Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 2

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Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier. . . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des avances de cette espèce.

Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes créatures.

Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le plan de nos projets.

Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à- l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui . . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce?

Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus.

Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran, son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des leurs . . .

Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît, dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez . . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de _madame Dolbourg_. . . . Qu'on crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe, nous tenons, voilà l'important.

Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous, même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement, d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet de les enfraindre.

Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre, mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis.

Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.

Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut _pour l'exemple_, qu'elle soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je trouve que rien n'est profitable à la société comme _l'exemple_; que de corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1].

Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.

Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe de sommeil.

[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux; et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.]

LETTRE TRENTE-HUITIÈME,

_Déterville à Valcour._

Verfeuille, le 16 Novembre.

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_Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE._

HISTOIRE DE LEONORE.

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SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.

Votre tête, dit madame de Blamont? --Oui madame, reprit Léonore, je vais vous donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout d'en vouloir bien pardonner les écarts.

Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe.

Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines; pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé; Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.

Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que j'allais bientôt y succomber.

La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il), devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.

Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient arriver pour se promener dans son jardin.

Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu, oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame! m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité, gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur.

On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît mettre au lit, etc. . . .

Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule faiblesse de ma part.

Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils l'obtiennent.

Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue, dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. --Monsieur. --Oh! nous lui faisons grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire.

La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente, qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé serait meilleure.

On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et n'eus pas à m'en repentir.

Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête; sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non- seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. --Je m'en aperçus, je lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de l'autre.

Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second péril, pour éviter le sort du premier.

Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux.

L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement. --Hélas! c'est tout ce que je desire. --Cela n'est pas aussi facile que vous l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? --Si vous m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? --Ah! croyez qu'il faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis au bout d'un peu de réflexion. --Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter de votre maladie même, pour réussir à nous évader. --Et de quel secours prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? --Écoutez-moi, et surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. --Expliquez-vous. --Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir. . . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous répugne-t-il? --Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un oubli. . . . --Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls possibles dussent-ils se présenter à moi. --Soit, mais il faut tout prévoir en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que je risque tout. --Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? --Eh bien! je me livre, je m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes craintes. --Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer.