Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2
Chapter 16
Tous les autres délits s'expliqueraient par les mêmes principes, et peuvent être soumis tous au même examen, de quelque nature qu'ils soient; le meurtre même, le plus affreux de tous les crimes, celui qui rend l'homme plus féroce et plus dangereux que les bêtes, le meurtre s'est racheté chez tous les peuples de la terre, et se rachète encore dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionnée à la qualité du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer d'autre peine que celle qui peut être utile; elles rejetaient ce qui double le mal sans l'arrêter, et sur-tout sans le réparer.
Ayant soigneusement anéanti tout ce qui peut conduire au meurtre, poursuivit Zamé, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans mon isle; la punition où je le soumets est simple; elle remplit l'objet en séquestrant le coupable de la société, et n'a rien de contraire à la nature; le signalement du criminel est envoyé dans toutes les villes, avec défense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue où sont placés des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de s'éloigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il devient ce qu'il peut, j'en ai délivré ma patrie, et n'ai pas sa mort à me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manière: tout ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde bien de le répandre en dédommagement; j'aime mieux corriger que punir: l'un conserve l'homme et l'améliore, l'autre le perd sans lui être utile; je vous ai dit mes moyens, ils réussissent presque toujours: l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne tout en l'intéressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me flatter d'avoir remué le plus adroitement, est celui qui tend à émouvoir le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus: n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont été bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les belles actions du Citoyen sont récompensées: s'il a le malheur de devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et le bien, on les pèse avec équité, et si le bien l'emporte, il est absous. Croyez-le, la louange est douce, la récompense est flatteuse; tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines énormes qu'imposent vos loix, vous ne réussirez jamais à conduire comme il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre atrocité de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement condamné pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrigé, quoiqu'il ait mené depuis long-tems une vie régulière; cela est d'autant plus infâme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est très-rare, et que vous découragez totalement l'homme en lui apprenant que le repentir est inutile.
On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont j'ai long-tems frémi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il avait condamné, quinze ans après le jugement; ce malheureux, trouvé dans son asyle, était devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins traîner au supplice... et je me dis que ce juge était un scélérat qui aurait mérité une mort trois fois plus douloureuse que cette victime infortunée. Je me dis, que si le hasard le faisait prospérer, la Providence le culbuterait bientôt, et ce que je m'étais dit devint une prophétie: cet homme a été l'horreur et l'exécration des Français; trop heureux d'avoir conservé la vie qu'il avait cent fois mérité de perdre par une multitude de prévarications et d'autres horreurs aisées à présumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus éclatante était d'avoir trahi l'État[21].
O bon jeune homme! continua Zamé, la science du législateur n'est pas de mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur au désir qu'on a de le rompre; si ce législateur est sage, il ne doit s'occuper, au contraire, qu'à en aplanir la route, qu'à la dégager de ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans cette carrière; privé de cet attrait, il finit par s'en dégoûter; qu'on sème dans le même esprit quelques épines dans les sentiers de la vertu, l'homme finira par la préférer, par s'y porter naturellement, rien qu'en raison des difficultés dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voilà ce que sentirent si bien les adroits législateurs de la Grèce; ils firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils trouvèrent établis chez eux, l'attrait disparut avec la chaîne, et les Grecs devinrent vertueux seulement à cause de la peine qu'ils trouvèrent à l'être, et des facilités que leur offrait le vice.
L'art ne consiste donc qu'à bien connaître ses Concitoyens, et qu'à savoir profiter de leur faiblesse; on les mène alors où l'on veut; si la religion s'y oppose, le législateur doit en rompre le frein sans balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les loix, qu'autant qu'elle s'unit à elles pour composer le bonheur de l'homme. Si, pour parvenir à ce but, on se trouve forcé de changer les loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double emploi, elle n'est que l'étaie de la législation; elle doit lui céder incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler les oracles à leur gré, et toujours à l'appui de leurs loix, aussi furent-elles long-tems respectées.... N'osant pas faire parler les dieux, mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accordé d'autre culte que celui qui pouvait s'adapter à des loix faites pour le bonheur de ce peuple. J'ai osé croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au code qui devait constituer sa félicité. Bien éloigné de calquer mes loix sur les maximes erronées de la plupart des religions reçues, bien éloigné d'ériger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement menacées par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait réellement un Dieu, il était impossible qu'il punit ses créatures des défauts placés par sa main même; que pour composer un code raisonnable, je devais me régler sur sa justice et sur sa tolérance; que l'athéisme le plus décidé devenait mille fois préférable à l'admission d'un Dieu, dont le culte s'opposerait au bonheur de l'humanité, et qu'il y avait moins de danger à ne point croire à l'existence de ce Dieu, que d'en supposer un, ennemi de l'homme.
