Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Part 10
Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège; il l'est, . . . ou que le jour qui m'éclaire, soit le dernier de ma vie. --Oh! Dieu, Dieu! . . . ne décide jamais rien dans le désespoir. --et que veux-tu que nous devenions? --Pauvres et sages, nous travaillerons;--je ne sais rien faire. --Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes deux; je gagnerai de quoi nous faire vivre; . . . je ne te quitterai jamais: je ne te demande que d'être sage, et de ne te point désespérer. --Ô! Léonore, reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l'arrosant des larmes amères de sa douleur; ô toi! que j'aime plus que ma vie, ne crains pas que je t'abandonne non plus; mais laisse-moi le soin de te nourrir . . . , moins délicate que toi j'y pourvoirai d'une façon plus sûre. . . . Conserve cette vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire; je l'outragerai pour te faire vivre; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur opposerais les droits de l'amitié. --Ah! crois-tu que je pourrais être heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes. . . . Écoute, me dit Clémentine, un peu plus calme, je n'ai pas plus envie de me prostituer que toi, je te l'ai déjà dit: il faudra que je sois dans une furieuse extrémité, quand je me jetterai dans un tel abyme; mais j'ai tout combiné, et malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet infâme pays: nos projets, tu le sais, sont d'aller à Madrid; là je te l'avais promis, et t'en renouvelle le serment; si ma mère et le duc de Médina-Celi vivent encore, je te donnerai tout ce qu'il faudra pour passer en France; mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s'offrent à nous pour y parvenir; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi nous y conduire, ou il faut demander l'aumône en chemin,--ou il faut voler; lequel trouves-tu le plus honnête des trois? . . . Tu proposes de travailler? où nous mèneront six _vingtains_ par jour [13], que nous gagnerons peut-être en passant chacune douze heures à l'ouvrage. . . . Pendant ce tems-là nous écrirons, dis-tu? Faible ressource, ma chère; on obtient quelquefois en sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d'ailleurs ont pour maxime, qu'il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans l'infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où nous devons tendre. Cessons donc d'envisager tout ce qui ne nous y mène pas, pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse être, et quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter.
Ah! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant, celui de demander l'aumône me paraîtrait le moins affreux. --Ma chère amie, reprit Clémentine, nous n'éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui paraît t'effrayer autant, crois que dans ce siècle d'horreur et de dépravation, les hommes ne font pas l'aumône à des filles comme nous, sans exiger l'intérêt de leur argent; il n'y a point de charité gratuite, ma chère; ou l'orgueil, ou l'intempérance, voilà les seuls motifs qui la réveillent; celui qui fait l'aumône veut, ou qu'on le sache, ou qu'il en puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l'idée de gagner le ciel par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l'intérêt puissant de ceux qui nous prêchaient cette doctrine. On s'est douté qu'une religion, d'abord adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l'aumône, --qu'une religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu'il fallait répandre un peu d'or sur les autels d'un dieu né dans la boue. La philosophie n'a perfectionné l'esprit de l'homme qu'en endurcissant son cœur. . . . Elle lui a appris que pour épurer les lumières de l'un, il fallait se défier de l'organe trompeur de l'autre, et qu'on n'arrivait point à la découverte du _vrai_, sans renoncer à la chimère du _bien_. Et pour combien de gens dépravés d'ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus! saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours du cœur d'un libertin, ne sais-tu donc pas qu'il veut maîtriser l'objet offert à ses passions; que c'est par la force et par la violence que jouit celui dont l'ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse; l'égalité lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit à sa brutalité; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul écueil, nous aurions, avec l'ignominie de nos mœurs, tous les dangers de l'infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur humanité; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit d'aucune vertu.
J'allais répliquer, quand le dîner qu'on apportait, interrompit notre conversation. . . . Il est mince, nous dit le garçon de l'auberge, mais madame m'a chargé de vous dire qu'elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos affaires; elle vous servira trois jours sur l'effet que vous avez mis dans ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes, répondit Clémentine; . . . Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit ma compagne, en m'invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix des soins que nous lui avons rendus; viens apprendre à servir les rois. . . . Hélas! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que nous avons fait pour lui; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser sans récompense, s'il en était instruit. Lui de la reconnaissance! une telle vertu dans l'ame d'un roi! ah, n'y compte pas; la nature, en pétrissant l'ame de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l'ingratitude pour enseigne, afin que les hommes s'y trompassent moins.
À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission d'introduire un commissionnaire chargé d'une lettre importante pour nous. Qu'il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation; les plus petites lueurs peuvent amener au grand jour. . . . Un laquais, sans livrée, paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu'il soit possible de le retenir, et sans proférer une parole. J'ouvre la lettre: voici ce que j'y trouve.
«Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire; il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés. Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une voiture, dès qu'il sera nuit: on vous conduira hors du faubourg de Bèlem, dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au Seigneur qui paraît s'intéresser à vous; une fois que vous y serez, l'une et l'autre, pour prix d'une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé, vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur.»
Notre premier mouvement à toutes deux, fut une surprise muette qui nous tint les yeux fixés l'une sur l'autre, la bouche ouverte, et la respiration arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela aussi-tôt le garçon de l'auberge: quel est, lui-dit-elle, l'homme qui vient d'apporter cette lettre; _le valet_, en vérité, je ne le connais pas; c'est la première fois qu'il met les pieds dans cette maison. _Léonore_, il se dit au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc? _Le valet_, assurément; c'est un des plus riches seigneurs de Lisbonne. _Clémentine_, fort libertin? _Le valet_, il aime les femmes, il les paye bien. _Clémentine_, quel âge a-t-il? _le valet_, cinquante ans. _Clémentine_, dites-nous, mon ami, . . . vous avez l'air d'un brave garçon; instruisez-nous comment il est possible que ce duc puisse avoir des nouvelles de nos malles? _Le valet_, il en a? _Léonore_, oui: écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d'être entendu) je m'en vais vous révéler une partie de ce mystère; mais, par _saint Jacques_, ne me trahissez pas. _Léonore_, ne crains rien, sers-nous, et crois qu'une bonne action n'est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur; mais vous ne les aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis: il en a trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge: ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il n'y a sorte de ruses qu'ils n'inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison, rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin; et comme l'un d'entre eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est d'envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce qu'on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute; si vous n'y allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils nieront que l'écrit vienne d'eux: ils diront que vos malles étaient pleines de contrebande, que c'est en raison de cela qu'ils les ont fait saisir; si vous persistez, leur crédit est immense; ils vous feront, sous quelques prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs mains. --Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes éclaircissemens; crois qu'aussi-tôt que nous en serons en état, tu en recevras de nous le salaire. --Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence! Mais ce n'est pas le tems de dissérter, continua-t-elle; il faut agir, que décides-tu? --De fuir Lisbonne. --Quoi, dans l'indigne état où nous voilà réduites? --Qu'importe l'état, si la vertu nous reste. --être les dupes de ces scélérats? --Nous ne devenons telles qu'en leur cédant; eux seuls le sont, si nous ne tombons pas dans leurs pièges. --Non, il faut être plus courageuses que tu ne le dis là; il faut y aller; il faut ravoir nos malles, les écraser de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. --Le vice consommé rit de la vertu; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls certains, sans avoir la gloire de les vaincre. --Qui les craint n'a point de courage;--qui les affronte a trop d'orgueil --Confions le projet à l'hôtesse; proposons-lui de nous accompagner:--essayons le, mais elle refusera. --Nous priâmes madame Boulnois de monter, . . . elle vint; . . . nous lui montrâmes la lettre que nous venions de recevoir; et sans compromettre les aveux du valet, nous lui demandâmes ce qu'elle pensait de l'aventure, et ce qu'elle ferait à notre place? J'irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous cacher ce qui pouvait s'ensuivre; au fait, examinez votre position; est-ce donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez? De ce moment nous ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu'un tel conseil la surprenait, et qu'elle voyait bien qu'elle s'était furieusement trompée, quand elle avait cru qu'une femme honnête était en sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame, continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu'il a l'infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde:--moi, que j'aille dans une telle maison? . . . --et vous nous conseillez d'y aller? . . . --C'est votre métier, et ce n'est pas le mien, poursuivit cette femme en se retirant; au reste, faites ce que vous voudrez; mais songez seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi.
Ô juste ciel! tout l'enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que nous fumes seules; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre. . . . Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux aller affronter les chimériques dangers de cette aventure. . . . Non, m'écriai-je, en la saisissant dans mes bras. . . . Non, je ne mangerai pas le pain de la prostitution; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur. . . . Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis; l'inquiétude de ce qui t'arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en proie. . . . Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. --Eh bien donc, du courage; allons-y toutes deux, et ne craignons rien; prenons ces armes, continua-t-elle, en se saisissant d'un des couteaux de la table, et me donnant l'autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous sacrifier à leurs indignes passions. . . . --Allons, dis-je, en me levant, j'accepte le parti.
Je le voyais comme le meilleur; en y allant, nous pouvions échapper au crime, et recouvrer notre bien; en n'y allant pas, nous tombions dans une misère certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos faits; nous disposâmes nos démarches; nous étudiâmes nos discours, et nous attendîmes l'heure fatale qui allait décider de notre sort. . . . Elle frappa cette heure cruelle, le laquais parut. . . . On vint savoir si nous étions décidées;--Oui, dis-je, nous le sommes. . . . La voiture est-elle là? --Elle attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez bien;--soit, et nous avançâmes. . . . C'était un vis-à-vis, nous y montons; le laquais s'élance derrière; le cocher touche et nous volons.
