Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2
Chapter 9
Sarmiento n'eut pas plutôt appris cette action qu'il la blâma; non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait à un époux les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait une bonne oeuvre, quand de deux êtres qu'intéresse cette action, il en reste un de malheureux.--Celui qui souffre était criminel.--Non, puisqu'il agissait d'après les usages de son pays; mais le fût-il, qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un infortuné.--Il est juste que le coupable souffre.--Ce qui est juste, c'est qu'il n'y ait dans l'état de souffrance que l'être faible, créé par la nature pour végéter dans l'asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux êtres égaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action à laquelle se livre l'homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action n'est plus vertueuse, elle est indifférente; car une bonne action qui n'est qu'aux dépens du bonheur d'un homme, une bonne action d'où résulte une manière d'être désagréable pour un des deux individus qu'elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme vertueuse, elle n'est plus qu'indifférente, puisqu'elle n'a fait que changer les situations.--Elle est bonne dès qu'elle venge le crime.--Elle ne peut être telle, dès qu'elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu'elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu'on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l'est pas; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur ce qui caractérise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il croit mal, rendra un autre être à plaindre, n'aura sûrement rien fait de vertueux.--Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent-elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du coeur la jouissance délicieuse de les avoir faites.--D'accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait, que tu t'es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton âme sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise, dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.
Enfin la vengeance du Ciel éclata sur ce malheureux Portugais: le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m'avait pourtant déguisé le crime affreux qu'il méditait pour lors. Cet homme, sans âme, sans reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dévore, oubliant qu'il devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l'orage: heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.
J'ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu'on venait d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l'étendirent à mes pieds; il respirait encore....--Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en paix; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le voile tombe et la vérité perce; et si j'emporte un remords au tombeau, c'est de n'avoir pas comblé la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espère; celui qui frémit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter: meurs comme moi si tu le peux.... Ses yeux se fermèrent, et son âme atroce alla paraître aux pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l'impénitence finale.
Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m'éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard accabler celui qui la méconnaît ou l'outrage. Cependant je plaignis et regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre: je le regrettai, parce que c'était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois; il me semblait qu'isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné.
Depuis que j'y étais, j'avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu'aucune blanche eût encore paru. Ne me flattant plus de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l'espoir de la délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je m'occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu'il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa majesté; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presqu'inaccessibles à traverser, que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu'il méditait. A l'égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d'ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.
Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même; tout paraissait ici ranimer mon espoir; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais Léonore en Europe, si j'étais assez heureux, pour l'y trouver. N'y était-elle pas, cette expédition m'ouvrait toujours la route des établissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens.
Mais Ben Mâacoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma désertion; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même très-défendu d'être de l'expédition. Il ne me communiqua ce qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en recevait, et me prévenir en même temps, d'être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui plaire.
Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de désirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu'elle fût parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau de l'amour m'empêcherait de m'égarer; mais cette idée n'était qu'un fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu'à me convaincre qu'il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d'Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu'elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu'elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette pensée de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a séduit, ne sert plus qu'à notre supplice, le plus court est de la détruire.
Je m'affermis si bien, d'après cela, dans l'impossibilité de mes craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j'en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu'il devenait impossible que Léonore parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs.
Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de _Tété_, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaçai, suivant l'usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s'éloigner de mon ministère.
Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j'eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts ne m'eussent pas empêché de la saisir et de l'emporter au bout du monde. Mais je m'étais tellement affermi dans l'idée que cela ne pouvait être, que j'examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans; l'une desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée d'être comme il les fallait au monarque; l'autre était joliment tournée, mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-tems mes regards; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à l'examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se détendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jetait dans l'âme de celles qui n'étaient pas du pays. Non-seulement il n'était pas possible de les voir; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu'on allait leur faire.
Les défenses multipliées de celle-ci, m'embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s'arrangeant pas à ma délicatesse, cependant je devais rendre un compte exact; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu'il prétendait que je fisse; il m'envoya deux femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de l'empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches; elles devinrent très-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'établir sur celle-là, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu'il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n'étaient pas tout-à-fait dans l'_entier_ qu'il leur désirait, il s'en fallait de si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième, c'était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première; mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai.
A peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j'avais eu d'appeler du secours; tout cela, dis-je, vint agiter mon coeur en mille sens divers: je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s'offrir sans-cesse à mon imagination: ô toi, que j'idolâtre, m'écriai-je, serais-je donc coupable envers toi; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l'âme où s'érige ton temple.... Mais Léonore, si tu m'enflammas; ô Léonore, si tu es belle; hélas! tu ne peux l'être qu'ainsi, et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors, s'irritèrent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir; il me semblait que l'amour même, entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m'offrait les traits chéris de mon coeur; séduit par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la première fois de ma vie être un instant heureux sans Léonore. Je m'endormis, et ces chimères s'évanouirent avec les ombres de la nuit.
Je demandai le lendemain à Ben Mâacoro, s'il était content de ses prisonnières; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation d'esprit où je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il était soucieux, inquiet; à peine me répondit-il: je crus démêler même, qu'il me regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande, et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa majesté, craignant qu'on ne l'eût prévenu contre moi, et d'être, tôt ou tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'à mon départ. Le sort de ma malheureuse négresse m'inquiétait; je ne voulais pas la rendre à un époux qui l'aurait infailliblement tuée; je ne voulais pas m'en charger, quelque désir qu'elle eût eu de me suivre; affectant d'en être dégoûté, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus honnête que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m'évadai mystérieusement, vers l'entrée de la troisième nuit qui suivit l'arrivée des Européennes, dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet de ses caprices jusqu'à quand devais-je donc être ainsi ballotté par elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au plus odieux des hommes.
Oh dieu! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en interrompant Sainville: Quoi, monsieur, c'était Léonore?... Quoi, madame, c'était vous?... et vous n'avez pas été... et vous ne fûtes pas mangée? Toute la société ne put s'empêcher de rire de la vivacité naïve de la restriction plaisante de madame de Blamont.--Madame, je vous en conjure, dit le comte de Baulè, n'interrompons-plus monsieur de Sainville, d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu, pour apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer là, et y étant, comme elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient.
Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et beaucoup plus près des frontières du pays des Hottentots, que je ne le croyais. Le lendemain, je me trouvai sur les bords de la rivière de Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chaîne se prolonge depuis le Cap, jusqu'à cent cinquante lieues, dans l'intérieur de l'Afrique; je trouvai ces Colons tellement dénaturalisés, ils y vivaient si bien à la manière du pays, qu'il devenait très-difficile de les distinguer des indigènes. Il y en a parmi eux, qui ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n'y ont jamais été de leur vie; fils d'Européens et d'Hottentots, on ne saurait démêler ce qu'ils sont; on ne peut plus même les entendre. Je fus reçu néanmoins avec toute sorte d'humanité, dans ces établissemens; ils me reconnurent pour Européen; mais ce ne fut que par signe, que je pus démêler leur idée sur cela, et que je parvins à leur faire comprendre les miennes; il n'y eut jamais moyen de se parler.
J'avais d'abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point perdre de vue, la chaîne des monts Lupata, au pied desquels est situé le Cap; ensuite, je crus plus sur de me régler sur la côte, espérant d'y trouver un plus grand nombre d'établissemens hollandais, et par conséquent plus de secours; ce dernier parti me réussit: ces villages, extrêmement multipliés dans cette partie, m'offrirent presque chaque soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont quelques-unes me parurent appartenir à la nation jaune, nouvellement découverte dans cette partie, et le dix-huitième jour de mon départ de Butua, après avoir longé près de 150 lieues de côtes, j'arrivai dans la ville du Cap, où je trouvai, dans l'instant, tous les secours que j'aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande; mes lettres de change furent acceptées, et l'on m'offrit de m'en escompter ce que je voudrais, ou même le tout, si je le jugeais à propos. Ces premiers soins remplis, et m'étant vêtu convenablement, j'allai trouver le gouverneur hollandais. Dès qu'il eut su l'objet de mon voyage, dès qu'il eu vu le portrait de Léonore, il m'assura qu'une femme absolument semblable à la miniature que je lui faisais voir, était à bord de la _Découverte_, second navire anglais, accompagnant Cook, et commandé par le capitaine Clarke, qui venait de mouiller récemment au Cap. Il m'ajouta que cette femme, singulièrement aimable et douce, très-attachée au lieutenant de ce vaisseau, dont elle se disait l'épouse, avait paru sous ce titre chez lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emporté l'estime et la considération générale. Me rappelant tout de suite, qu'à Maroc on assurait également avoir vu la même femme sur un bâtiment anglais, j'offre une seconde fois le portrait aux yeux du Gouverneur. Oh! Monsieur, lui dis-je égaré, ne vous trompez-vous point, est-ce bien celle-la? est-ce bien là la femme qui peut être l'épouse d'un autre? Soyez-en sûr, me répondit ce militaire, et présentant alors le portrait à sa femme et à plusieurs officiers de son état-major, il fut unanimement reconnu, pour ne pouvoir appartenir qu'à l'épouse du lieutenant de la _Découverte_. Je me crus donc perdu sans ressource, et mon malheur s'offrit à moi sous des faces si odieuses, que je ne vis même rien, qui pût en adoucir l'horreur; j'avais bien voulu douter que le ciel pût mettre Léonore entre mes mains, chez le roi de Butua; là, je m'aveuglais sur un fait qui n'était que trop sûr, et lorsque tout ici pouvait me prouver l'impossibilité de mes craintes, si j'avais mieux examiné les choses. Je croyais tout aveuglément; je n'avais point eu de nouvelles de Léonore, depuis Salé; il était possible, ou qu'elle eût passé de-là, dans quelques colonies anglaises, ou qu'au lieu de venir en Afrique, comme on le croyait, elle eût été à Londres: on peut indifféremment de Salé, parvenir à l'un ou à l'autre de ces points, moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l'inconstance de celle que j'adorais; rien de plus naturel, qu'elle eût épousé le lieutenant de la _Découverte_, et qu'elle eût passé avec lui dans la mer du Sud, destination du troisième voyage de Cook.
