Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2
Chapter 15
A mesure que les Celtes se policèrent, et que le commerce des Romains, en les assouplissant d'un côté, leur enlevait de l'autre cette apprêté de moeurs qui les rendaient féroces, les victimes destinées aux Dieux, ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans l'absurde supposition que rien n'était plus cher que le sang de l'homme, aux autels de la divinité; en achevant votre civilisation, le motif changea, mais vous conservâtes l'habitude, ce ne fut plus à des Dieux altérés de sang humain, que vous sacrifiâtes des victimes, mais à des loix que vous avez qualifié de sages, parce que vous y trouviez un motif spécieux pour vous livrer à vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une justice qui n'était autre clans le fond que le désir de conserver des usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.
Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilité dont elle peut être dans un État.
Les hommes, dit Montesquieu, considérés dans l'état de pure nature, ne pouvaient donner d'autres idées que celles de la faiblesse fuyant devant la force des oppresseurs sans combats et sans résistance des opprimés, ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient donc établir l'équilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles établi cet équilibre si nécessaire; et qu'a gagné le faible à l'érection des loix? sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir à l'être à qui les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'élevait la fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de maître et toujours opprimé comme avant, il n'a donc gagné que de l'être avec un peu plus du formalité. Ce ne devait plus être comme dans l'état de nature, l'homme le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait être celui dans les mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et cette balance toujours prête à pencher vers ceux de la classe de celui qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le côté du mépris, de l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagné l'homme à cet arrangement? et l'état de guerre franche dans lequel il eût vécu comme sauvage, est-il de beaucoup inférieur à l'état de fourberie, de lésion, d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme policé?
Le plus bel attribut des loix, dit encore votre célèbre Montesquieu, est de conserver au citoyen cette espèce de liberté politique par laquelle, à l'abri des loix, un homme marche à couvert de l'insulte d'un autre; mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met à l'abri des insultes de ses égaux? qu'en s'exposant à celle de ses supérieurs? Gagne-t-il à sacrifier une partie de sa liberté pour conserver l'autre, si dans le fait il vient à les perdre toutes deux; la première des loix est celle de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le malfaiteur dans l'âme duquel il ne sera pas empreint _de ne point faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fût fait_ sera rarement arrêté par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est point par cette première digue, la seconde ne réussira pas mieux; voilà donc la loi peu nécessaire dans le premier cas, parfaitement inutile dans le second; réfléchissez maintenant à la quantité de circonstances qui de peu nécessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrêmement dangereuse: l'abus de la déposition des témoins, l'extrême facilité de les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture même ne rendait que moins valides encore[15] le plus ou le moins de partialité du juge, les influences de l'or ou du crédit.... Multiplicité de conséquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'où dépendent la fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la malheureuse facilité donnée au magistrat, d'interpréter la loi comme il le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses passions, que le frein de celles des autres?
Telle pureté que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours très-abusive, dès qu'elle est susceptible d'interprétation par le juge? L'objet du législateur était-il qu'on pût donner à sa loi autant de sens que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne les eût-il pas prévu s'il les eût cru possibles ou nécessaires? Voilà donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou dangereuse presque dans tous les cas, et vous voilà forcé de convenir que ce que l'homme a pu gagné en se mettant sous la protection de cette loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour l'acquérir. Mais raisonnons.
Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'après l'état actuel des choses, soient exposés dans une de nos villes policées plus de deux ou trois fois dans sa vie à l'infraction des loix. Qu'il vive dans une nation incivilisée, il s'y trouvera peut-être exposé dans le cours de cette même vie vingt ou trente fois au plus, voilà donc vingt ou trente fois, et dans le pire état, qu'il regrettera de n'être pas sous la protection des loix.... Que ce même homme descende un moment au fond de son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces mêmes loix ont cruellement gêné ses passions; et l'ont par conséquent rendu fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur qu'il doit à ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il ne s'avouera pas, qu'il eût mille fois mieux aimé n'être pas accablé de leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal nés pour établir mon calcul, je le donne au plus honnête des hommes, et ne demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus malheureux qu'elle ne le défend ou ne le protège, elle est donc non seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver tout à l'heure, mais elle est même tyrannique et odieuse; et cela posé, il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui peut résulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillité qui résulte d'elles.[16]
Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui condamne à la mort un homme qui n'a fait que céder à des inspirations plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher à vous faire voir qu'il est impossible qu'il ait jamais reçu ce droit ni de Dieu, ni de la nature, ni de la première assemblée où les loix s'érigèrent, et dans laquelle l'homme consentit à sacrifier une portion de sa liberté pour conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces détails déjà présentés par tant de bons esprits, de manière à convaincre de l'injustice et de l'atrocité de cette loi, examinons simplement ici quel effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis. Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifiées par cette loi, et de l'autre toutes les victimes égorgées par la main du crime et de la scélératesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux vraiment coupables qui ont péri sur l'échafaud, à celui des citoyens véritablement contenus par l'exemple des criminels condamnés. Si je trouve beaucoup plus de victimes du scélérat, que d'innocens sacrifiés par le glaive de Thémis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent mille criminels justement immolés, je trouve des millions d'hommes contenus, la loi sans doute sera tolérable; mais si je découvre au contraire comme cela n'est que trop démontré, beaucoup plus de victimes innocentes chez Thémis, que de meurtres chez les scélérats, et que des millions d'êtres même justement suppliciés, n'aient pu arrêter un seul crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et gêdante, ainsi qu'il vient d'être démontré, mais elle sera absurde et criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que pour un genre de scélératesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour être autorisé; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni meilleures que celles de _Cartouche_.
Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice volontaire d'une portion de sa liberté, et que reviendra-t-il au plus faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'être donné des entraves et un maître de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communément le parti du plus fort et pour son intérêt personnel et par ce penchant secret et invincible qui nous ramène sans cesse vers nos égaux.
Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des sociétés, cette convention par laquelle, effrayé du pouvoir du plus fort, il consentit à se lier et à renoncer à une portion de sa liberté, pour jouir en paix de l'autre, fut donc bien plutôt l'anéantissement total des deux portions de sa liberté, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux dire, un piège de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui cédant, d'entraîner le plus faible.
C'était par une entière égalité des fortunes et des conditions, qu'il fallait énerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui ne sont, comme le disait Solon, que des _toiles d'araignées où les moucherons périssent, et desquelles les guêpes trouvent toujours le moyen de s'échapper_.
Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix Européennes? Elles punissent une infinité de crimes qui n'ont aucune sorte de conséquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la société, tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits réels et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la dureté d'âme, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot, quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.
Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche sévérité sur d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles prononcent, et sa nécessité bien incertaine.
L'homme déjà si malheureux par lui-même, déjà si accablé de tous les maux que lui préparent sa faiblesse et sa sensibilité, ne mérite-t-il pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mérite-t-il pas que ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens ridicules, presque tous inutiles, et contraires à la nature. Il me semble qu'avant d'interdire à l'homme ce que l'on qualifie gratuitement de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les règles nécessaires au véritable maintien de la société: car s'il est démontré que cette chose n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la société plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du léger délit qui le charme, doit sans doute tolérer ce petit mal, plutôt que de le punir.
Qu'un législateur philosophe, guidé par cette sage maxime, fasse passer en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis d'employer cette expression, au véritable bonheur de la société, quel retranchement ne fera-t-il pas?
Solon disait qu'il tempérait ses loix et les accommodait si bien aux intérêts de ses concitoyens, qu'ils connaîtraient évidemment, qu'il leur serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit; des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne seraient jamais violées.--Et pourquoi donc les croire impossibles. Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous verrez si elles sont ou non puisées dans la nature.
La meilleure de toutes les loix, devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s'accordera le mieux et à nos passions et au génie du climat sous lequel nous sommes nés. Une loi est un frein: or la meilleure qualité du frein est de ne pouvoir se rompre. Ce n'est pas la multiplicité des loix qui constitue la force du frein, c'est l'espèce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe constitution de votre gouvernement, d'où ils naissent en foule, d'où il n'est pas possible qu'ils ne fourmillent... et plus que tout, la ridicule importance que des sots ont attachée aux petites choses. Vous avez commencé, dans les gouvernemens soumis à la morale chrétienne, par ériger en délits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine; insensiblement vous avez fait des crimes de vos péchés; vous vous êtes crus en droit d'imiter la foudre que vous prêtiez à la justice divine, et vous avez pendu, roué effectivement, parce que vous imaginiez faussement que Dieu brûlait, noyait et punissait ces mêmes travers, chimériques au fond, et dont l'immensité de sa grandeur était bien loin de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondées que sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il est bien plutôt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'étudier pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppôt de Thémis souper chez sa Phrinée ou son Antinoüs, l'autre le forcerait à passer dans l'étude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa vie, que de donner trois mois à son métier. Voilà comme vous avez multiplié les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui pouvait les alléger, sans même réfléchir qu'ils pouvaient vivre exempts de toutes ces chaînes, et qu'il n'y avait que de la barbarie à les en charger.
