mes craintes étaient chimériques, je me livrai donc à lui.
En partant de _Valladolid_, nous fumes coucher à Burgos_; les auberges sont aussi mauvaises que rares en Espagne, sans la précaution de porter tout avec soi, on y est souvent peu à l'aise; mais point en état de nous procurer ces facilités, nous nous logions comme nous pouvions, trop heureux d'être à couvert, et de pouvoir vivre, après tous les maux que nous avions senti. Quoique _Burgos_ tienne le premier rang dans les états des deux _Castilles_, nous y fumes pourtant beaucoup plus mal logés qu'à _Valladolid_; il fallut se contenter d'un mauvais cabaret hors de la ville, divisé en quelques tristes cellules mal closes, et donnant toutes les unes dans les autres; vous pardonnerez ce petit détail; il est essentiel à l'intelligence de l'aventure qui nous arriva dans cette misérable hôtellerie. --Qui donc va venir coucher près de nous, dis-je à l'hôtesse, en lui voyant préparer un lit dans une petite chambre contiguë à celle où nous étions, et dont rien ne nous séparait! Dormez en paix, brave dame, me répondit la maîtresse du lieu; les voisins que je vous donne, sont gens aussi honnêtes que vous. C'est un alcaïde de l'inquisition de Madrid, (et jugez si je frémis à ce mot) . . . qui vient d'épouser dans la capitale une des plus belles filles de toutes les Espagnes; il la mène en Biscaye, son pays à lui, et je crois que tous deux y vont finir leurs jours. . . . Très-émue de cette réponse, j'affectai pourtant le plus grand calme; mais je témoignai bien vîte à mes deux amis, toute la crainte que me donnait une pareille rencontre. . . . Ils en furent d'abord aussi épouvantés que moi; la réflexion néanmoins ramena promptement _Bersac_; les projets que cet alcaïde annonce, me dit-il, paraissent bien éloignés de tout ce qui pourrait devoir vous causer de l'inquiétude; vous le voyez, loin d'être occupé de vous, il est dans l'ivresse des premiers plaisirs de l'hymen; il tourne le dos à l'inquisition, il va s'établir en Biscaye; . . . il est sans suite. Rassurez-vous, Rassurez-vous, Léonore, je crois juger assez bien des événemens de la vie, pour vous répondre que cette aventure n'est pas pour vous du plus petit danger. Nous nous mîmes donc à table, et pleinement calmée par ce discours, je soupai comme à mon ordinaire. L'heure de se mettre au lit étant venue, inquiets pourtant de ne point voir nos voisins se retirer, nous en demandâmes la cause à la servante.
Le mari de cette dame, nous dit-elle, voyage avec un certain monsieur _Rodolphe_, lieutenant de dragons, son ancien camarade; et comme ils s'aiment beaucoup tous les deux; chaque soir ils font ensemble un peu de débauche; mais la jeune femme aussi ennuyée que vous de ce retard, va venir se retirer en attendant. Dès qu'elle sera couchée, vous serez tranquilles; nous recommanderons à dom _Santillana_, son époux, de ne point faire de bruit en venant la retrouver, et rien n'interrompra votre repos.
À peine, en effet, cette fille eut-elle cessé de parler, que la jeune dame monta, suivie de l'hôtesse. Comme aucune porte ne nous séparait, pour éviter de lui être à charge, nous ne pumes que détourner nos regards. Elle se coucha, nous en fîmes autant.
Il y avait une heure au plus que j'étais endormie, lorsque je me sentis tout- à-coup serrée par un homme nud, dont la situation très-énergique, et les mouvemens peu équivoques, en me réveillant en sursaut, firent peut-être courir en cet instant, à ma vertu, des risques plus réels que tous ceux où j'avais échappé jusqu'alors. . . . Me dégager lestement de ses bras, sauter à terre, en criant au secours, et me précipiter dans le lit où je supposais madame de Bersac, est pour moi l'affaire d'un instant; et là, croyant avoir trouvé le refuge que je cherche, j'embrasse, je serre de toute ma force la femme que je prends pour l'épouse de mon protecteur, lorsque de nouveaux cris se font entendre en même temps que des lumières viennent jetter du jour sur les différentes parties d'une scène aussi bizarre que peu attendue. Représentez-vous d'abord le comédien Bersac à moitié nud, tenant d'une main mal affermie deux flambeaux, dont les reflets fâcheux ne servent qu'à lui faire voir un homme également nud, remplissant auprès de madame de Bersac, des devoirs conjugaux qui n'appartiennent qu'à lui; et moi qui me suppose dans le sein de cette amie, moi qui viens à la hâte y chercher des secours, serrant, embrassant de toutes mes forces . . . qui? . . . _Clémentine_ . . . cette malheureuse _Clémentine_, compagne d'une partie de mes infortunes, et que je venais de laisser gémissante au fond des prisons de Madrid.