Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 11
Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme prostitution! et quelle impudence de l'autre. --Au moins nous ne doutons plus reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. --Juste ciel! il y a donc des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel, que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. --Rien de plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le pouvoir sans risque. --Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de supériorité sur un autre? --Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant, et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14]; quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste- t-il? --Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. --Je le veux dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . . ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort, mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet homme. --Mes bonnes amies dit notre inconnu, _je suis l'ennemi de Dieu, le serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui_. Par _Saint-Christophe_, je ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel nous étions. --Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi, vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis- je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence. Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je, voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit.
Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient, elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs mêts.
On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . . Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions, nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est injuste!
Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif intérêt [15].
Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; _Dona Cortillia_, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes, prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques flacons de vin avec nous.
Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur.
Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort nous avait placé parmi ce qu'on appelle les _honnêtes gens_; nous étions en paix avec des _Bohémiens_.
Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service; permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à l'écart.
Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? --Quelque répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre, mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler d'après cela.
Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez tourner vos pas?
Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal, il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous. Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot, toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez, _filles de Dieu_, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang. --Accordé, s'écria la troupe entière. --Un moment, dit le chef, avez-vous réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le _diable_, et nous ne croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. --Offensent-elles la pudeur, m'écriai-je. --Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef, elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . . Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie, tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont entraînée dans mes erreurs.
La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes. Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus remarquables de cette société: _dona Cortillia_, dont j'ai déjà parlé, était la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique peu grande; _Castellina_ était la plus jolie des six, elle avait seize ans, la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était fille de _Brigandos_, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et la plus animée: on l'appelait _Rompa-Testa_, c'était un de nos meilleurs et de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée _Florentina_, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à quatre ans chez un curé, auprès de _Coïmbre_, qui ne l'élevait peut-être pas pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes: passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé.
Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue, mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre, l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière, et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas. Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre.
Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher.
M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre, uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa raison, n'imagine point de les enfreindre.
Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . . On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées; à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . . On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt idolâtre. --Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords; ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°. Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui, toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:--si nous protestions de secourir toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout.
Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête, . . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous.
Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant:
_Fin de la cinquième Partie._
[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.]
[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une noirceur gratuite.]
[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil; quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont encore parvenus.]
[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée par Sarmiento.]
[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.]
[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.]
[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de porte-faix, de ramoneurs, etc.]
[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les deux meilleures de Lisbonne.]
[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au dictionnaire des grands coquins.]
[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire 42 liv. 12 s. 6 d.]
[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.]
[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.]
[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade d'argent.]