Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 20
On nous fit mettre d'abord à genoux toutes les trois autour de la table, et dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions profané les sacremens de l'église? --Nous répondîmes que cela ne nous était jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, --qu'il était inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père, elle jura que non. --Avec son frère, --elle dit que leur usage était de se marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère; mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes; qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner. Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. --On lui demanda si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa la même question, --nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous l'avions abjuré dès l'enfance. --Perfide réponse, s'écria madame de Blamont; ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? --Les approches des plus affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet objet, madame. --Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont, dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée. --Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie; vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace, laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. --On nous demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon? nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce qu'il fût appellé.
Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates du démon; approchez-vous. . . . --Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long- tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole, lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui- même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou trois cris. --Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par deux _questionnaires_ qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle était effectivement vouée _au démon_ dès son enfance. On lui demanda quel motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on l'avait vouée au _démon_, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. --Enfin on lui demanda quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe? elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle endurait. --Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis: --_Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de si grands tourmens_. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette horrible fonction! le croirez-vous? . . . _Dom Pedre_, . . . l'exécrable _dom Pedre_, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage ne ressemblent pas à dom Pedre.
Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit. Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange, sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . . Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait corrompue dès l'enfance.
Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . . mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation? . . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais mouvemens permis dans leur situation.
Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent.
L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit, et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret. Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second; que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère, --eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à côté de moi.
À l'heure du dîner la porte de la chambre de Clémentine s'ouvrit, une femme y entra, j'appelai, une voix étrangère me répondit, et je fus fâchée de mon imprudence. Cependant la conversation s'engagea. Mais je ne tardai pas à m'appercevoir que cette femme n'était placée près de moi que pour me faire accepter les propositions qui m'allaient être faites. Vous raconter toutes les instigations de cette courtière, toutes les ruses qu'elle employa pour me séduire, serait aussi long qu'ennuyeux. Vous saurez seulement que le résultat de ses manœuvres fut de me conseiller d'accepter tout ce que me proposerait le grand inquisiteur, dès que j'étais assez heureuse pour avoir obtenu la permission d'une seconde entrevue, cette faveur était la preuve certaine des bons desseins qu'il avait sur moi. Je serais une folle de résister à lui accorder de bonne grace, ce qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir de force. Vous n'éprouverez d'ailleurs, poursuivait cette femme, en m'enjoignant le secret, que ce qui m'est arrivé à moi-même. Je devais perdre la vie, quoique mon crime fût bien moins grave que le votre. Il m'a témoigné de bons sentimens, je m'y suis rendue, et je touche à l'instant de ma liberté. Ne vous effrayez point de son air; cette gravité est de coutume dans le métier qu'il fait; mais c'est, dans le fond, le meilleur homme du monde, et le plus aimable avec les femmes. . . . Croyez-moi, saisissez la fortune quand elle s'offre à vous; vos refus pourraient vous coûter cher. Songez que cet homme est plus puissant que le roi lui-même, et qu'il peut, en un mot, fussiez-vous à cent lieues d'ici, vous absoudre ou vous perdre au plus léger mouvement de sa volonté [7].
Dans les dispositions où j'étais de tout obtenir des sentimens que je voulais inspirer à l'inquisiteur, je me gardai bien de réfuter les propos de son agente; je lui dis que je m'estimais effectivement très-heureuse de plaire à ce souverain juge, et que je n'avais rien de plus à cœur que de me trouver digne de ses bontés. Dès le même soir mes réponses furent sues, et le lendemain dom Crispe, pressé sans doute d'en venir au dénouement, me fit dire qu'il m'admettait à l'honneur d'aller prendre du chocolat chez lui; je me parai du mieux qu'il me fut possible; je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait relever l'éclat de quelques traits dont j'attendais et ma liberté et ma vie, sans rendre pour cela mon amant plus heureux qu'aucun de ceux auxquels j'avais eu le bonheur d'échapper jusqu'ici.
