Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2
Chapter 6
Nous en étions là de notre conversation, quand nous vîmes arriver à nous dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et s'avançant vers le palais du Prince.--Ah! dit Sarmiento, voilà le tribut d'une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge.--Mais instruis-moi du moins; comment puis-je deviner le genre de beauté qu'il désire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment réussirai-je dans le choix dont il me charge?--D'abord, tu ne les verras jamais au visage, cette partie sera toujours cachée; je te l'ai dit, deux nègres, la massue haute, seront près de toi pendant ton examen, et pour t'ôter l'envie de les voir, et pour prévenir les tentatives. Cependant, tu reverras après sans difficultés une partie de ces femmes; une fois reçues, il ne soustrait à nos yeux que celles dont il est le plus jaloux, mais comme il ignore quand elles arrivent, s'il n'y en a pas dans le nombre qu'il aura le désir de soustraire, on les voile toutes. A l'égard de leurs corps, tes yeux n'étant point faits aux appas de ces négresses, je conçois ta peine à discerner dans elles ceux qui peuvent les rendre dignes de plaire; mais la couleur ne fait pourtant rien à la beauté des formes... que ces formes soient bien régulières, belles et bien prises; rejette absolument tout défaut qui pourrait atténuer leur délicatesse... que les chairs soient fermes et fraîches; réalise la virginité, c'est un des points les plus essentiels... de la sublimité, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la Venus de Grèce un chef-d'oeuvre, et qui lui valurent un temple chez le peuple le plus sensible et le plus éclairé de la terre.... D'ailleurs, je serai là, je guiderai tes premières opérations... tu chercheras mes yeux; ton choix y sera toujours peint.
Nous rentrâmes: le monarque s'était déjà informé de nous: on lui annonça le détachement qui paraissait; il ordonna, comme l'avait prévu Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi. Les femmes arrivèrent, et après quelques heures de repos et de rafraîchissement, entre deux nègres, la massue élevée sur ma tête et Sarmiento près de moi, dans un appartement reculé du palais, je commençai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m'embarrassèrent. Il y en avait la moitié sur le total, qui n'avait pas douze ans; comment trouver le _beau_ dans des formes qui ne sont encore qu'indiquées. Mais sur un signe de Sarmiento, j'admis sans difficultés ces enfans, dès que je ne leur trouvai pas de défauts essentiels. L'autre moitié m'offrit des attraits mieux développés; j'eus moins de peine à fixer mon choix: j'en réformai, dont la taille et les proportions étaient si grossières, que je m'étonnai qu'on osât les présenter au monarque. Sarmiento lui conduisit le résultat de mes premières opérations; il l'attendait avec impatience. Il fit aussitôt passer ces femmes dans ses appartemens secrets, et les émissaires furent congédiés avec celles dont je n'avais pas voulu.
L'ordre venait d'être donné, de me mettre en possession d'un logis voisin de celui du Portugais.--Allons-y, me dit mon prédécesseur; le monarque absorbé dans l'examen de ces nouvelles possessions, ne sera plus visible du jour.
