Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 15
Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque chose; le devoir d'un juge n'est pas de punir, il est de rendre les deux parties contentes autant qu'il est possible; l'opération n'est pas difficile, que chacun cède un peu de son côté, tout s'accordera promptement; il ne s'agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut être l'un ou l'autre qu'en raison de son effet sur les parties, si elle n'en opère qu'un bon sur l'une et sur l'autre, elle ne peut plus être un mal que dans l'opinion; considération vaine que doit toujours mépriser un juge; ce qui fait que presque tous se trompent, c'est que cette considération chimérique les arrête, c'est qu'ils accordent tout à la loi, et jamais rien à l'humanité; un peu plus d'esprit, un peu plus de tolérance, et tout s'arrangerait à l'amiable; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier l'homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens; ayant dessein de faire mieux qu'eux dans cette affaire-ci, je n'ai imaginé qu'une chose, c'était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux contens, qu'on m'indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m'en sers à la minute.
Oh ! monsieur, s'écrie la petite fille, il est si vrai que vous m'avez rendue contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s'il veut, je l'accompagne à Séville. --Quel est ton père, lui dit notre chef? --Laboureur, pauvre et infirme. --A-t-il d'autres enfans près de lui ? Oui dà, monsieur, j'ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. --N'importe, tu lui es utile, tu travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un mal dans le fond, mais c'est que les sots le voyent comme tel; donne à ton père la moitié de l'argent que tu as gagné, et dis-lui que c'est une aumône que l'on t'a fait. M'approuvez-vous, _Bachelier_, dit alors notre chef au sévillan. --De toute mon ame, _seigneur cavalier_, répondit celui-ci, je ne voudrais pas faire tort à un malheureux ; que ferais-je d'ailleurs de cette enfant dans ma famille? --Qu'elle parte donc, dit Brigandos, et comme il n'est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà le chemin de Séville; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille, prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux s'embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand nous les jugeons l'un et l'autre trop éloignés pour se rejoindre.
Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez- moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à son honneur qu'à l'argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous décidé le procès?
Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop violent pour être délicat n'exigeait que d'être satisfait, et pour y réussir, tout objet devenait indifférent; je lui aurais cédé pendant deux heures une femme de ma troupe; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu'eut été porté la cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne garde à la maison de son père, le devenait également; écartez-vous de la règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l'homme et la nature, vous accommoderez toujours les plus épineuses affaires; mais si vous rigorisez, si vous citez _Cujas_ et _Bartole_, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots: _ce n'est pas moi qui juge, c'est la loi_; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d'une multitude d'autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans l'objet qui lui sert, qu'une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre de vice occupait avec autant d'imbécillité que d'indécence la tête des magistrats français; je demandai à notre _Licurgue_ ce qu'il pensait de leur extrême sévérité sur cela:--Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt, il n'est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès; les dégoûts qu'ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres, suffisent à les anéantir chez un peuple; laissez ceux qui agissent et ceux qui cèdent, se punir mutuellement l'un par l'autre, et gardez-vous de faire de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le magistrat, instruit l'innocence, et fait rire le vice; n'assurez pas sur-tout une protection dangereuse à ces objets de l'intempérence publique, cette protection que vos magistrats n'accordent que pour acheter à ce prix les faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève. C'est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu'à se délivrer, c'est ouvrir la porte à tous les vices, c'est encourager la corruption des mœurs, c'est séduire une infinité de jeunes filles retenues, sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte; et pourquoi, en l'accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l'artisan ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d'agrémens d'un côté, leur assure encore de l'autre le droit d'être soutenues par les loix qu'elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui les respecte? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans leur ame le flambeau de l'équité, que l'intempérance absorbe), qu'ils se convainquent, dis-je, qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une protection de cette espèce [16]; que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les filles du consentement qu'elles accordent aux licencieux désirs du libertin, elles trouvent dans l'acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et véritable punition de leur méprisable complaisance; quelles filles embrasseront l'état à ce prix? et de ce moment, sans que des magistrats jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout puni de soi-même; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa sordide prostitution, et le libertin qui n'en trouve plus, ou s'en prive, ou devient tempérant; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par sagesse à une branche épouvantable d'ordures qui doit leur valoir les _épices_ ou le _monseigneur_, c'est prêcher régime à un gourmand, c'est louer le luxe devant un avare [17]; Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions de Tolède.
Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est située; déjà nous distinguions les restes de l'Aqueduc des maures et la tour du château où _Phillipe quatre_ tint si long-tems le _duc de Lorraine_ prisonnier, quand _Brigandos_, faisant faire halte, nous dit qu'il ne voulait pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous donner avant.
Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de Tolède. . . . À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir conseil, nous avons dans la ville qui s'offre à nos yeux, à côté de beaucoup d'argent à faire, un grand nombre d'ennemis à craindre, il faut tacher, si cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a là dedans des _adorateurs de dieu_ plus dangereux que des démons pour des gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant qu'on fera notre souper, je vous raconterai l'histoire de cette tour. L'anecdote qui la concerne est vraiment digne d'être recueillie. Nous entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à pérorer, et il nous parla dans les termes suivans.
Ce que j'ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d'autant plus curieux que c'est à ce trait d'histoire que remonte l'invasion des maures en Espagne, ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu'il osa entreprendre; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention.
«Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l'art de varier ses débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s'en assurer les victimes» . . . Oh! mon ami, s'écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons- nous, sauvons-nous d'ici, nous n'y sommes pas en sûreté. . . . Eh! qui y a-t- il mignone, répondit notre chef en se levant? --Un cadavre de femme; là, regardez là où j'allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. --Un cadavre? --Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n'a que trop bien vu; c'était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de tems qu'elle était morte, qu'aucun de ses traits n'étaient encore altérés. --Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je n'irai pas plus loin; qu'on fasse un trou, qu'on mette dedans cette infortunée; qu'on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous tranquilles; celui qui a tué cette femme n'ira pas dire qu'il l'a mise là; il faudrait être bien malheureux pour qu'on vînt nous accuser de ce crime. D'ailleurs la voilà en terre . . . On ne la voit plus . . . _Ce que terre cache est bien caché_. . . . Courage, amis, ne nous dérangeons pas. . . . Il faut convenir qu'il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le monde; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris. . . . La providence est si juste que le malheureux qui succombe n'est jamais que celui qui pour se livrer à quelques vertus n'a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté le perd, au lieu que celui qui n'a point cessé d'être méchant, accoutumé à prendre plus de précautions, n'échoue jamais dans les périlleux sentiers de la vertu; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu'il en soit, couchons-nous, je ne suis plus en humeur discourante. . . . Il nous faut partir d'ailleurs demain avant l'aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa tranquillement.
Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche; sans d'importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où nous allons arriver, mais on m'y appelle depuis long-tems, il m'est impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe [18] m'attend pour ranimer sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret; une de ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses soixante ans, la recevoir comme s'il n'en avait que vingt. Le duc de Medoc m'écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement. . . . Le grand vicaire de l'archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce de son patron, il veut que j'aille détruire son ouvrage. . . . Je n'en ferai pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies. . . . D'ailleurs, c'est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me livrer vous protégeront, et à l'ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer en sûreté. _Rompa-Testa_, ajouta-t-il en s'adressant à son fils, et toi, _Brise-idoles_, écoutez bien ce que je vais vous dire.
«Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire; on y voit dans la chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d'une robe de soye, brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui était la maîtresse d'un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement; ne tolérons point le défaut de costume; opposons-nous à ce luxe indécent. Il ne faut point tromper les arts; vous entrerez furtivement dans cette église, vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute, puisqu'il est d'argent massif. . . . De par tous les diables, je voudrais bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol; vous me rapporterez ce haillon précieux: si le coup réussit, je vous fais tous deux mes lieutenans: vous autres, continua-t-il, en s'adressant au reste des hommes; vous voyagerez dans les rues; vous vous glisserez dans les foules; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps d'un homme, vous mettrez subitement la main dans l'autre poche, de peur que la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. --Pour vous, mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger près de la Vega-il-rio [19], quartier qui nous est spécialement destiné. --Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des Cordeliers, . . . vous y serez parfaitement bien; je vous ferai, ainsi qu'aux autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours; et vous vous transporterez, ainsi qu'elles, chez les différentes personnes que je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur elle pour le besoin, le somnifère, dont l'effet est sûr, et qu'elle en use suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l'hippomane [20], ménagez-le, et vendez-le bien; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville.
Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous rendre au logement qui nous était indiqué, j'entretins à l'aise, mon amie, du désir que j'avais de quitter, dès l'instant, la mauvaise compagnie avec laquelle nous avions le malheur d'être associées. Ce chef est un brave homme, dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j'aime sa philosophie; il serait fait pour commander par-tout, et il n'est aucune société qui ne se loua de son administration; mais il ne se trouve ici qu'à la tête d'une bande de coquins; et malheureusement nous en faisons partie. Ô! Clémentine, il faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m'objecta le défaut de fonds; Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien qu'en le nommant, ne nous avait pas laissé d'argent; il était même expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens, par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner. D'ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand nous ne savions où donner de la tête. Il n'y aurait-il pas de l'ingratitude à les quitter, quand nous pouvons leur être utile? Ce penchant subit à la reconnaissance, m'étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la vertu; j'en induisis qu'elle n'était nullement fâchée de la vie qu'elle menait, et qu'il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. --Une troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient assurément par-tout, et malgré l'honnêteté qu'ils font paraître, tant que nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous venions à changer de procédés. --Mais une partie de ces mêmes raisons n'existera-t-elle pas de même à Madrid? Non, dès en arrivant je te mène chez mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais sujets. Ne savent-ils pas bien d'ailleurs que nous ne sommes avec eux que jusques-là? --Allons donc, suivons notre destinée, puisqu'elle nous entraîne encore à courir l'aventure.
Clémentine me fixant alors avec cette sorte d'embarras inévitable au vice, quand il sait bien qu'il va être combattu, me demanda quels étaient mes projets dans Tolede? --De m'y conserver aussi pure que je l'ai toujours été depuis que j'ai quitté mon époux. . . . La mort même ne me ferait pas changer de dessein. --Je suis bien loin d'en promettre autant; la sagesse commence à m'ennuyer; je suis libre, je n'ai de fidélité à garder à personne; le genre de vie que je mène échauffe mon physique; les exemples que je reçois, les choses que j'ai faites, enflamme ma tête. . . . Que me revient-il de tant de pudeur, je n'en fais pas moins le métier d'une fille perdue? . . . On serait bien dupe de s'attacher à la réputation, quand les circonstances nous l'enlèvent, ce qui m'a toujours consolé d'un premier faux pas, c'est qu'il contraint au second, et qu'il en assure la tranquillité; la plus grande de toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise de s'en refuser un autre. . . . Tous les frais ne sont-ils pas faits? Il y avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n'y a plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. --Eh quoi! lorsqu'il s'agissait de notre bonheur, . . . lorsque nos effets présentés devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te soutient, tu résistes; et quand il n'est question ou que d'un léger profit, ou que d'un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre? --Que tu connais mal le cœur des femmes, si tu n'admets pas cette inconséquence! C'est l'instant qui nous détermine, c'est le caprice, c'est le tempérament. . . . On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, --Oh ciel! te voilà séduite encore une fois. --Je ne te cache pas qu'une de nos compagnes m'a indiqué l'adresse d'un gentilhomme de cette ville, passionné pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. --Et si notre chef t'oblige à lui tout donner? --Je le ferai, et il me le rendra à Madrid; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous espérons dans cette capitale? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux de qui nous les attendons? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en aidons toutes deux; --ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s'y trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie? --Mais Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de ses réponses, m'en fit encore une ici tellement remplie d'incertitude, que je vis bien qu'il fallait peu compter sur elle, . . . et que ce qu'il me restait de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces malheureuses gens jusqu'à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de m'échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les protections nécessaires pour regagner ma province! mais le ciel, comme vous le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes désordres, sans que j'eusse besoin de m'en mêler.
J'essayai tout encore avant que d'arriver à Tolède, pour détourner ma compagne de ses funestes projets; mais quand une femme court à sa perte, plus l'on emploie de moyens pour l'en empêcher, mieux on la plonge dans le précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu'on lui fait craindre, et l'enfer fût-il à ses pieds, elle ne s'y jetterait qu'un peu plus vite. Il n'y eut rien que je n'employai pour retenir ma compagne; rien qu'elle ne m'opposa pour légitimer sa faute; jamais éloquence ne fut plus rapide. C'était celle d'une mauvaise tête et d'un excellent physique, rarement celle-là manque d'énergie.