Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 13

Chapter 132,864 wordsPublic domain

«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse, ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon cheval, et s'est rapidement éloigné.»

[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami, apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a. --Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir, puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.

_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un protecteur et qu'un ami.

Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je vais essayer de vous rendre.

«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la _pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits; les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des _Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts, ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude. Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre; en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques, mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la reprocheront jamais.

Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le _palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_, les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte, raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»

Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne heure le lendemain.

Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs, élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut- être voilà-t-il une occasion de _faire le bien_, nous nous livrons si souvent à celles de _faire le mal_; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies, et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père, nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose. C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse, comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères plus qu'à trente pas, lorsque _Brigandos_ furieux, lui cria d'une voix de tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres; le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9].

Par la barbe de lucifer, s'écrie _Brigandos_, à qui la colère commence d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. --Impie, lui crie le curé, ne vois-tu pas bien que je porte _Dieu_? --Portas-tu le _diable_, reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je _t'écalventre_, et tous nos gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce qu'allait faire _Brigandos_, patron, dit le bohémien en démontant lestement le curé, où as-tu pris que pour porter _Dieu_ à un malade, il fallut détruire l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que ne t'en sers-tu? --Laisserai-je aller un homme en enfer par considération pour quelques grains de bled? --Apprends, stupide coquin, s'écrie _Brigandos_, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois plus de mérite et de valeur que toutes _les idoles de pâtes_ que contient ta dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce divine ne pourra plus se reproduire. --Insigne blasphémateur --Point de compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire que tu sers _Dieu_ après cela--Que je répare, moi? --Oui, de par tous les diables il faut que tu répares. --Et comment? En escomptant ici, à vous trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous avez fait à ces paysans. --Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans toute la paroisse. --Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales, trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un _maravédis_. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit- il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons; les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres de plus que l'évaluation de notre chef. --Approchez, braves femmes, poursuis notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été fait. --Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de larmes les mains de leur _Salomon_. . . . Hélas! nous sommes trop contentes, mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi; vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous faites donner avec tant de justice. --Le reprendre! . . . de quinze jours ma troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit _Brigandos_ au curé, et si tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . . monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami, que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence.

Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de nos femmes pressée par _un besoin de conséquence_, s'était cachée dans le bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami.

On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane, mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu . . . et nous partîmes.

Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison, trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là, dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le lendemain au point du jour.

Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à _Coria_ où notre chef voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin, marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi bien monté que son maître. Commandeur, dit _Brigandos_, dès qu'il l'aperçut; votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? --De fort loin, répond le chevalier, ému de la rencontre. --_Cornes de Satan_, s'écria notre chef, c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . . Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir ma route. --_Perle des deux Espagnes_, dit Brigandos en fronçant le sourcil, ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous manquer d'égards. --En vérité ce procédé . . . --est plus honnête que vous ne pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi nous.