Mais conçois tu, dis-je, en marchant, à Sarmiento; conçois-tu qu'il y ait des êtres à qui la débauche rende sept ou huit cents femmes nécessaires?--Il n'y a rien dans ces choses-là, que je ne trouve simple, me répondit Sarmiento.--Homme dissolu!--Tu m'invectives à tort; n'est-il pas naturel de chercher à multiplier ses jouissances? Quelque belle que soit une femme, quelque passionné que l'on en soit, il est impossible de ne pas être fait, au bout de quinze jours, à la monotonie de ses traits, et comment ce qu'on sait par coeur, peut-il enflammer les désirs?... Leur irritation n'est-elle pas bien plus sûre, quand les objets qui les excitent, varient sans-cesse autour de vous? Où vous n'avez qu'une sensation, l'homme qui change ou qui multiplie, en éprouve mille. Dès que le désir n'est que l'effet de l'irritation causée par le choc des atomes de la beauté, sur les esprits animaux[13], que la vibration de ceux-ci ne peut naître que de la force ou de la multitude de ces chocs. N'est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et plus l'irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes à la fois sous nos yeux, ne produisent, par l'émanation de la multitude, des chocs de leurs atomes, sur les esprits animaux, une inflammation plus violente, que ne pourrait faire une seule? Il n'y a ni principe, ni délicatesse dans cette débauche; elle n'offre à mes yeux qu'un abrutissement qui révolte.--Mais faut-il chercher des principes dans un genre de plaisir qui n'est sûr qu'autant qu'on brise des freins, à l'égard de la délicatesse, défais-toi de l'idée où tu es, qu'elle ajoute aux plaisirs des sens. Elle peut être bonne à l'amour, utile à tout ce qui tient à son métaphysique; mais elle n'apporte rien au reste. Crois-tu que les Turcs, et en général, tous les Asiatiques, qui jouissent communément seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et leur vois-tu de la délicatesse? Un sultan commande ses plaisirs, sans se soucier qu'on les partage[14]. Qui sait même si de certains individus capricieusement organisés, ne verraient pas cette délicatesse si vantée, comme nuisible aux plaisirs qu'ils attendent. Toutes ces maximes qui te paraissent erronées, peuvent être fondées en raison; demande à _Ben Mâacoro_, pourquoi il punit si sévèrement les femmes qui s'avisent de partager sa jouissance; il te répondra avec les habitans mal organisés (selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre, que la femme qui jouit autant que l'homme, s'occupe d'autre chose que des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de s'occuper d'elle, nuit au devoir où elle est, de ne songer qu'à l'homme; que celui qui veut jouir complètement, doit tout attirer à lui; que ce que la femme distrait de la somme des voluptés, est toujours aux dépens de celle de l'homme; que l'objet, dans ces momens-là, n'est pas de donner, mais de recevoir; que le sentiment qu'on tire du bienfait _accordé_, n'est que moral, et ne peut dès-lors convenir qu'à une certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait _reçu_, est physique et convient nécessairement à tous les individus, qualité qui la rend préférable à ce qui ne peut être aperçu que de quelques-uns; qu'en un mot, le plaisir goûté avec l'être inerte ne peut point ne pas être entier, puisqu'il n'y a que l'agent qui l'éprouve, et de ce moment, il est donc bien plus vif.--En ce cas, il faut établir que la jouissance d'une statue sera plus douce que celle d'une femme?--Tu ne m'entends point; la volupté imaginée par ces gens-là, consiste en ce que le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facultés qu'il a et qu'il est nécessaire qu'il ait, ne s'employent qu'à doubler la sensation de l'incube, sans songer à la ressentir.--Ma foi, mon ami, je ne vois là que de la tyrannie et des sophismes.