Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 22

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Mon projet le lendemain, était de m'approcher de Ségovie, mais ayant pris beaucoup trop à gauche, je me trouvai totalement égarée, la nuit vint je ne voyais plus ni route, ni maison autour de moi, et je suivais tristement un petit chemin à moitié frayé, au hasard du lieu où il pourrait me conduire, lorsque j'entendis le son d'une cloche, je m'y dirigeai et parvins au bout d'une demi-heure, près d'un couvent de capucins extraordinairement isolé, et qui me parut peu considérable, je n'avais aucune envie comme vous le croyez aisément d'aller demander asyle à ces bons pères, je serais devenue dans leur retraite, un morceau trop friand pour eux, mais trouvant l'église ouverte, je m'y introduisis, imaginant au moins que l'air d'y prier, m'y ferait passer tranquillement la nuit; j'entrai, je me tapis dans un confessionnal, et peu après j'entendis fermer l'église. Dans cette tranquille obscurité, épuisée de faim et de fatigue, je me livrai malgré moi au sommeil, il y avait tout au plus deux heures que je reposais, lorsque j'entendis ouvrir la porte du chœur qui donnait dans le couvent, je crus d'abord que les pères venaient à matines. Cette idée qui ne m'était pas venue, me fit frémir, mais ce qui frappa mes regards redoubla bien mieux mes craintes, deux religieux, éclairés d'une faible lampe, s'introduisirent à pas lents; ils portaient l'un par la tête, et l'autre par les pieds, un cadavre de femme tout récemment assassinée. --Mettons la ici, dit l'un d'eux en déposant le côté du corps qu'il tenait, sur la balustrade du chœur, et ouvrons vite un caveau. --La belle créature dit l'autre en la considérant. . . . sans les maudites recherches dont nous sommes menacés, elle nous aurait encore servi plus de six mois. --En voilà pourtant _vingt-une_ qui nous passent ainsi par les mains depuis quatre ans; nous dépeuplerons la province. --Ce sont nos maudites institutions qui sont cause de celà, nous sommes des hommes comme les autres, et tout comme eux nous avons besoin de femmes, qu'on nous en laisse à volonté, et pour déguiser des besoins naturels, nous ne serons pas obligés d'avoir recours au crime, nous ne serons pas contraints à tuer les objets de nos jouissances, de peur qu'ils ne nous trahissent. Voilà l'inconvénient affreux que n'ont pas su prévoir les loix; une jeune fille, tendre et crédule, devient infanticide pour déguiser sa faute, un libertin sujet à des caprices, pour les cacher, en détruit l'objet, le moine incontinent devient un meurtrier, qu'on ferme les yeux sur des torts qui ne sont qu'imaginaires, sur des faiblesses qui n'offensent en rien la société, et l'homme ne deviendra pas doublement criminel pour empêcher qu'on n'imagine qu'il put se le rendre une fois. --Si les parens viennent demain comme on nous en menace, nous leur dirons qu'on les a trompés, _fausseté_, _trahison_, _fourberie_, rien ne coûte après les crimes où l'on nous force. . . . Et voilà comme on perverti l'homme, voilà comme pour le rendre meilleur, on l'oblige à devenir plus mauvais. --Alors l'un de ces moines s'avançant vers le confessionnal où j'étais, vint ouvrir un caveau à moins d'une toise de moi, allons, dit-il à son confrère dès qu'il eut fait, mettons cette malheureuse dans sa dernière demeure, et ils la reprirent, la placèrent sur le bord du caveau, et se reposèrent encore un instant. --Si jamais nous étions vus dit l'un, quand nous faisons de pareilles choses. Malheur à celui qui nous surprendrait, il passerait un mauvais quart-d'heure, nous enterrerions deux individus au lieu d'un. Fussent-ils vingt, nous les camperions dans le caveau. --Heureusement que dans notre solitude, ces surprises-là sont impossibles. --Impossibles, tu te trompes, un voyageur peut s'être arrêté dans l'église . . . S'y être laissé enfermer, s'évader ensuite le lendemain, pour aller nous trahir et nous perdre. --En vérité nous ne devrions jamais procéder à de semblables expéditions, sans tout examiner avant;--Et vous jugez si je frémissais. --Allons plaçons-là toujours continuèrent-ils, pour aujourd'hui il n'y a rien à craindre; il ne passe personne les samedis devant notre maison, une autre-fois nous serons plus prudens. --Ils descendent tous deux le cadavre, remontent au bout de quelqu'instans, referment le caveau, et rentrent dans le couvent.