On vint me chercher vers les dix heures, et je fus mystérieusement introduite dans l'appartement de son éminence: il ordonna de fermer toutes les portes dès que je fus entrée, et défendit expressément qu'on s'avisât de l'interrompre, sous quelques prétextes que ce pût être. Il faisait fort chaud, et monseigneur, encore en déshabillé, n'était couvert que d'une robe flottante de gros-de-Tours brune, qui ne l'enveloppait pas très-exactement; il était couché dans une profonde bergère, quand je parus, et sans se déranger, il me fit placer sur une chaise qui se trouvait en face, le plus près possible de son siège. Mon enfant, me dit-il, sitôt que je fus assise, je fais pour vous ce que je me permets pour bien peu de femmes; mais je ne vous cache pas que vous m'avez plû; votre sort est entre vos mains; vous avez vu ce qui est arrivé hier à une de vos compagnes; les mêmes tourmens sont préparés pour vous, et demain à cette heure-ci, je ne serai plus le maître de vous sauver. Or cela va plus loin que vous ne pensez. Il est rare de subir la question, sans être intérieurement condamné à la mort. Il s'agit donc ici de vos jours, et je vous préviens que vous ne pouvez les sauver qu'au prix de la soumission la plus aveugle à toutes mes fantaisies, dussent-elles même, ajouta-t-il, en me fixant avec impudence, n'être pas de nature à vous plaire. . . . Vous sentez bien que des gens comme nous n'agissent pas comme le commun des mortels; . . . l'habitude des femmes, toujours bien fatale à leur culte. Cette sorte de despotisme et d'impunité dont nous jouissons, les richesses immenses qui sont en notre pouvoir . . . Ce droit de mort que nous avons sur tous les sujets de l'empire; . . . Cette multitude d'esclaves qui nous encense; . . . des désirs satisfaits presqu'aussitôt que formés. . . . Tout cela corrompt les mœurs et déprave les goûts . . . mais quelques soient enfin les choses où je vais vous contraindre, cela vaudra toujours mieux que d'être suppliciée. . . . Je suis trop bon de m'abaisser à demander ce que le plus simple de mes ordres peut m'obtenir dans la minute, sans qu'il vous soit possible d'y apporter le plus léger obstacle. . . . Réfléchissez à la débilité de votre position; vous êtes française, . . . éloignée de votre patrie, . . . brouillée avec vos parens; . . . eussiez-vous mille vies, . . . chétive créature, et me plût-il de vous en enlever une tous les jours, . . . pas un être existant sur la terre ne viendrait m'en demander raison. Que cette extrême infériorité vous jette donc aux pieds de ma puissance, et humiliez-vous sans délais. . . . Je vais essayer quelques préliminaires ce matin, je vérifierai votre soumission; . . . et si j'ai lieu d'être content de vous, je vous enverrai prendre ce soir pour passer la nuit avec moi.
Oh! monseigneur, dis-je en me jettant aux pieds de ce monstre, que mes intérêts m'obligeaient d'ériger en maître. . . . Connaissez mieux l'énergie de ce pouvoir que vous m'alléguez; vous ne l'étendez que sur les personnes, et c'est au fond de mon cœur que j'en éprouve toute la force. . . . Ah! n'ordonnez pas ce que vous pouvez si bien mériter; ne commandez pas ce que vous êtes fait pour obtenir; les actes de la plus sublime puissance valent- ils un des droits de l'amour? . . . Toute autre femme ne vous parlerait pas comme je le fais, humble esclave de vos caprices, elle les satisferait en vous méprisant; vous avez fait naître en moi des mouvemens d'une bien autre sorte; . . . laissez-moi jouir de leur délicatesse; ne troublez pas le charme que je goûte à vous les peindre; ne glacez pas le cœur où vous êtes fait pour régner. . . . Non, ne l'arrachez pas de la main qui vous l'offre, et laissez à l'amour le soin de vous en préparer la jouissance. . . . Comment, dit le moine étonné, en me relevant et me replaçant auprès de lui, se pourrait-il que je t'eusse inspiré quelque tendresse? . . . et je baissai les yeux en rougissant; --mon enfant, est-il vrai que tu m'aimes? . . . --Il est vrai, dis-je en jettant sur lui des regards passionnés, que je n'ai jamais connu de mortel dont j'osasse espérer tant de bonheur. . . . Il est vrai que si j'étais assez heureuse pour faire naître en vous la moitié de ce que j'éprouve, il n'y aurait pas de femme sur la terre dont le sort pût se comparer au mien. . . . Mais, continuai-je, en essuyant quelques larmes, que j'eus l'air de sortir de mon cœur: . . . Quel vain espoir est le mien; est-ce bien à moi d'oser jetter les yeux sur le premier souverain du monde. . . . Ah! qu'il daigne un instant écarter sa grandeur; qu'il oublie les titres qui lui soumettent l'univers, pour ne plus songer qu'à ceux de l'homme aimable . . . Qu'il permette à une infortunée d'adorer dans lui ce qui le rendrait digne des plus grandes princesses de la terre.