--Point de sophismes; de la tyrannie, soit; mais qui te dit qu'elle n'ajoute pas à la volupté? Toutes les sensations se prêtent mutuellement des forces: l'orgueil, qui est celle de l'esprit, ajoute à celle des sens; or, le despotisme, fils de l'orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive. Jette les yeux sur les animaux; regarde s'ils ne conservent pas cette supériorité si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu cèdes imbécilement. Vois la manière impérieuse dont ils jouissent de leurs femelles. Le peu de désir qu'ils ont de faire partager ce qu'ils sentent, l'indifférence qu'ils éprouvent, quand le besoin n'existe plus, et n'est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des leçons? Mais réglons nos idées sur ses opérations: si elle eût voulu de l'égalité dans le sentiment de ces plaisirs-là, elle en eût mis dans la construction des créatures qui doivent le ressentir; nous voyons pourtant le contraire. Or, s'il y a une supériorité établie, décidée de l'un des deux sexes, sur l'autre, comment ne pas se convaincre qu'elle est une preuve de l'intention qu'a la nature, que cette force, que cette autorité, toujours manifestée par celui qui la possède, le soit également dans l'acte du plaisir, comme dans tous les autres?--Je vois cela bien différemment, et ces voluptés doivent être bien tristes, toutes les fois qu'elles ne sont point partagées; l'isolisme m'effraye; je le regarde comme un fléau; je le vois, comme la punition de l'être cruel ou méchant, abandonné de toute la terre; il doit l'être de sa compagne, il n'a pas su répandre le bonheur; il n'est plus fait pour le sentir.--C'est avec cette pusillanimité de principes, que l'on reste toujours dans l'enfance, et qu'on ne s'élève jamais à rien; voilà comme on vit et meurt dans le nuage de ses préjugés, faute de force et d'énergie, pour en dissiper l'épaisseur.--Qu'a de nécessaire cette opération, dès qu'elle outrage la vertu?--Mais la vertu, toujours plus utile aux autres qu'à nous, n'est pas la chose essentielle; c'est la vérité seule qui nous sert; et s'il est malheureusement vrai qu'on ne la trouve qu'en s'écartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s'en détourner un peu, pour arriver à la lumière, que d'être toujours dupe et bon dans les ténèbres?--J'aime mieux être faible et vertueux, que téméraire et corrompu. Ton âme s'est dégradée à la dangereuse école du monstre affreux dont tu habites la cour.--Non, c'est la faute de la Nature; elle m'a donné une sorte d'organisation vigoureuse, qui semble s'accroître avec l'âge, et qui ne saurait s'arranger aux préjugés vulgaires; ce que tu nommais en moi dépravation, n'est qu'une suite de mon existence; j'ai trouvé le bonheur dans mes systèmes, et n'y ai jamais connu le remord. C'est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis convaincu de l'indifférence des actions de l'homme. Allumant le flambeau de la philosophie à l'ardent foyer des passions, j'ai distingué à sa lueur, qu'une des premières loix de la nature, était de varier toutes ses oeuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l'équilibre qui maintenait l'ordre général; quelle nécessité d'être vertueux, me suis-je dit, dès que le mal sert autant que le bien? Tout ce que crée la nature, n'est pas utile, en ne considérant que nous; cependant tout est nécessaire; il est donc tout simple que je sois méchant, relativement à mes semblables, sans cesser d'être bon à ses yeux: pourquoi m'inquiéterai-je alors?--Eh! n'as-tu pas toujours les hommes, qui te puniront de les outrager.--Qui les craint, ne jouit pas.--Qui les brave, est sur de les irriter, et comme l'intérêt général combat toujours l'intérêt particulier, celui qui sacrifie tout à soi, celui qui manque à ce qu'il doit aux autres, pour n'écouter que ce qui le flatte, doit nécessairement succomber, il ne doit trouver que des écueils.--Le politique les évite, le sage apprend à ne les pas craindre. Mets la main sur ce coeur, mon ami; il y a cinquante ans que le vice y règne, et vois pourtant comme il est calme.--Ce calme pervers est le fruit de l'habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la nature; elle te punira tôt ou tard de l'outrager.--Soit, ma tête n'est élevée vers le ciel que pour attendre la foudre; je ne tiens point le bras qui la lance; mais j'ai la gloire de le braver.--Et nous entrâmes dans le logis, qui m'était destiné.
C'était une cabane très-simple, partagée par des clayes, en trois ou quatre pièces, où je trouvai quelques nègres, que le roi me donnait, pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des femmes, je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais, en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.
A peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur le malheureux sort dans lequel je me trouvais. La scélératesse de l'âme du seul Européen, dont j'eus la société, me paraissait aussi dangereuse que la dent meurtrière des cannibales, dont je dépendais. Et ce rôle affreux,... ce métier infâme, qu'il me fallait faire, ou mourir, non qu'il portât la moindre atteinte à mes sentimens pour Léonore,... je le faisais avec tant de dégoût... je ressentais une telle horreur, qu'assurément ce que je devais à cette charmante fille, ne pouvait s'y trouver compromis. Mais n'importe, je l'exerçais, et ce funeste devoir versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, dès l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que Léonore tomberait peut-être sur cette côte, où je pouvais la supposer, et qu'alors elle n'arriverait qu'à moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les précautions que j'avais prises de le placer dans mon porte-feuille, avec mes lettres de change, l'avait entièrement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un portrait, pour une âme sensible; il faut aimer, pour comprendre ce qu'il adoucit, ce qu'il fait naître. Le charme de contempler à son aise, les traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent, d'adresser à cette image adorée, les mêmes mots que si nous serrions dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller quelquefois de nos larmes, de l'échauffer de nos soupirs, de l'animer sous nos baisers.... Art sublime et délicieux, c'est l'amour seul qui te fit naître; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris donc ce gage intéressant de l'amour de ma Léonore, et l'invoquant à genoux: «ô toi que j'idolâtre! m'écriai-je, reçois le serment sincère, qu'au milieu des horreurs où je me trouve, mon coeur restera toujours pur; ne crains pas que le temple où tu règnes, soit jamais souillé par des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourmens; fortifie-moi dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon âme, un seul des baisers que je cueilles sur tes lèvres de roses, saurait bientôt l'en éloigner».
Il était tard, je m'endormis, et je ne me réveillai le lendemain, qu'aux invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade vers une partie que je n'avais pas encore vue.--Sais-tu, lui dis-je, si le roi a été content de mes opérations?--Oui; il m'a chargé de te l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voilà maintenant aussi savant que moi; tu n'auras plus besoin de mes leçons. Il a passé, m'a-t-on dit, toute la nuit en débauche, il va s'en purifier ce matin, par un sacrifice, où s'immoleront six victimes.... Veux-tu en être témoin?--Oh! juste ciel, répondis-je alarmé, garantis-moi tant que tu pourras, de cet effrayant spectacle.--J'ai bien compris que cela te déplairait, d'autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les objets même de ton choix.--Et voilà mon malheur: j'y ai pensé toute la nuit.... voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l'on me condamne à faire; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du remord cruel que fera naître en mon esprit, l'affreuse idée de l'avoir pu sauver, en lui trouvant quelques défauts, et de ne l'avoir pas fait.--Voilà encore une chimère infantine dont il faudrait te détacher; si le sort ne fut pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre; il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits malheurs; le général d'armée qui foudroye l'aile gauche de l'ennemi, a-t-il des remords de ce qu'en écrasant la droite, il eût pu sauver la première? Dès qu'il faut que le fruit tombe, qu'importe de secouer l'arbre.--Cesse tes cruelles consolations et reprends les détails qui doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'infâme pays dans lequel j'ai le malheur d'être obligé de vivre.
Il faut être né comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais, pour s'accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce ciel-ci; l'air n'y est supportable que d'Avril en Septembre; le reste de l'année est d'une si cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de trouver des animaux dans la campagne expirer sous les rayons qui les brûlent; c'est à l'extrême chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences de l'air agissent sur le physique de l'homme, combien il peut être honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui pèse sur ses poumons[15], et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins brûlante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes aux mêmes loix, quelques soient les variations de l'atmosphère, osez-le donc après la vérité de ces principes.... Mais ici il faut avouer que cette corruption est extrême; elle ne saurait être portée plus loin. Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis; un père ne met aucune espèce de différence entre ses filles, ses garçons, ses esclaves, ou ses femmes; tous servent indistinctement ses débauches lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison; le droit absolu de mort, dont il est revêtu, rendrait fort dure la condition de ceux dont il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il possède; je t'ai déjà peint une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'intérieur. Jamais l'épouse ne parle à son mari, qu'à genoux; jamais elle n'est admise à sa table; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux animaux, dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier; arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans nos climats, je te l'ai dit, le mépris le plus outré, l'abandon, le dégoût deviennent ici les récompenses qu'elle reçoit de son cruel mari. Souvent bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme, sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne; malgré tant d'opposition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s'il déplaît au père, il le fait périr à l'instant; mais la mère n'a nul droit sur lui: elle n'en acquiert pas davantage, quand il atteint l'âge raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint à son père, pour maltraiter celle dont il a reçu la vie[16]. Les femmes du peuple ne sont pas les seules qui soient ainsi traitées; celles des grands partagent cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d'abaissement et d'humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours tremblantes, toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans; le sort des bêtes féroces est sans doute préférable au leur.