Il est difficile de vous peindre l'état dans lequel je me trouvais; la circulation de mon sang était entièrement suspendue; je n'existais plus que par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d'agitation . . . je succombais; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n'était que silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot. Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que nous quittions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté de _Leivia_, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au milieu d'un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte- cochère d'une maison très-isolée, mais d'une assez belle apparence; la voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l'obscurité, il nous introduisit dans une seconde anti-chambre, où sans que nous vissions encore aucunes lumières, il nous pria d'attendre un instant.
Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le mien. . . . Courage lui dis-je, à mon tour, c'est toi qui m'exhortais tantôt, souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu'il prête toujours à la vertu; quand il s'agit d'écraser le vice. . . . Nous observions, il nous paru qu'il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend le crime en voulant s'envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois contre lui-même; une vieille duègne parut enfin, elle s'éclairait d'une bougie. . . . Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre à l'usage établi dans cette maison; aucune femme ne peut entrer vêtue dans les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous allez avoir à faire. . . . Je m'en vais vous aider si vous le trouvez bon; et en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais celle-ci l'arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n'en serons pas moins soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres; mais daignez leur aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle; la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n'y a plus à douter dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d'aller plus loin. --Attendons la réponse. --La vieille reparut, elle nous assura que notre difficulté était ridicule. . . . Qu'un peu plutôt ou qu'un peu plus tard, dès qu'il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera- t-on grace du reste. . . . Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous vous en supplions, nous accepterons tout là dedans. . . . Il le faudra dit la vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de Galice. . . . et nous avançâmes; il fallait traverser encore trois pièces, que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient; un sallon très-éclairé, s'ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec agitation tous ensemble, lorsque la porte s'ouvrit, et en même-temps que nous les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous, frappèrent également nos regards; à quoi bon ces difficultés, dit l'un des personnages, en s'adressant à nous, pendant que les trois autres également arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p . . . toutes nues. . . . Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi? . . . Eh non, dit un autre, c'est que ces pucelles ont peur de s'enrhumer. . . . pas un mot, dit le troisième; c'est qu'elles veulent nous faire admirer la magnificence de leur parure . . . _dona Rufina_, dit en s'adressant à la vieille, celui qui n'avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales, et qu'en trois secondes, elle n'ait pas un fichu sur le corps. . . . La vieille s'avance. . . . arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté, qu'elle en est émue. . . . arrêtez, ce n'est point pour cela que nous venons, puis-je savoir messieurs, dis-je, en m'adressant au cercle, lequel de vous est le duc de Cortéreal? . . . que veut-elle dire, dit le premier qui avait parlé . . . et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal? --Quoi ce n'est point chez lui? . . . Les innocentes dit le second . . . Comme on les a trompées. . . . Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein de s'amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous la main; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que ceux qui sont faits pour maintenir l'ordre aient pu le troubler à ce point. . . . _Dom Carles_, dit celui qu'on nous avait désigné pour être le Corregidor, j'espère que c'est ici où nous allons apprendre les lois, et voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre devoir . . . Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper court à ces mauvais propos] . . . voilà nos effets. . . . ils ont été volés, nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez comprendre qu'il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner? Gagner ce qui nous appartient. . . . Et c'est un magistrat qui ose nous parler ainsi, dis-je avec hauteur? devez-vous mettre des conditions quand il s'agit de rendre ce qui est à nous? . . . Cette logique n'est pas la nôtre, dit l'un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des lois, . . . un coup-d'œil sur votre misère . . . sur l'abandon dans lequel vous êtes, . . . sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s'il vous convient de résister quand on veut bien vous secourir? --Ce n'est pas nous secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c'est nous insulter cruellement que d'oser nous le ravir. --Dom Carles, vous aviez raison, dit le Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles seraient plus souples aujourd'hui; dona Rufina, si vous me faites dire encore une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots, l'insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m'entraine vers un canapé, mais me pliant légèrement sous elle. . . . je lui échappe, et mettant aussitôt à la main l'arme dont j'étais munie. . . . Malheureuse m'écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte; à l'instant les quatre amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui s'était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l'autre, pendant que j'agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée, insignes fripons s'écrie-t-elle en s'élançant vers la porte: _voilà comme l'innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse!_ Elle sort; je me précipite sur ses traces, et traversant comme la foudre les appartemens où
nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois, obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous, malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la plaine en courant.
Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées, sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine. Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en résulter.