Mais une considération plus essentielle au législateur, une idée qu'il ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux état de liens dans le quel est né l'homme. Avec quelle douceur ne doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si toutes nos actions sont une suite nécessaire de la première impulsion, si toutes dépendent de la construction de nos organes, du cours des liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont tellement liées au physique, que nous n'ayons pas même la possibilité du choix, la loi même la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et le législateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que redresser l'infracteur ou l'éloigner de sa société? Quelle justice y aurait-il à le punir, dès que ce malheureux a été entraîné malgré lui? N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal qu'il ne pouvait absolument éviter?
Supposons un oeuf placé sur un billard, et deux billes lancées par un aveugle: l'une dans sa course évite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lancé la bille destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille, l'oeuf cassé le crime commis. Regarde à présent, mon ami, de quelle équité sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le législateur qui prétendra les réformer.
N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par conséquent la cause de tous nos travers, dépendent uniquement de notre constitution physique, et la différence entre l'honnête homme et le scélérat se démontrerait par l'anatomie, si cette science était ce qu'elle doit être; des organes plus ou moins délicats, des fibres plus ou moins sensibles, plus ou moins d'âcreté dans le fluide nerveux, des causes extérieures de tel ou tel genre, un régime de vie plus ou moins irritant; voilà ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantôt évitant les écueils, tantôt échouant sur eux, faute de force pour s'en écarter; nous sommes comme ces instrumens, qui, formés dans une telle proportion, doivent rendre un son agréable, ou discord, contournés dans des proportions différentes, il n'y a rien de nous, rien à nous, tout est à la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle instrument de ses caprices.
Dans cette différence si légère, eu égard au fond, si peu dépendante de nous, et qui pourtant, d'après l'opinion reçue, fait éprouver à l'homme de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en revenir à l'opinion des philosophes de la secte _ d'Aristippe_, qui soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse être, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait volontairement, mais y est forcé par la violence de ses passions; et que dans tel cas on ne doit ni haïr ni punir; qu'il faut se borner à instruire et à corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: _cela ne suffit pas, il faut des loix, elles sont nécessaires, si elles ne sont pas justes_; et il n'a avancé qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste n'est nullement nécessaire, il n'y a de vraiment nécessaire que ce qui est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'être juste; toute loi qui n'est que nécessaire, sans être juste, ne devient plus qu'une tyrannie.--Mais il faut bien, ô respectable vieillard, pris-je la liberté de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels dès qu'ils sont reconnus dangereux.
Soit, répondit Zamé, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit être puni qu'autant que l'on a été coupable, pouvant s'empêcher de le devenir, et que les criminels, nécessairement enchaînés par des loix supérieures de la nature, ont été coupables malgré eux. Retranchez-les donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant d'être utiles à ceux qu'ils ont offensés. Mais ne les jetez pas inhumainement dans ces cloaques empestés, où tout ce qui les entoure est si gangrené, qu'il devient incertain de savoir lequel achèvera de les corrompre plus vite, ou des exemples affreux reçus par ceux qui les dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impénitence finale, dont leurs malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins, parce que le sang ne répare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en voilà tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la nature puisse jamais lui servir de réparation.
Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chaîne avec le projet de le laisser dans la société, évitez bien que cette chaîne puisse le flétrir: en dégradant l'homme, vous irritez son coeur, vous aigrissez son esprit, vous avilissez son caractère; le mépris est d'un poids si cruel à l'homme, qu'il lui est arrivé mille fois de devenir violateur de la loi pour se venger d'en avoir été la victime; et tel n'est souvent conduit à l'échafaud que par le désespoir d'une première injustice[23].
Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de préjugés à vaincre pour arriver là! que d'opinions chimériques à détruire! que de systèmes absurdes à rejeter! que de philosophie à répandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout simple une immensité de choses que vous êtes depuis si long-tems en possession de voir comme des crimes! quel travail!
O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat, prince, législateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorité que te donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la patience que l'agriculteur vient à bout d'améliorer un fruit sauvage; songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul homme sur la terre qui ne soit bon à quelque chose. La sévérité n'est que l'abus de la loi; c'est mépriser l'espèce humaine que de ne pas regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la honte comme le seul châtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses loix informes et barbares ne servent qu'à punir, et non à corriger; elles détruisent et ne créent rien; elles révoltent et ne ramènent point: or, n'espérez jamais avoir fait le moindre progrès dans la science de connaître et de conduire l'homme, qu'après la découverte des moyens qui le corrigeront sans le détruire, et qui le rendront meilleur sans le dégrader.
Le plus sûr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous à ce que le crime puisse naître, et vous n'aurez plus besoin de loix.... Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'écarts qui n'offensent en rien la société, et vos loix seront superflues.
_Les loix_, dit encore quelque part votre Montesquieu, _sont un mauvais moyen pour changer les manières, les usages, et pour réprimer les passions; c'est par les exemples et par les récompenses, qu'il faut tâcher d'y parvenir_. J'ajoute aux idées de ce grand homme, que la véritable façon de ramener à la vertu est d'en faire sentir tout le charme, et sur-tout la nécessité; il ne faut pas se contenter de crier aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il faut faire naître à leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte les liens de la société, faites-en sentir et la valeur et la puissance; mais n'imaginez pas réussir en les brisant. Que ces réflexions doivent rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose à celui qui s'est rendu coupable envers cette société: vos loix, au lieu de l'y ramener, l'en éloignent ou lui arrachent la vie, point de milieu.... Quelle intolérante et grossière bêtise! qu'il serait tems de la détruire! qu'il serait tems de la détester.
Homme vil et méprisable, Être abhorré de ton espèce, toi qui n'es né que pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prétends que des chaînes ou des gibets sont des argumens sans réplique; toi qui ressemble à cet insensé, brûlant sa maison en décadence au lieu de la réparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce à ces préjugés fâcheux qui n'ont encore servi qu'à te souiller inutilement des larmes et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature à elle-même; t'es-tu jamais repenti de lui avoir accordé ta confiance? Ce peuplier majestueux qui élève sa tête orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins fier, que ces chétifs arbustes que ta main courbe sous les règles de l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonnés comme les autres animaux, qui se traînent comme eux vers le sein de leur mère, quand se fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins sains que ces frêles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu veuilles faire sentir, dès qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont nés que pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin à grever la nature? Elle n'est jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'échappe de tes dignes; et ces arts, que tu chéris, que tu recherches, que tu honores, ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les désordres de cette nature que tes absurdités captivent; laisse-là donc à ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les franchira toujours dès que les siennes l'exigeront, et tu deviendras comme tout ce qui t'enchaîne, le vil jouet de ses savans écarts.
Grand homme! m'écriai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait être éclairé par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle, et mille fois plus fortunés encore les législateurs qui sauront se modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, _que les États ne pouvaient être heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes_. Mon ami, me répondit Zamé, tu me flattes, et je ne veux pas l'être: puisque tu t'es servi pour me louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot d'un autre.... Solon ayant parlé avec fermeté à Crésus, roi de Lidie, qui avait fait éclater sa magnificence aux yeux de ce législateur, et qui n'en avait reçu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blâmé par Ésope le fabuliste: _Ami_, lui dit le Poëte, _il faut, ou n'approcher jamais la personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.--Dis plutôt_, répondit Solon, _qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne leur dire que des choses utiles_.
Nous rentrâmes. Zamé me préparait un nouveau spectacle: venez, me dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale réunies à un pareil nombre de jeunes gens également choisis à la supériorité de la taille et de la figure. Il n'y a que des époux dans ce que vous voyez, me dit Zamé, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit marié, il n'y a pourtant aucun ménage de réuni, aucun mari n'y a sa femme, aucune femme n'y voit son époux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais à cet aimable cercle, ensuite chacun développa ses talens, on joua de quelques instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa civilisation; les uns ressemblaient à la guitare, d'autres à la flûte; leur musique, peu variée dans ses tons, ne me parut point agréable. Zamé ne leur avait donné aucune notion de la nôtre: je crains, me dit-il, que la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'âme, que pour l'élever, et nous évitons avec soin ici tout ce qui peut énerver les moeurs; je leur ai trouvé ces instrumens, je les leur laisse; je n'innoverai rien sur cette partie.