L'ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l'idée de celui-ci; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces, représentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à-peu-près de là même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement soumis; il peut en disposer à son gré. Ce n'est pas qu'il n'y ait des loix dans ce royaume: peut-être même y sont-elles trop abondantes; mais elles ne tendent, toutes, qu'à soumettre le faible au fort, et qu'à maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux, que, quoiqu'il puisse réversiblement exercer le même despotisme dans sa maison, il n'est pourtant dans le fait, absolument le maître de rien. Il n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse à la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une redevance annuelle en filles, garçons, et comestibles, exactement payée quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef; il n'a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais surchargé.
Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont punis avec la plus extrême rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a commis ces crimes, hors de l'intérieur de sa maison; car s'il est le chef de sa famille, et que le délit n'ait porté que sur les membres de cette famille, qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus entière impunité; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le coupable arrêté, est à l'instant conduit chez son chef, qui l'exécute de sa propre main; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir, semblables à nos chasses d'Europe; ils gardent communément leurs criminels jusqu'à ce qu'ils en ayent un certain nombre; ils se réunissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours à maltraiter ces individus, jusqu'à ce qu'enfin ils les achèvent. Leur chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs femmes, qu'ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le roi agit également dans son apanage, et comme son district est plus étendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.
Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la couronne; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter sur-le-champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de rébellion ou de lèse-majesté; mais il faut que le délit soit authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti de celui qu'on aurait condamné, et travailleraient, de concert, à détrôner un roi mal affermi par ce despotisme.
Ce qui rend au monarque de _Butua_ sa postérité indifférente, c'est qu'elle ne règne point après lui. Il n'en est pas de même de ses dix-huit grands vassaux; les enfans succèdent au père dans leurs fiefs. Dès que le chef est mort, le fils aîné s'empare du gouvernement, du logis, et réduit sa mère et ses soeurs dans la dernière servitude; elles n'ont plus rang, dans sa maison, qu'après les esclaves de sa femme, à moins qu'il ne veuille épouser une d'elles; dans ce cas, elle est hors de cette abjection; mais celle où l'usage la fait retomber, comme épouse, n'est-elle pas aussi dure? Si la mère est grosse, quand le père meurt, il faut qu'elle fasse périr son fruit, autrement l'héritier la tuerait elle-même.
A l'égard du roi, dès qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les barbares confondant, à l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruauté avec la bravoure[17], n'élisent pour leur chef, que le plus féroce d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit sur eux-mêmes, en se battant corps-à-corps, à outrance, et celui qui a fait paraître le plus de valeur ou d'atrocité, regardé dès-lors comme le plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en triomphe dans son palais, où de nouveaux excès succèdent à l'élection, pendant neuf autres jours. Là, l'intempérance et la débauche se poussent quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-même y succombe, et la cérémonie recommence. Rarement ces fêtes ne se célèbrent, sans qu'il n'en coûte la vie à beaucoup de monde.
Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs fournissent au roi un contingent d'hommes armés de flèches et de piques, et ce nombre est proportionné aux besoins de l'état. Si les ennemis sont puissans, les secours envoyés sont considérables; ils le sont moins, quand il s'agit de légères discussions. La cause de ces discussions est toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de femmes ou d'esclaves; quelques jours d'hostilités préliminaires et un combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.