Absolument rempli de ces idées, et sachant qu'il n'y avait pas plus de six semaines que les Anglais avaient quitté le Cap, je résolus de les suivre, de m'élancer sur le vaisseau qui emportait Léonore, de l'arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler à cette femme perfide, les sermens que nous nous étions faits à la face des cieux, et de la contraindre à les remplir, ou me précipiter dans les flots, avec elle.
Ces résolutions prises, sans annoncer au gouverneur d'autres intentions que celles de suivre mon infidélité, je le conjurai de me vendre un petit bâtiment assez bon voilier, pour me permettre d'atteindre promptement les Anglais. D'abord il rit de mon projet, le trouva digne de mon âge, et fit tout ce qu'il put, pour m'en dissuader; mais quand il vit la violence avec laquelle j'y tenais, le désespoir prêt à s'emparer de moi, s'il me fallait y renoncer; n'ayant aucune raison de me refuser, dès que je lui proposais de payer tout, il m'accommoda d'un léger navire hollandais, qu'il m'assura devoir remplir mes intentions; il donna tous les ordres nécessaires pour la cargaison, pour l'équipement, y plaça des vivres pour six mois, six petites pièces de canon de fer, pour les sauvages, en me défendant expressément de tirer sur aucun Européen, à moins que ce ne fût pour me défendre; il joignit à cela dix soldats de marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la solde de mon équipage, pour six mois. Tout étant prêt, ayant comblé le gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis à la voile, vers le milieu de décembre, me dirigeant sur l'isle d'Otaïti, où je savais que le capitaine Cook devait aller.
A peine eûmes-nous doublé le Cap, que nous essuyâmes un ouragan considérable, accident commun dans ces parages, dès qu'on a perdu la terre de vue. Peu fait encore à la grande mer, n'ayant guères couru que des côtes, sur de petits bâtimens, où le roulis se fait moins sentir, je souffrais tout ce qu'il est possible d'exprimer; mais les tourmens du corps ne sont rien, quand l'âme est vivement affectée: les sensations morales absorbent entièrement les maux physiques, et tous nos mouvemens concentrés dans l'âme, n'établissent que là le siège de la douleur.
Le trente-huitième jour, nous vîmes terre; c'était la pointe de la nouvelle Hollande, appellée terre de _Diémen_; nous sûmes là, par les sauvages, qu'il y avait peu de temps que les Anglais en étaient partis; mais faute d'interprètes, nous ne pûmes prendre aucune autre sorte d'éclaircissemens. Nous apprîmes seulement, que se dirigeant au Nord, ils remplissaient toujours le projet établi par eux, de relâcher à Otaïti. Nous suivîmes leurs traces.
Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les détails nautiques, et les descriptions d'iles où nous touchâmes; ce qui tient à cette route, si bien indiquée dans les voyages de Cook, ne vous apprendrait rien de nouveau; je ne vous arrêterai donc un instant, que sur la singulière découverte que je fis; l'île que je vous décrirai, totale ment inconnue aux navigateurs, offerte à mon vaisseau, par le hasard d'un coup de vent, qui nous y porta malgré nous, est trop intéressante par elle-même; tout ce qui la concerne la différencie trop essentiellement des descriptions de Cook; la rencontre enfin que j'y fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d'y fixer un moment vos regards.