Je n'avais, à ce qu'il me semblait rien éprouvé jusqu'alors qui eut dû me causer autant d'allarmes même dans l'aventure de Fiorentina, car au moins là, j'étais en plaine; absolument anéantie, j'écoutai un moment si je ne rêvais pas. . . . --Ô fortune! me dis-je, comment me tireras-tu de ce pas-ci? . . . Il n'est pas possible que je ne sois vue demain, quand on ouvrira l'église. . . . Et si celà arrive, je suis morte. . . . L'agitation, l'inquiétude, la frayeur dont je fus tourmentée le reste de la nuit, ne peut ni s'imaginer, ni se peindre; à tout instant j'appercevais le fatal caveau s'ouvrir devant mes yeux pour m'engloutir vivante. . . . D'autrefois je ne m'y voyais descendue qu'après avoir été percée de cent coup de poignards. . . . Oh! qu'elle me sembla longue cette effrayante nuit! le jour parut enfin; un frère du couvent vint ouvrir les portes, et dans l'instant une douzaine de femmes et de paysans s'introduisirent pour entendre la première messe; je crus ici qu'il serait beaucoup plus prudent d'avoir l'air d'entrer avec ces gens-là, que d'afficher celui de fuir, je me dégage donc lestement de mon coin, et me mêlai parmi ces villageois, ils s'agenouillèrent, j'en fis autant, il faut quelquefois savoir feindre. Une figure étrangère est observée dans des endroits écartés comme ceux-là; on jetta beaucoup les yeux sur moi, mais l'on ne me dit mot. Le prêtre parut. . . . C'était un de ces mêmes moines . . . un de ces mêmes scélérats qui venait de se souiller de forfaits, dont les mains impures et sanglantes, allaient offrir le sacrifice divin. . . . Si j'ai jamais cru faire un crime moi-même, c'était bien d'assister à une aussi révoltante idolâtrie. . . . Ô ciel! me dis-je, quand il leva l'hostie, serait-il donc possible qu'un miracle comme celui duquel on nous parle, se fît sous les paroles de ce monstre, . . . et je détournai les yeux avec horreur. Voilà l'époque où j'ai pris cette cérémonie de l'église, dans une haine tellement invincible, qu'il serait moins cruel pour moi, d'assister à un supplice, que de voir opérer ce mystère.