L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi était bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de facilité pour en dérober les fruits; tenez-les droites et élevées, qu'il n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre des ravisseurs. Etablissez l'égalité des fortunes et des conditions, qu'il n'y ait d'unique propriétaire que l'état, qu'il donne à vie à chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour être heureux, et tous les crimes dangereux disparaîtront, la constitution de Tamoé vous le prouve. Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'exécuter en grand. Supprimez, en un mot, la quantité de vos loix et vous amoindrirez nécessairement celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune homme, considère avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire naître aucun.--Zamé, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont vous parlez, s'outrage à tout instant; il n'y a pas de jour où, sur la surface de la terre, un être injuste ne fasse à son semblable ce qu'il serait bien fâché d'en souffrir.--Oui, me répondit le vieillard, parce qu'on laisse subsister l'intérêt que l'infracteur a de manquer à la loi; anéantissez cet intérêt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voilà la grande opération du législateur, voilà celle où je crois avoir réussi. Tant que Paul aura intérêt de voler Pierre, parce qu'il est moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en faisant une chose qu'il serait fâché que l'on lui fît, assurément il la fera; mais si je rends par mon système d'égalité Paul aussi riche que Pierre, n'ayant plus d'intérêt à le voler, Pierre ne sera plus troublé dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du reste.--Il est, continuai-je d'objecter à Zamé, une sorte de perversité dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le mal sans intérêt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibère, Héliogabale, Andronic se souillèrent d'atrocités dont il ne leur revenait que le barbare plaisir de les commettre.--Ceci est un autre ordre de choses, dit Zamé; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut même bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de digues plus vous leur préparez de plaisir à les rompre; c'est, comme vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-être ne se plongeraient-ils pas dans cette espèce de mal, s'ils ne le croyaient défendu.--Quelle loi les retiendra donc?--Voyez cet arbre, poursuivit Zamé, en m'en montrant un dont le tronc était plein de noeuds, croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette plante.--Non.--Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquiètent point, j'emploierais le sentiment, la délicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient plus sûrs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens réussiraient: croyez-moi, mon ami, j'ai trop étudié les hommes pour ne pas vous répondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne détourne ou n'anéantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gêne ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant la raison au-dessus d'eux, ne doit être conduit que par elle, et ce puissant ressort mène à tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]
Encore une fois, mon ami, poursuivit Zamé, ce n'est que du bonheur général qu'il faut que le législateur s'occupe, tel doit être son unique objet; s'il simplifie ses idées, ou qu'il les rapetisse en ne pensant qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dépens de la chose principale, qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le défaut de ses prédécesseurs.
Admettons un instant un État composé de quatre mille sujets, plus ou moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moitié les blancs, l'autre moitié les noirs; supposons à présent que les blancs placent injustement leur félicité dans une sorte d'oppression imposée aux noirs, que fera le législateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de délivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez revenir de cette opération, se croyant plus grand qu'un _Licurgue_; il n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien général que ce soient les noirs plutôt que les blancs qui soient heureux? Avant la punition que vient d'imposer cet imbécile, les blancs étaient les plus heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opération se réduit donc à rien, puisqu'il laisse les choses comme elles étaient auparavant. Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait, c'est de rendre les uns et les autres également heureux, et non pas les uns aux dépens des autres; or, pour y réussir, il faut qu'il approfondisse d'abord l'espèce d'oppression dont les blancs font leur félicité; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent à exercer, il n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observé de chimérique dans l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de l'espèce de dédommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur que leur enlève l'oppression des blancs, afin de conserver l'équilibre, puisque l'union ne peut avoir lieu; de là, il soumettra les blancs au dédommagement demandé par les noirs, et ne permettra dorénavant aux premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le dédommagement demandé; voilà, dès-lors, les quatre mille sujets heureux, puisque les blancs le sont par l'oppression où ils réduisent les noirs, et que ceux-là le deviennent par le dédommagement accordé à leur oppression; voilà donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de puni; voilà une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux malfaiteurs, et néanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque maintenant à la loi, la punition doit être égale; c'est-à-dire, que le noir doit être puni, si pour le dédommagement demandé, et qu'on lui donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci également puni, s'il n'accorde pas le dédommagement qui doit équivaloir à l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la nécessité ne se présentera pas deux fois par siècle) n'est plus enjointe alors au particulier pour avoir grevé le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a pas de justice à établir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux que l'autre; mais la peine est alors portée contre l'infracteur de la loi qui établissait l'équilibre, et de ce moment elle est juste.
Il est parfaitement égal, en un mot, qu'un membre de la société soit plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur général, c'est que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'être; ainsi, le législateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche à se rendre heureux aux dépens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces hommes ne sera pas également heureux, en cédant une légère portion de sa félicité à celui qui est tout-à-fait à plaindre; et si cela est, le législateur doit établir l'égalité mutant qu'il est possible, et condamner le plus heureux à remettre l'autre dans une situation moins triste que celle qui l'a forcé au crime.
Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lézé d'un dédommagement; voilà l'égalité: l'un a les coups, l'autre a de moins l'argent qu'il a donné pour avoir appliqué les coups, les choses sont égales; chacun doit être content; cependant tout n'est pas fini: on n'en n'intente pas moins un procès à l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus aucune espèce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et qu'il ait satisfait au gré de l'offensé, on ne l'en poursuit pas moins sous le scandaleux et vain prétexte d'une réparation à la justice. N'est-ce donc pas une cruauté inouïe! Cet homme n'a fait qu'une faute, il ne doit qu'une réparation: ce que doit faire la justice, c'est d'avoir l'oeil à ce qu'il y satisfasse; dès qu'il l'a fait, les juges n'ont plus rien à voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dépens de qui ils s'engraissent impunément, et contre laquelle la Nation entière doit se révolter[19].