Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3

Part 12

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[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: --voilà une bonne contradiction. On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au- lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage, s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.]

[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil, dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

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TOME III. ________________________________________

SIXIÈME PARTIE.

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France._

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

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À PARIS, Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

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1795.

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur priùs oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum ætas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthi laticem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

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ALINE ET VALCOUR.

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SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,

_Déterville à Valcour._

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SUITE

DE L'HISTOIRE DE LÉONORE.

Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme, ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons l'existence; et c'est sa religion _épurée_ que vous nous voyez suivre. Nous croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de _diable_ à l'être que vous considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le vôtre. --Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon, parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous, qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre de l'imperfection. Venons à nos mœurs.

Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels nous ne pensons seulement pas.

Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont- elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la nature. Nos ancêtres en venant des _Palus-Méotides_, et s'appropriant les provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait _moins_, un peu du _trop_ de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour corriger les torts de la fortune [1].

Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas bien plus grand?

L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.

N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le lit de sa mère [2].

Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre, il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons. --Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance, est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler; mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient. Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de _Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_ tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la _métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de _l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La _cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la _capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la _lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux.

Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.

On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].

Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts, mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve, secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.

Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_, pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de _colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare, la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges, et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.

Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit- il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].

Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route, lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval, ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et _Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien, répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos. _Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez, leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent à la vie. Adieu.

Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait- elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec _Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour, me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non, Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer; ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler; si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].

Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . . Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?

Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent en silence.

_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant le fil de notre route.

Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route. La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le rend à la vie.

Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient fort en avant de nous.

Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.

Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition, que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe, continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.

Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire le sujet de sa malheureuse aventure.