Après le concert, les deux sexes se mêlèrent, exécutèrent ensemble plusieurs danses et plusieurs jeux, où la pudeur, la retenue la plus exacte régnèrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un mouvement qui pût scandaliser le spectateur même le plus sévère; je doute qu'une pareille assemblée se fût maintenue en Europe dans des bornes aussi étroites: point de ces serremens de mains indécens, de ces oeillades obscènes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et à double entente, de ces éclats de rire, de toutes ces choses enfin si en usage dans vos sociétés corrompues, qui en prouvent à-la-fois le mauvais ton, l'impudence, le désordre et la dépravation.
Avec si peu de liens, dis-je à Zamé, avec des loix si douces, aussi peu de freins religieux, comment ne règne-t-il pas dans ce cercle plus de licence que je n'en vois?--C'est que les loix et les religions gênent les moeurs, dit Zamé, mais ne les épurent point; il ne faut ni fers, ni bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnête homme; ces moyens donnent des hypocrites et des scélérats; ils n'ont jamais fait naître une vertu. Les époux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent, elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont également des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la félicité de leurs frères? Ils se feroient à-la-fois trois ennemis: la femme qu'ils attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le désespoir, et leurs amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans l'éducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs par les grands ressorts du sentiment et de la délicatesse. Qu'y feraient de plus la religion et les loix? Une de vos chimères à vous autres Européens, est d'imaginer que l'homme, semblable à la bête féroce, ne se conduit jamais qu'avec des chaînes; aussi êtes-vous parvenus, au moyen de ces effrayans systèmes, à le rendre aussi méchant qu'il peut l'être, en ajoutant au désir naturel du vice celui plus vif encore de briser un frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'être admis chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profité: tout est à prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mêler de le conduire; ce qui fait que si peu de gens y réussissent, c'est que la moitié de ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu plus de bon sens, peut-être, ne peut atteindre à cette connaissance essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdités ou des choses de règle; car la règle est le grand cheval de bataille des imbéciles; ils s'imaginent stupidement qu'une même chose doit convenir à tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractères de semblables, ne voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire à chacun que ce qui lui convient; et ils ne réfléchissent pas qu'ils traiteraient eux-mêmes d'inepte un médecin qui n'ordonnerait comme eux que le même remède pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non, qu'il; doive ou non réussir, leur épaisse conscience est calme toutes les fois que _la règle_ est suivie, et qu'ils se sont comportés dans _la règle_.
Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zamé, venait à manquer à ce qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frémiraient de me déplaire.--Mais lorsque vous ne les voyez pas?--Alors ils sont chez eux, les époux se retrouvent unis, le soin de leur ménage les occupe, et ils ne pensent pas à se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y ait quelques exemples d'adultères; mais ils sont rares, ils sont cachés, ils n'entraînent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin, si je soupçonne qu'il puisse résulter quelques suites fâcheuses, je sépare les coupables, je les fais habiter des villes différentes, et, dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de Tamoé; cette punition de l'exil, annexée aux crimes capitaux, les effraie à tel point qu'ils évitent avec le plus grand soin tout ce qui peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est imposée. Quand vous voulez régir une Nation, commencez par infliger des peines douces, et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.
Après quelques heures d'amusemens honnêtes et chastes, c'en est assez, me dit Zamé, je vais renvoyer ces époux à leur société, où ils sont attendus... sans jalousie, j'en suis bien sûr, mais peut-être avec un peu d'impatience. Il fit un geste accompagné d'un sourire, tout cessa dès le même instant, on partit... mais on ne s'accompagna point, on n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la moindre atteinte à la décence, les jeunes femmes se retirèrent d'abord; une heure après les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de remercîmens et de bénédictions le bon père, qui les aimait assez pour descendre ainsi dans les détails de leurs petits plaisirs.