L'impiété s'acheva; je sortis avec le peuple; et bientôt j'en fus entourée; on me questionna. . . . Je me dis pelerine française, retournant dans ma patrie, le confrère de celui qui venait de dire la messe, celui qui l'avait aidé pendant la nuit, était venu se joindre aux paysans, il me regarda avec attention, je vis aussitôt la luxure éclater dans ses yeux. Il me demanda où j'avais couché? sous un arbre à une lieue d'ici, répondis-je, ne voyant nul abri où pouvoir reposer ma tête; il me proposa d'entrer au couvent, m'assura que je le pouvais à titre de pelerine, et que puisque je n'avais pas soupé la veille, on m'y servirait à déjeûner; eusse-je eu mille fois plus d'appetit, je me serais bien gardé d'accepter de tels secours; . . . il redoubla ses instances, . . . je mis plus d'expression à mes refus, et priant un de ces villageois de m'indiquer la route de Ségovie, je m'acheminai promptement vers le côté qu'on m'indiquait, sans oser seulement regarder derrière moi. À peine eus-je fait deux lieues que je trouvai une maison; j'y entrai à dessein d'y prendre quelque nourriture, ce n'était point une auberge, mais une grosse ferme, habitée par d'honnêtes gens, dont je fus très-bien reçue; le premier objet qui me frappa, fut une jeune femme pleurant au coin du feu de la cuisine. --Je demandai le sujet de son chagrin. --C'est ma fille me répondit un vieillard, qui me parut être le chef du logis, depuis deux mois la chère femme ne peut se consoler. --Et que lui est-il donc arrivé demandai-je? --Elle avait une fille de quinze ans, belle comme le jour, qui a disparue depuis l'époque que je vous dis, sans qu'il soit possible de savoir ce qu'elle est devenue. . . . Une fille sage comme sa mère, . . . dévote comme un ange, un enfant que nous adorions; . . . c'était l'espoir et la consolation de mes vieux jours. . . . et des larmes humectèrent ici, les yeux de ce brave homme. --Mais dis-je alors ne doutant plus de la funeste liaison de ces deux faits, n'avez-vous négligé nulles recherches? Aucunes, me dit le vieillard. . . . De mauvaises gens sont venues nous dire qu'elle était cachée dans ce petit couvent de capucins, auprès duquel vous avez dû passer. . . . Quelle apparence que des personnes si saintes et si honnêtes, eussent fait une pareille chose. . . . Ils ne sont que trois dans ce couvent, et tous les trois méritent d'être canonisés. Un d'eux encore hier au matin . . . était là qui nous consolait . . . le saint homme. . . . Il nous disait que Dieu nous aimait, puisqu'il nous châtiait aussi cruellement . . . Qu'il fallait prendre ce fléau comme une des croix dont le fils de Dieu fut humilié, et que celle que nous pleurions était peut-être dans le ciel à présent. . . . Peut-on se permettre de soupçonner de tels religieux! . . . ils seraient bien plus capables de nous la ramener si elle avait failli, que de nous désoler en nous la ravissant. . . . La pauvre petite . . . Ils l'ont connue toute enfant, l'un d'eux la confessait, il est aussi le directeur de toute notre famille. . . . C'est chez eux qu'elle a appris à lire, . . . chez eux qu'elle remplit l'an passé ses premiers devoirs de chrétienne. Ils sont tous les jours ici, ils nous conseillent, . . . ils nous chérissent. . . . Ce sont des scélérats ceux qui veulent mettre la perte de notre chère fille, sur le compte de gens aussi respectables.

Ici je m'imposai le silence le plus vigoureux; quelqu'horrible que fût le crime de ces moines, quelque certaine que je dus être, que la fille perdue et la fille enterrée dans le couvent, ne devait être que la même personne, rien ne put me déterminer à devenir la délatrice de ces malheureux, je ne sauvais pas la vie de cette infortunée, en accusant ceux qui l'avaient fait périr, il y a d'ailleurs quelque chose de si obscur et de si louche sur-tout cela, dans les décrets de la nature, si c'est la perte de l'individu qui caractérise le crime, n'en commettai-je pas un en faisant périr ces religieux? et si ce n'est pas la perte de l'individu qui constate le crime, ou si cette perte est égale aux loix de la nature, qui ne se maintiennent que par des pertes. . . . Restait-il alors bien prouvé que ces moines méritassent la mort? . . . et puis tous trois périssaient par mes aveux; or, un seul être en vaut-il trois? . . . la mort du meurtrier enfin, empêche-t-elle de nouveaux meurtres? . . . répare-t-elle celui qu'il a fait? . . . ranime-t-elle le sang qu'il a versé? . . . mais ils en avouaient plusieurs. Il ne m'appartenait pas de les prendre sur de tels aveux, je n'avais pas les indices de plusieurs crimes. À peine avais-je ceux d'un seul, je dis _à peine_, puisque ce crime n'avait pas été commis sous mes yeux, je ne pouvais donc pas les dénoncer pour plusieurs. J'aurais enfin tout mis en œuvre pour que les moines de l'univers entier, eussent eu la permission publique de se livrer au petit mal, qui pouvait en empêcher de si grands, mais je n'aurais pas fait un pas pour perdre des malheureux qui ne devenaient criminels que par force . . . Que, contraints par des loix absurdes que j'aurais eu le tort de servir, en leur immolant ces victimes. Moyennant quoi je me tus, je plaignis le sort de ces bonnes gens, les payai largement de ma dépense, et suivis la route qu'ils m'assuraient devoir me rendre le même soir à Ségovie.

