Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 18
de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens, et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi, immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici. . . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la justice.
Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . . mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . . --Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à- tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . . dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où vos malheurs cessaient.
Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère.
«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina- Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel. Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et me fait mourir plus tranquille.»
Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais donc devenir heureux --tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée, mon consentement signé; . . . le voilà.
Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor, vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . . Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne.
On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable. . . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . . Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule qui puisse le payer. --Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons, monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges, si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister. Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison, et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères; chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire.
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Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . . Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition. --Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de _Tamoé_, n'y revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le _faux pas_ qu'elle médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures.
[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.]
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Suite de l'Histoire de Léonore.
****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion, continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur, elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre, si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . . Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez _Dom Flascos de Benda-Molla_, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains, vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule _Beaume de vie_, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une heure. --Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens.
Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous partit pour sa destination.
Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé, le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un septuagénaire; Dom _Flascos_ n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure, ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il m'eut un instant fixé.
Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1].
Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je monsieur, et l'écartant de la porte. --Venez, venez, accourez au plus vîte, que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh monsieur! votre état m'effraie. --Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . . Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez- vous donc enfin? --Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de commerce avec une femme? --Plus de six mois. --Oh! prenez garde à vous. . . . je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur, mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le plonger.
En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? --Le chagrin de n'avoir pas écouté tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin, l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . . oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . . Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en achevant cet odieux récit.
Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame, plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . . Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée. . . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit, à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui fis du moins passer une nuit tranquille.
Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille, mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là, où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine, dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. --Bon, bon, répondit _Aldonza_, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois. --Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. --Des plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe, il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque _dona Laurentia_, vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans notre chambre. --Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. --Comme il vous plaira, répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir.
Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me conjura d'y aller à sa place. --J'y consentis, et comme ce personnage ne me fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite chez lui.
Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid; nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne, fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu.
Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi, mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin, précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un _réal_.