Rien n'est confiant comme l'amour-propre; le révérend père _dom Crispe brutaldi barbaribos de torturentia_, le plus effrayant des hommes, se crut au même instant bien plus beau qu'Adonis, et la dépravation de ses mœurs, tempérée par les illusions de l'orgueil, il se persuada si bien qu'il était aimé, qu'il se crut tout d'un coup fait pour l'être. . . . Mon enfant, me dit-il, en vérité, si j'avais imaginé que tu pus ressentir pour moi une telle passion, je t'aurais évité tous les désagrémens qu'on t'a fait essuyer. Nous sommes accoutumés à jouir ici des femmes, sans que l'amour dirige les hommages; et c'est un sentiment que je connais bien mal; mais avec quels délices j'en ferai l'épreuve avec toi. . . . J'ai peu vu de créatures plus aimables . . . Je n'en connais point de plus jolies. . . . Eh bien! mais cela ne change rien à nos projets. . . . Je t'enverrai toujours prendre ce soir, et nous passerons ensemble une nuit délicieuse. --Ô ciel! que dites-vous, repris-je avec effroi, essayer les douceurs de l'amour au milieu des bourreaux! . . . respirer ses roses sur les épines de l'esclavage! pourrai-je écouter mon ame entourée de toutes ces horreurs? Et comment liriez-vous dans cette ame enchaînée, le sentiment que vous avez fait naître? vous auriez près de vous une idole, et non la femme délicate et sensible qu'ont enflammée vos charmes? Ah! vous ne connaissez pas l'imagination vive et ardente d'une française: un rien l'enivre, un rien la blesse; et quelqu'aimable que soit l'amant, s'il ignore l'art d'enflammer cette imagination, pour qui les chimères sont des dieux, il a manqué l'objet qu'il cherche; il a voulu plaire, et ne l'a pas su. Quittons ce cloaque d'infamie; vous avez, sans doute, une campagne, allons-y chercher le bonheur; allons-y ranimer nos feux aux doux chants de la colombe amoureuse. . . . Venez, . . . venez, vous que j'adore; venez remplacer les nœuds dont vous chargez mes mains, par les guirlandes de fleurs que nous y cueillerons ensemble; semons-en le trône où vous voulez obtenir la victoire; Zéphire et Flore embelliront nos jeux. Là tout égayera nos plaisirs, tout les ranimera sans cesse, et la nature au milieu de ses dons, semblera n'exister que pour nous. --Syrène enchanteresse, me dit dom Crispe, en m'attirant amoureusement vers lui, laisse-moi baiser ces levres d'où sortent des mots si doux. . . . Mais me retirant aussi-tôt de ses bras, --non, m'écriai-je; et pourquoi voulez-vous que je vous accorde, quand vous ne me promettez rien? Le baiser que vous exigez de moi est un des plus précieux dons de l'amour; mon cœur est prêt à vous le donner, mais ma raison s'y oppose. Tout ce que je vois dérange ma tête; tout ce qui m'entoure me glace; quittons ces lieux . . . quittons-les au plutôt, et vous verrez quel changement dans mon ame enivrée! . . . Sors, friponne, sors, dit le moine en feu, tes yeux et tes paroles me changent absolument . . . Je ne me reconnais plus. . . . Dès qu'il fera nuit, . . . un homme sûr viendra te chercher. . . . Tu le suivras, . . . nous irons dans ce lieu de délices que tu envies, mais tu ne m'y quitteras pas. . . . Et si jamais ton ame perfide; --grand Dieu! m'écriai-je d'un air à demi courroucée, . . . quittez, quittez ce ton effrayant de la menace. . . . Que craignez-vous, quand vous avez mon cœur? . . . Que vous faut-il quand je vous aime? Chargez l'amour du soin de me donner des fers, ils seront bien plus sûrs que ceux qui me captivent ici, et vous ne les aurez dûs qu'à vous. Je sortis, . . . laissant mon moine aussi amoureux qu'il était possible qu'il le fût. . . . À peine fus-je rentrée, que la femme qui était près de moi, voulut me faire quelques questions, mais je prétextai le besoin du sommeil, et elle me laissa tranquille. . . .