Cette route n'était qu'un sentier, seulement à trois lieues delà, je devais trouver le grand chemin, je le rencontrai comme on me l'avait dit, mais ne me souciant point de le suivre, toujours dans la crainte d'être poursuivie comme fugitive de l'inquisition, je me mis à battre des traverses toujours dans les directions de mes principaux points, de façon que marchant encore cette journée au hasard et n'ayant rencontré personne, je m'égarai une seconde fois. Aucun abri dans les environs, une nuit des plus obscures et qui m'otait toute espérance de me retrouver ce soir-là. Rassasiée de malheurs, frappée de tous les objets sinistres offerts à moi depuis si long-temps, une frayeur soudaine me saisit, et me laissa cheoir au pied d'un chêne, presque sans force et sans mouvement, j'étais à peine dans ce funeste état, qu'un homme armé d'une carabine en bandoulière, et d'une ceinture garnie de poignards et de pistolets, se laissa glisser du haut de l'arbre, et tomba tout à coup à mes pieds . . . Que fais-tu la p . . . me dit-il d'une voix terrible, et que viens-tu chercher dans ce pays-ci? . . . Hélas! monsieur, dis-je aussitôt en me levant, je ne suis pas ce que vous croyez, mais une malheureuse femme, enlevée de France par un amant qui m'a épousée, qui m'a été ravi lui-même, que je cherche par toute la terre et que je vais essayer de retrouver dans ma patrie. Ces explications suffisaient, mais elles ne satisfaisaient pas le scélérat à qui j'avais à faire. --Tu es française me dit-il alors, en se servant de notre langue, et moi aussi ma mie, allons paye la bien venue, et m'ayant en même-temps adossée contre l'arbre, il se préparait à ne me faire aucun quartier, malgré les nœuds de la patrie; déjà une de ses mains empêchait ma voix de s'échapper, tandis que l'autre facilitait une entreprise dont j'allais infailliblement devenir la victime, si dans l'instant une troupe de ces mêmes brigands ne nous eût entourés tous les deux; ils étaient huit en tout, également armés, et tous gens de fort mauvaise mine; un moment, dit l'un d'eux en arrêtant avec violence les poursuites de mon adversaire, un moment, il faut que chacun en ait sa part, et il n'est pas juste que le plus nouveau passe le premier; _capitaine_, s'écria celui qui venait de parler, à un autre homme qui arrivait, venez décider la question. --Quelle est cette _gueuse_ là dit cet homme rébarbatif, en me tirant vivement d'auprès de l'arbre, pour m'observer un peu plus au jour. De par tous les diables, elle n'est pas mal. . . . Amis menons cela dans notre caverne, vous savez que nous n'avons personne pour nous faire à manger, quand nous revenons de nos courses, il nous faut préparer nous-mêmes de quoi nous restaurer. . . . Cette p . . . là sera excellente . . . et pour cela et pour autre chose, . . . quand la fantaisie nous en prendra, . . . Marchons, poursuivit-il, il est tard, demain la voiture de Madrid passe au coin du bois, à l'aube du jour, je n'y veux laisser ni un écu, ni un voyageur, j'ai tant de chagrin d'avoir manqué aujourd'hui la berline du duc _Dalbuquerke_, que je veux m'en venger demain sur tout ce que je rencontrerai; et l'on marchait toujours durant cette charmante conversation, qui, comme vous voyez ne me laissa pas ignorer long-temps que j'avais pour affreux destin, d'être tombée dans une troupe de voleurs, . . . que dis-je dans une troupe d'insignes assassins, qui ne faisait jamais grace à qui que ce fut, et qui s'étant rendue introuvable dans la vieille Castille, l'inondait depuis six mois des crimes les plus atroces. Je ne vous dirai point mes réflexions, j'étais si tellement anéantie qu'à peine avais-je la force de respirer. Quelquefois pourtant je les suppliais de me faire grace et de me laisser poursuivre mon chemin; mais ils riaient ou me menaçaient, il fallait se résoudre et marcher; au bout d'une demie heure nous arrivâmes dans un taillis extrêmement toufu, où l'épaisseur des branches nous laissait à peine la possibilité de défiler. Vers le milieu de ce petit bois, le chef qui marchait en tête, leva une pierre couverte de broussailles, un escalier s'offrit à nous, nous le descendîmes dans le silence et quand nous fûmes à près de cent pieds sous terre, nous nous trouvâmes dans un vaste caveau au fond duquel brûlait une lampe, on alluma plusieurs chandelles et dans l'instant je pus distinguer la forme du local; il paraissait que cette retraite était une ancienne carrière, plusieurs sentiers aboutissaient à la principale pièce dans laquelle nous étions, et conduisaient par leur autre bout à différentes petites chambres également taillées dans l'épaisseur du roc. Là, nos bandits se désarmèrent, et le capitaine en me regardant sous le nez, me demanda qui j'étais, je lui dis la même chose que j'avais avancée à celui de sa troupe qui m'avait parlé le premier. Alors cet insigne brutal pour toute marque d'intérêt aux malheurs que je venais de lui peindre; reprit sa carabine, et après un blasphême exécrable, _Bras de fer_, dit-il à un de ses camarades, j'ai bien envie de tirer cette pucelle au blanc, je n'ai jamais tué de femme de ma vie, je veux voir si celà serait meilleur à _désorganiser_ qu'un homme, bien dit, capitaine, répondit _Bras de fer_, aussi bien les doigts me démangent, je ne dors pas d'un bon somme quand je n'ai pas tué quelqu'un; plaçons-la toute nue au bout de l'allée, les jambes ouvertes, et le premier qui mettra la bale dans le noir, aura à lui tout seul le butin qui se fera demain. . . . Mais quand ils virent que je pâlissais, . . . que j'étais prête à perdre connaissance, . . . le capitaine quitta son arme, et me dit d'être tranquille, qu'il ne faisait cela que pour me faire voir le sort qui m'attendait si je cherchais à me sauver d'eux ou si je ne faisais pas mon devoir.

De ce moment on me mit en possession des instrumens de la cuisine, on me fit allumer du feu, et on m'ordonna de préparer les viandes qui me furent remises à cet effet. Ne voyant qu'une parfaite obéissance et un peu de talent pour attendrir mes nouveaux maîtres, quoique je n'eus jamais fait ce métier, je l'entrepris avec un telle envie de réussir, que je leur fis un assez _bon_ souper, ils en furent si contents qu'ils m'invitèrent à me mettre à table avec eux, ce que je fis avec bien plus de frayeur que de faim.

En préparant ce repas, j'avais bien pensé au somnifère qui m'avait si parfaitement réussi avec l'inquisiteur; de quelle utilité ne me fût-il pas devenu dans une telle circonstance, mais en franchissant les murs de dom Crispe, j'avais eu le malheur de le perdre, et je ne l'avais pas regrettée, n'imaginant pas qu'il dût m'être sitôt nécessaire.

Quand nos brigands eurent bien soupé, quand ils eurent vuidé un grand nombre de bouteilles de vin, leurs yeux se tournèrent vers moi avec un peu plus d'intérêt, et comme il s'en fallait bien que l'amour ou la galanterie devînt l'élément de leur flamme, il n'y eut sorte de brutalités qu'ils ne se préposèrent; un écart en amène un autre; l'ennemi de la vertu, l'est également de la décence; accoutumé à franchir tous les freins pour l'intérêt du crime où son penchant l'entraîne, jugez s'il en respecte où parle sa luxure? . . . Comment vous rendre tout ce qui fut dit. Vous le cacher est manquer le tableau; j'userai donc de quelques figures, il n'y a que les expressions malhonnêtes qui choquent, on peut tout montrer sous le voile.

Ils prétendirent d'abord qu'il fallait me faire mettre nue au milieu d'eux, éteindre toutes les lumières, et qu'ainsi que des loups sur une brebis, chacun se jetteroit sur moi pour s'y satisfaire à sa guise: ensuite les opinions changèrent, il fallait, dirent-ils réserver le meilleur pour le jour d'ensuite . . . se contenter seulement ce soir-là de juger mon adresse, . . . et que celui qui, mieux servi, ou plus heureux, arriverait au but en moins d'instant, serait le premier le lendemain dont je couronnerais l'ardeur. Un troisième ouvrit un avis différent: la forteresse, prétendit-il, devant être d'une résistance fort vive, il fallait, afin de se mettre en état de l'attaquer le jour suivant, escarmoucher devant les demi-lunes, et s'emparer de la redoute avant d'entrer dans le corps de la place. D'autres dirent des choses encore plus obscènes; il n'y eut sorte de complots odieux qu'ils ne firent contre moi, sorte d'inventions crapuleuses ou barbares qui n'échauffassent leur tête. . . . Enfin le capitaine apaisa tout, et dit que, comme on devait partir dans une heure, il ne voulait pas que personne me touchât avant le retour; mais que pour passer cette heure agréablement, il fallait me jouer aux dés, et mettre entre les mains du sort la décision de l'ordre de ceux qui deviendraient mes amans tour à tour: ce projet s'exécuta sur-le-champ, et les rangs s'écrivirent.

«Enfans, dit le capitaine, dès que cela fut fait, tout est dit, partons maintenant; des devoirs plus essentiels nous attendent. . . . Souvenez-vous que ce que nous venons de faire n'est qu'un jeu: je voulais vous tenir en gaieté, et vous empêcher de dormir. . . . Que cette malheureuse nous serve, à la bonne heure, nous en avons besoin. . . . Mais s'il y en avait un seul d'entre-vous qui s'avisât de profiter de sa faiblesse et de son malheur, pour obtenir par la violence, ce qu'elle ne doit donner qu'à celui qui lui plaira le mieux, je vous avertis que je regarderais cet homme-là comme un lâche, comme un malhonnête homme, capable de nous trahir nous-mêmes, et qu'il n'y auroit rien que je ne fisse pour m'en défaire à l'instant. Ce n'est ni contre le faible, ni contre le pauvre que doivent se diriger nos armes; elles ne sont destinées que pour le fort et pour l'opulent: notre métier, tout aussi noble que celui d'Alexandre, n'a pour objet que d'établir parmi les hommes, une compensation dérangée par la civilisation et les loix. Nous manquons, personne ne nous secoure; tout nous est permis pour réparer les torts de la fortune, et la férocité du riche. Tout nous est défendu, dès qu'il n'est question que d'un crime. Il est déjà assez malheureux pour nous d'être obligés d'en commettre pour vivre, sans nous y livrer gratuitement. Qu'il s'avance celui qui aurait envie de me contredire, et je lui fais raison sur- le-champ, de telle manière qu'il voudra l'entendre.»

Ce discours fut universellement applaudi; tous s'armèrent et partirent, en me laissant ce qu'il fallait leur préparer au retour.

Grand Dieu, me dis-je, confondue de ce que je venais d'ouir: . . . voilà donc encore de la vertu dans le sein même de l'infamie! Ces malheureux viennent de se permettre des propos affreux, sans doute, mais ils ne m'ont fait aucun mal, et ils annoncent clairement l'envie de ne m'en point faire; ils ne m'ont point livrée par raison d'état aux mains d'un roi barbare qui pouvait me dévorer: ils n'ont point eu dessein, comme l'alcaïde de Lisbonne, d'abuser de ma misère, pour se procurer des jouissances, ils ne m'ont pas volée pour me contraindre à me jetter dans leurs bras; ils ne m'ont point brûlée, tenaillée, pour obtenir de moi l'aveu de crimes imaginaires; ils ne m'ont point placée entre le déshonneur et la mort, pour triompher de ma faiblesse . . . ils ne me tuent point pour empêcher que je ne révèle leurs crimes. . . . Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la société, que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance; et ceux qui sont chargés d'y maintenir l'ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la piété et la religion tour-à-tour, séduits par le despotisme, ou frémissant sous le joug de l'imposture, ne m'offriront que des horreurs et des crimes! la civilisation est-elle donc un bonheur! et si la plus grande somme de crimes se trouve toujours sous le manteau de l'autorité; les freins dont elle nous accable, ne sont-ils pas plutôt les instrumens de ses passions, que les moyens de la vertu?