Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

Chapter 7

Chapter 73,334 wordsPublic domain

Malgré le peu de morale de ces peuples; malgré les crimes multipliés où ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux; l'empire de la religion, sur son esprit, est presqu'aussi violent qu'en Espagne et en Portugal. Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonné au chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque district, est à la tête d'un collège de prêtres secondaires, et habite avec eux un vaste bâtiment contigu au temple; l'idole est par-tout la même que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilège d'avoir, indépendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulière où il sacrifie. Le serpent qu'on révère ici, est le reptile le plus anciennement adoré; il eut des temples en Egypte, en Phénicie, en Grèce , et son culte passa de-là en Asie et en Afrique, où il fut presque général[18]. Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l'image de celui qui a créé le monde; et pour justifier l'usage où ils sont de le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d'animal, ils disent que c'est pour montrer qu'il a créé également les hommes et les animaux.

Chaque gouverneur de province est obligé d'envoyer seize victimes par an, de l'un et de l'autre sexe, au chef de la religion qui les immole avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette idée, que l'immolation de l'homme était le sacrifice le plus pur qu'on put offrir à la divinité, était le fruit de l'orgueil; l'homme se croyant l'être le plus parfait qu'il y eût au monde, imagina que rien ne pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable; voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple de la terre, qui ne l'ait adoptée; les Celtes et les Germains immolaient des vieillards et des prisonniers de guerre; les Phéniciens, les Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres enfans; les Thraces et les Egyptiens, des vierges, etc.

Les prêtres, à Butua, sont, chargés de l'éducation entière de la jeunesse; ils élèvent, à-la-fois, les deux sexes, dans des écoles séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu principale, et presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus entière résignation, la soumission la plus profonde aux volontés des hommes; ils leur persuadent qu'elles sont uniquement créées pour en dépendre, et, à l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort.--A l'exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento, tu te trompes, mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait évidemment adopter une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne point les femmes; je suis étonné qu'avec l'érudition que tu nous étales, tu ne saches pas mieux l'alcoran. _Quiconque croira, et fera de bonnes moeurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis_, dit expressément le prophète, dans son soixantième chapitre; et dans plusieurs autres, il établit positivement que l'on trouvera dans le paradis, non-seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve qu'indépendamment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en admettait de terrestres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'esprit de les exclure des béatitudes éternelles. Pardonne-moi cette digression en faveur d'un sexe que tu méprises, et que j'idolâtre; et continue tes intéressans récits.--Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le Portugais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que ce ne seraient pas elles qui me feraient désirer le paradis, si je croyais à cette fable-là, et fussent-elles toutes anéanties sur le globe, que Lucifer m'écorche tout vif, si je m'en trouvais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d'un sexe bas, trompeur et faux, toujours occupé de nuire ou de teindre, toujours rampant, toujours perfide, et qui, comme la couleuvre, n'élève un instant la tête au-dessus du sol, que pour y carder son venin. Mais ne m'interromps plus, frère, si tu veux que je poursuive.

A l'égard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d'être soumis, d'abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs chefs particuliers; ils leur recommandent d'être toujours prêts à verser leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.

Le danger des écoles, en Europe, est souvent le libertinage; ici, il en devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses prémices[19]; ils appartiennent de droit aux prêtres; eux-seuls doivent flétrir cette fleur imaginaire, où nous avons la folie d'attacher tant de prix; de cette règle sont pourtant exceptés les sujets qui doivent être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des gouverneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les écoles; c'est un droit que les prêtres n'ont jamais osé disputer à leur souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spirituel Toutes ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus permis qu'aux seuls prêtres, d'y entrer, le plus grand silence règne aux environs; ou immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du collège entier. Les filles sont présentées deux fois, les garçons, une. Des sacrifices, suivent la cérémonie; à treize ou quatorze ans, les élèves retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont été sanctifiés: s'ils ne l'avaient pas été, les garçons seraient horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui s'opère dans les provinces, se pratique de même dans la capitale; la seule différence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le droit qu'a le monarque d'opérer, s'il veut, avant les prêtres. Ici, comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses enfans dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever.--Que d'infamies, m'écriai-je; toutes ces turpitudes me choquent au dernier point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, a voir la pédérastie érigée en initiation religieuse; à quel point de corruption doit être parvenu un peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le plus destructeur de l'humanité, le plus scandaleux, le plus contraire aux loix de la nature, et le plus dégoûtant de la terre.--Que d'invectives, me répondit le Portugais, (trop malheureux partisan de cette intolérable dépravation!) Écoute, ami, je veux bien m'interrompre un moment, pour te convaincre de tes torts,.au risque de contrarier quelques uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des tiens. N'imagine pas que cette erreur à laquelle on attache une si grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu'on le croit. De quelque manière qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse, que dans un seul point. _Le tort qu'elle fait à la population_. Mais ce tort est-il bien réel? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il, en tolérant cet écart? qu'il naît, je le suppose, dans l'état, un petit nombre d'enfans de moins; est-ce donc un si grand mal, que cette diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s'en douter? Faut-il à l'État, un plus grand nombre de citoyens, que celui qu'il peut nourrir? Au-delà de cette quantité, tous les hommes, dans l'exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de ne pas produire; je ne connais rien de si risible, que d'entendre crier sans-cesse pour la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers Français, qui ne s'aperçoivent pas que si leur gouvernement les traite avec tant d'indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu, que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n'est qu'à cause de leur trop grande population; que si cette population était moindre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque d'eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de Thémis; mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise, laissons-les remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour augmenter des hommes, dont l'excès forme déjà un des plus grands vices de leur État, et voyons seulement si ce qu'ils désirent est un bien. J'ose dire que non: j'ose assurer que par-tout où la population et le luxe seront médiocres, l'égalité, dont tu parais si partisan, sera plus entière, et par conséquent, le bonheur de l'individu, plus certain. C'est l'abondance du peuple, et l'accroissement du luxe, qui produit l'inégalité des conditions, et tous les malheurs qui en résultent. Les hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal; ils ne se connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les avilit; à mesure qu'augmentent l'un et l'autre de ces choses, les droits du plus fort naissent insensiblement; ils asservissent le plus faible, le despotisme s'établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt écrasé sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20]; ce qui diminue la population dans un État, sert donc cet État, au lieu de lui nuire; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable, dans la classe des vertus, plutôt que dans celle des crimes, chez toutes les nations philosophes. L'examinerons-nous du côté de la nature? Ah! si l'intention de la nature eût été que tous les grains de bleds germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette terre ne se trouverait pas si long-tems hors d'état de rapporter; toujours féconde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait jamais, qu'elle ne rendît. Un coup-d'oeil sur le physique des femmes, et voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe d'abord 14 sans pouvoir encore être utile; puis 20, où elle ne peut plus l'être: reste à 36, sur lesquelles il faut prélever 3 mois par an, où ses infirmités doivent encore l'empêcher de travailler aux vues de la nature, si elle est sage, et qu'elle veuille que le fruit produit soit bon. Reste donc 27 ans, au plus, sur 70, où la nature lui permet de la servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à perdre autant[21], et si cette perte est indiquée par ses propres loix, pouvons-nous légitimement contraindre les nôtres à punir ce qu'elle exige elle-même? La propagation n'est certainement pas une loi de la nature, elle n'en est qu'une tolérance: a-t-elle eu besoin de nous, pour produire les premières espèces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus nécessaires pour les conserver, si l'existence de ces espèces était essentielle à ses plans; ce que nous adoptons de contraire à cette opinion, n'est que le fruit de notre orgueil.

Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais, rien n'est créé pour nous; misérables créatures que nous sommes, sujets aux mêmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux, nous nous avisons d'avoir de l'orgueil, nous nous avisons de croire que c'est en faveur de notre précieuse espèce que le soleil luit, et que les plantes croissent. O déplorable aveuglement! convainquons-nous donc que la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis ou de celle des mouches; et que d'après cela, nous ne sommes nullement obligés à la servir dans la multiplication d'une espèce qui lui est indifférente, et dont l'extinction totale n'altérerait aucune de ses loix. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit. Que dis-je? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de créature, dont la ruine entière, en lui rendant l'honneur de ses premières créations, lui ferait reprendre des droits, que sa tolérance nous cède. Le voilà donc, ce vice dangereux, ce vice épouvantable contre lequel s'arme imbécilement les loix et la société, le voilà donc démontré utile à l'État et à la nature, puisqu'il rend à l'un son énergie, en lui ôtant ce qu'il a de trop, et à l'autre sa puissance, en lui laissant l'exercice de ces premières opérations. Eh! si ce penchant n'était pas naturel, en recevrait-on les impressions, dès l'enfance? ne cèderait-il pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l'homme. Qu'on examine pourtant, les êtres qui en son empreints; il se développe; malgré toutes les digues qu'on lui oppose, il se fortifie avec les années; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquans attraits de l'autre sexe; est-ce donc l'ouvrage de la dépravation, qu'un goût qui s'annonce ainsi, et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il? Inspirerait-elle ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui gênerait ses loix? Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la dégradent? Etudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d'oser lui fixer des limites. Analisons ses loix, scrutons ses intentions, et ne hasardons jamais de la faire parler sans l'entendre.

Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette mère sage que ce goût s'éteigne jamais; il entre au contraire dans ses plans qu'il y ait, et des hommes qui ne procréent point, et plus de quarante ans dans la vie des femmes où elles ne le puissent pas, afin de nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses loix, qu'elle ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les maîtres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance.

Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une fantaisie où l'homme est entraîné par mille causes physiques que rien ne peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l'on tient de la nature, qui la sert, qui sert à l'État, qui ne fait aucun tort à la société, qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce, respecte au moins leurs opinions: Licurgue et Solon armèrent-ils Thémis contre ces infortunés? Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au bien et à la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouvèrent régnant. Ils en profitèrent pour allumer le patriotisme dans l'âme de leurs compatriotes: c'était dans le fameux bataillon des _amans et des aimés_[22] que résidait la valeur de l'État. N'imagine donc pas que ce qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre. Que le soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu'ils dépriment; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l'amour les ramène en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils résistent au joug de ce Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou des bourreaux les convertissent plus sûrement: on fait avec les uns des stupides, et des lâches, des fanatiques avec les autres; on s'est rendu coupable de bêtises et de cruautés, et on n'a pas un vice de moins[23].

Mais reprenons: quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me demandes, si tu en interromps sans cesse le récit?

Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis[24]; le premier prêtre en devient le souverain juge et l'exécuteur: un mot contre le clergé ou contre l'idole, quelques négligences au service public du temple, l'inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfans dans les écoles, tout cela est puni de mort: on dirait que ce malheureux peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut l'accélérer.

Ignorant absolument l'art de transmettre les faits, soit par l'écriture, soit par les signes hiérogliphiques, ce peuple n'a conservé aucuns mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la terre: il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et principalement la mer, qu'il ne connaît pourtant plus aujourd'hui; sa position dans le milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'empêchent de s'étendre jusques-là, le privera vraisemblablement encore long-tems de connaître les côtes qui l'avoisinent. Son seul commerce consiste à exporter son riz, son manioc et son maïs aux Jagas, qui habitant un pays sablonneux, se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées; ils en importent des poissons qu'il aime beaucoup et qu'il mange presqu'avec la même avidité que la chair humaine; les querelles survenues dans ces échanges sont un de ses fréquens motifs de guerre, et alors il se bat au lieu de commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.

La politique, qui apprend à tromper ses semblables en évitant de l'être soi-même, cette science née de la fausseté et de l'ambition, dont l'homme c'était fait une vertu, l'homme social un devoir, et l'honnête homme un vice.... La politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce peuple; ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux et faux, mais il l'est sans art, et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en résulte qu'ils se trompent gauchement les uns et les autres; mais tout autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua tâche d'être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut dans ses échanges, voilà où se bornent toutes ses ruses. Il vit d'ailleurs avec insouciance et sans s'inquiéter du lendemain, jouit du présent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le passé, et ne prévoit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'âge qu'il a; il sait celui de ses enfans jusqu'à quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et n'en parle plus.

Ces Africains ont quelques légères connaissances d'astronomie, mais elles sont mêlées d'une si grande foule d'erreurs et de superstition, qu'il est difficile d'y rien comprendre; ils connaissent le cours des astres, prédisent assez bien les variations de l'atmosphère, et divisent leurs tems par les différentes phases de la lune: quand on leur demande quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le plus puissant des êtres, ils répondent que c'est leur idole, que c'est elle qui a créé tout ce que nous voyons, qui peut le détruire à son gré, et que c'est pour prévenir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse ses autels de sang.

Leur nourriture ordinaire est le maïs, quelques poissons quand le commerce le leur en apporte, et de la chair humaine; ils en ont des boucheries publiques où l'on s'en fournit en tous tems; quelquefois ils joignent à cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces contrées. Ils tirent du maïs une liqueur très-enivrante, et préférable à notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent avec de l'eau communément mauvaise et saumâtre; ils ont une manière de confire et de garder l'igname[25], qui le rend délicat et bon.

Ils n'ont point de monnaie entr'eux, ni signe qui la représente: chacun vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions étrangères rapportées par les commerçans, se les procurent par échange, ou en prêt d'esclaves, de femmes et d'enfans pour les travaux ou pour les plaisirs. La table du Roi est servie des prémices de tout ce qui croit dans le pays, et de tout ce qui s'y apporte; il y a des gens chargés d'aller retirer ces différens tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et des prêtes. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce, une fois acquittés, le marchand tire ce qu'il peut de sa denrée, et s'en fait payer comme je viens de le dire.