Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 14
Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et demanda ce qu'on voulait. --Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef, déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit, coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût trouvé chez lui. --Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos, enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. --Nous venons de prendre Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume à deux doigts de sa perte. --Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit _Brigandos_ en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement. --Mais leurs Colonies? --Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à _Madrid_ qu'est la capitale de l'Espagne, c'est à _Lima_, c'est à _Mexique_, au lieu que _Londres_ sera toujours la capitale de l'_Angleterre_, y eut-il trente _Boston_ et autant de _Philadelphie_. Mais vous, peuple misérablement affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez, voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner; observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se dressait dans le cabinet de _Madrid_, et rien ne vous les ramenera. Plus avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la _cruciata_ et de la _sainte-Hermandad_; mais que _Belzébut_ m'étouffe si on y rencontre un soldat, encore moins un général. --Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le commerce de la _Catalogne_, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent, tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. --L'Europe? elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long- tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. --Pourquoi ce choix de gouvernement, il est vicieux. --Le gouvernement républicain est le meilleur de tous. --Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. --Rome commença par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous les dangers de ce régime. --Oui, mais _Rome république_ ne tarda pas à être subjuguée, et les chaînes imposées par les _Césars_, furent plus lourdes que celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie. Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. --Oui, lorsque ce seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici, est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela, poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent; je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe au fond de l'Affrique. --La république du Nord sera composée de la Suède; je lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark, l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce que le turc laisse en Europe. --La république du Midi sera composée de l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé _sodomite_, à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur, simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. --Ce projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union, qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux. --Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. --Toutes les fois qu'il égalise, il diminue les raisons de guerre. --L'ambition sera toujours la même, c'est le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. --Cette passion n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas, parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne s'agit plus que de quatre poids de même mesure. --Mais il faudrait un patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion ait un chef. --Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu; commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce chef, jamais _Luther_ ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux présent qu'on puisse faire à des fous. --Ami, je vous crois athée. --Vous ne buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon? --Excellent, seigneur bachelier. --Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce titre en badinant? --Non sur ma croix. --Sachez donc, commandeur, que j'ai pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à _Salamanque_, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de _Compostel_. --Vous êtes donc de la Galice? --En vérité, commandeur, je serais bien en peine de vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de _Barcelone_, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de _Catalan_. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. --Mais enfin vous êtes né quelque part? --Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si je n'avais pas eu d'_exécrables inclinations_. --Ah, scélérat! dit le chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le _quart d'heure de Rabelais_. Où allez-vous, excellence, sans trop de curiosité? --À Lisbonne. --Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal. --J'y suis au sein de ma famille. --Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous changions s'il vous plait. --Et de quel droit? . . . --De celui de la nature, commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que moi.
Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était vaine; il donna sa bourse à _Brigandos_, prit celle de notre chef à la place, et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le _bohémien_, ce que vous donnez là n'est que le _dû_, nous attendons maintenant la _gratification_. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de superbes brillans . . . est-ce sur une de cette espèce que _Pilate_ a mis votre Dieu? Vous voyez qu'il y a du luxe là; or, le luxe est un tort réel dans une religion qui fait vœu de pauvreté; donnez cela, brave serviteur de _Christ_, et nos femmes en s'en parant, vont vous régaler d'une sarabande ou d'un _fangados_. --Puisse-tu aller au diable et toi et tes p . . . , dit le chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son valet . . . Fuyons, Fuyons, _Gabriel_, et maudissons l'instant qui nous fit tomber en de si mauvaises mains. --Jour de Dieu, s'écria _Brigandos_, voilà ce qu'on appelle un homme de mauvaise humeur; qu'il trouve des gens qui le volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons, enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire.
Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour; nous le passâmes presqu'entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal.
Nous traversâmes les jours d'après l'Estramadoure, toujours côtoyant le fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans qu'aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille neuve, lorsque coupant le milieu d'une forêt qui se trouve sur la frontière de l'Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans le taillis de la lisière du bois, nous y volons; juste ciel! une malheureuse fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres, allait devenir la proie d'un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la mule était attachée près de là.
Qu'est-ce ceci, frère, s'écria Brigandos, et que t'a fait cette malheureuse pour la traiter aussi mal? . . . Ah! seigneur, dit la jeune fille en sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure; il m'a rencontré à trois lieues d'ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m'a demandé le chemin de Tolède: je le lui ai montré; il m'a dit qu'il craignait de s'égarer, qu'il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider; je l'ai fait par bonté d'ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et lui, me promettant toujours de l'argent si je voulais le sortir totalement de la forêt, quand nous avons été ici et qu'il a cru que personne ne pouvait l'entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la main, il m'a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre résistance, et comme je voulais m'échapper malgré cela, il m'a jetté par terre d'un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie; là, me voyant sans force, il m'a traînée auprès du bois et m'a mit dans l'état où vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. --_Baron_, dit notre chef en fixant ce scélérat, qu'as-tu à repondre à cette accusation? --Rien, et qu'avez-vous vous-même à me demander? Les chemins ne sont-ils pas libres? --_Par la peau d'Astaroth_, dit _Brigandos_, je vois que tu n'es pas plus civil que tu n'es galant; dis-moi, faquin, n'as-tu pas attaqué quelquefois le taureau à Tolède. --_Sire clerc_, répondit le voyageur en voulant remonter sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d'avoir rien à démêler avec vous. --Oh! doucement, dit _Brigandos_, les choses ne peuvent pas se passer ainsi, il faut que l'affaire soit jugée dans toutes les règles. Qu'on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi vous, je vous charge de me répondre d'elle. . . . Vous, enfans, dit-il aux hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est vicieux, il a besoin d'être dompté; et notre chef par ces dispositions se trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant la bergère; la seconde d'hommes captivant le criminel, releva son haut-de- chausses, et dit, jugeons maintenant. --Il s'approche d'abord de la petite fille; _pucelle_, lui dit-il, si l'homme qui t'a maltraitée t'eût parlé d'amour, et qu'au lieu de s'y prendre comme il l'a fait, il t'eût proposé de lui vendre tes prémices au moyen d'une somme quelconque, à quel taux les aurois-tu mis? Hélas! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu'il y a un âge où il faut qu'une fille perde ce qu'elle a de plus cher, ces choses-là ne peuvent pas toujours se garder; s'il m'avait parlé poliment, qu'il m'eût seulement offert un doublon [14], n'eût-ce été que pour le plaisir d'en voir un, il aurait fait de moi tout ce qu'il aurait voulu. --Bon, nous dit Brigandos, voilà la p . . . toute trouvée, il ne s'agit plus que de la somme; alors il s'approche du garçon: _gibier des fourches de Tolède_, lui dit-il, tu vois que tu as commis une action infâme; si c'était un _corrégidor_ qui dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu'il suspendrait à son garde-manger la poularde qu'il aurait reçu du plaideur; dis-moi; quel motif t'engageait à agir comme tu l'as fait avec cette malheureuse fille? _Flambeau des deux Castillers_, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis qu'il se voyait pris; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est de se pousser dans la robe; ma famille qui y a toujours été, est à la veille de m'acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens de Salamanque où j'étudie depuis six ans, et je m'en retourne dans ma patrie; je suis naturellement enclin à l'amour des femmes. . . . On est là . . . sur un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la nature parle et elle parlait impérieusement quand j'ai rencontré cette poulette. Je n'ai plus entendu que mes desirs. --Soit, mais la maltraiter! . . . --Seigneur chevalier, la nature en courroux n'est pas toujours très- délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage? Respectait-il en s'échappant ces superbes plans d'oliviers dont l'agriculteur économe ombrageait à plaisir ses rives? Opposait-on un frein au fleuve? celui-ci plus furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d'impétuosité? _Étoile de l'Estramadoure_, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille résistait . . . elle m'irritait davantage; il y a des instans où cette voix de la nature, à laquelle on dit qu'il faut se rendre, est pourtant bien inconséquente; suivant les loix, j'allais commettre un crime, et je vous proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé ses résistances, peut-être l'aurais-déchirée, tout en n'écoutant que la nature. --Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette marâtre; mais, comme il s'agit ici bien plutôt d'arranger que de philosopher, dis-moi, qu'aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t'eût accordé de bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force? Je lui aurais donné ce qu'elle aurait voulu. --Combien encore? --Sur ma conscience, un morceau comme celui-là vaut dix _piastres_ pour un voyageur échauffé, je ne l'aurais pas eu pour quinze à _Madrid_. --Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te jugerai par tes paroles; dix _piastres_ pour les prémices de cette enfant, cinq pour l'avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l'aurais payée à Madrid [15], est-ce trop, brave homme? --Non, en vérité. --Donne-les donc, et l'enfant est à toi. --Le voyageur escompte; _Brigandos_ appelle la jeune fille: _Chrétienne_, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s'y était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux _pistoles_, voilà le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze _piastres_, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes faveurs . . . puis à sa troupe . . . éloignons-nous, enfans, sans pourtant les perdre de vue, jusqu'à la consommation de l'affaire, nous leur devons protection à tous deux, _prochaine lumière de Séville_, poursuivit-il en s'adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d'Andalousie est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que l'écolier de Salamanque ne l'est à s'assurer de sa conquête. . . . Tous deux s'éloignent; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage. . . . Au bout d'une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier, monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause.