Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

Chapter 14

Chapter 143,889 wordsPublic domain

Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas anéanties; il faudrait être un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme, pour absorber entièrement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux où le Citoyen est nécessairement conduit par la vicieuse composition des vôtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le mettez dans l'impossibilité de faire bien; changez la forme de votre Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce n'est plus lui qui est coupable, c'est vous... vous, qui pouvant l'empêcher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme féroce, celui qui ferait périr un malheureux pour s'être laissé tomber dans un précipice où la main même qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez justes: tolérez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y entraîne; ou si le crime vous nuit, changez la construction du Gouvernement qui le fait naître; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen dans l'impossibilité d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas à l'ineptie de vos loix, et à votre entêtement de ne les vouloir pas changer.

Soit, dis-je à Zamé; mais il me semble que si vous avez peu de vices, vous ne devez guères avoir de vertus; et n'est-ce pas un Gouvernement sans énergie, que celui où les vertus sont enchaînées?

Premièrement, répondit Zamé, cela fût-il, je le préférerais: j'aimerais mille fois mieux, sans doute, anéantir tous les vices dans l'homme, que de faire naître en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus à l'homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens sur-tout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit, que de posséder la vertu qu'on ne récompense point. Mais vous vous êtes trompé; de l'anéantissement des vices ne résulte point l'impossibilité des vertus: la vertu n'est pas à ne point commettre de vices, elle est à faire le mieux possible dans les circonstances données, or, les circonstances sont également offertes ici à nos Citoyens, qu'aux vôtres: la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens, à des legs pieux, qui ne servent qu'à engraisser des moines, ou à des aumônes, qui n'encouragent que des fainéans; mais elle agit en aidant son voisin, en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades, en indiquant quelques bons principes pour l'éducation des enfans, en prévenant les querelles ou les divisions intestines; le courage se montre, à supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette vertu ainsi exercée, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne nous entraîne qu'à la destruction de nos semblables? Mais celle-là même s'exercerait avec sublimité, s'il s'agissait de défendre la Patrie; l'amitié qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir ici l'extension la plus douce, et l'empire le plus agréable? Nous aimons l'hospitalité, nous l'exerçons envers nos amis et nos voisins; malgré l'égalité, l'émulation n'est point éteinte, je vous ferai voir nos charpentiers, nos maçons, vous jugerez de leur ardeur à se surpasser l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manière d'équarrir la pierre, de la façonner, d'en composer avec art la forme légère de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc.

Mais, continuai-je d'objecter à Zamé, voilà, quoique vous en disiez, une seconde classe dans l'État; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voilà rabaissé dans l'opinion, le voilà différent du Citoyen qui ne travaille point.

Erreur, me dit Zamé, il n'y a aucune différence entre celui que vous allez voir à l'instant construire une maison, et celui qu'hier vous vites admis à ma table; leur condition est égale, leur fortune l'est, leur considération absolument la même; rien, en un mot, ne les distingue, et cette opinion qui élève l'un chez vous, et qui avilit l'autre, nous ne l'admettons nullement ici: Zilia, ma bru, Zilia que vous admirâtes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers; c'est pour récompenser son mérite que je me suis allié avec lui.

Les dispositions seules de nos jeunes gens établissent la différence de leurs occupations pendant leur vie: celui-ci n'a de talent que pour l'agriculture, tout autre ouvrage le dégoûte ou ne s'accorde pas à sa constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui confie l'État, d'aider les autres dans la même partie, de leur donner des conseils sur ce qui y est relatif: celui-ci manie le rabot avec adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent point, j'en ai rapporté plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera usé, nous les réparerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil métal aura une fois au moins servi à des choses utiles: tel autre élève montrera du goût pour l'architecture, le voilà maçon; mais, ni les uns, ni les autres, ne sont mercenaires, on les paie des services qu'ils rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'État qu'ils travaillent, quel infâme préjugé les avilirait donc? quel motif les rabaisserait aux yeux de leur compatriotes? Ils ont le même bien, la même naissance, ils doivent donc être égaux: si j'admettais les distinctions, assurément ils l'emporteraient sur ceux qui seraient oisifs; le Citoyen le plus estimé dans un État, ne doit pas être celui qui ne fait rien, la considération n'est due qu'à celui qui s'occupe le plus utilement.

Mais les récompenses que vous accordez au mérite, dis-je à Zamé, doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies, établir malgré vous des différences?--Autre erreur, ces distinctions excitent l'émulation; mais elles ne font point éclore de jalousies: nous prévenons ce vice dès l'enfance, en accoutumant nos élèves à désirer d'égaler ceux qui font bien, à faire mieux, s'il est possible; mais a ne point les envier, parce que l'envie ne les conduirait qu'à une situation d'âme affligeante et pénible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour surpasser celui qui mérite des récompenses, les amèneront à cette jouissance intérieure que nous donne la louange. Ces principes, inculqués dès le berceau, détruisent toute semence de haine: on aime mieux imiter, ou surpasser, que haïr, et tous ainsi parviennent insensiblement à la vertu.--Et vos punitions?--Elles sont légères, proportionnées aux seuls délits possibles dans notre Nation; elles humilient, et ne flétrissent jamais, parce qu'on perd un homme en le flétrissant, et que du moment que la société le rejette, il ne lui reste plus d'autre parti que le désespoir, ou l'abandon de lui-même, excès funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment ce malheureux au suicide ou à l'échafaud; tandis qu'avec plus de douceur et des préjugés moins atroces, on le ramènerait à la vertu, et peut-être un jour à l'héroïsme. Nos punitions ne consistent ici que dans l'opinion établie: j'ai bien étudié l'esprit de ce peuple; il est sensible et fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal: quand un Citoyen a commis une faute grave, il se promène dans toutes les rues entre deux crieurs publics, qui annoncent à haute voix le forfait dont il s'est souillé; il est inouï combien cette cérémonie les fâche, combien ils en sont pénétrés, aussi je la réserve pour les plus grandes fautes[10]; les légères sont moins châtiées: un ménage nonchalant, par exemple, qui entretient mal le bien que l'État lui confie, je le change de maison, je l'établis dans une terre inculte, où il lui faut le double de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre; est-il devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'égard des crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne, ils sont punis par une marque dans les habillemens; s'ils habitent la Capitale, je les punis par la privation de paraître chez moi: je ne reçois jamais, ni un libertin, ni une femme adultère; ces avilissemens les mettent au désespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est ouverte qu'à ceux qui chérissent la vertu; qu'il faut, ou la pratiquer, ou renoncer à me jamais voir; ils changent, ils se corrigent: vous n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les mène où l'on veut en sachant les manier à propos: on les humilie, on les décourage, on les perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons incessamment sur cet article: je vous l'ai dit, je veux vous communiquer mes idées sur les loix, et vous les approuverez d'autant plus, j'espère, que c'est par l'exécution de ces idées que je suis parvenu à rendre ce peuple heureux.

Quant aux récompenses que j'emploie, continua Zamé, elles consistent en des grades militaires; quoique tous soient nés soldats pour la défense de la Patrie, quoique tous soient égaux là comme chez eux, il leur faut pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les conduire à l'ennemi: ces grades sont la récompense du mérite et des talens: je fais un bon maçon lieutenant des phalanges de l'État; un Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra capitaine; un agriculteur célèbre sera major,ainsi du reste: ce sont des chimères, mais elles flattent; il ne s'agit, ni de donner trop de rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux récompenses; il n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier le plus, et dans le second, ce qui a le plus d'empire sur l'amour-propre. La manière d'amener l'homme à tout ce qu'on veut, dépend de ces deux seuls moyens; mais il faut le connaître pour trouver ces moyens, et voilà pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance, que cette étude est le premier art du législateur; je sais bien qu'il est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des récompenses égales, de ces espèces de _pont aux ânes_, où il faut que passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit convenable au non, sans doute cela est plus commode; mais ce qui est plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces punitions qui ne corrigent point, et de ces récompenses qui flattent peu? Que vous avez toujours la même somme de vices, sans acquérir une seule vertu, et que depuis des siècles que vous opérez, vous n'avez encore rien changé à la perversité naturelle de l'homme.

Mais vous avez au moins des prisons, dis-je à Zamé, cette digue essentielle d'un Gouvernement ne doit pas avoir été oubliée par votre sagesse?--Jeune homme, répondit le législateur, je suis étonné qu'avec de l'esprit, vous puissiez une faire une telle demande: ignorez-vous que la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est qu'un ancien abus de la justice, qu'érigèrent ensuite en coutume le despotisme et la tyrannie? La nécessité d'avoir sous la main celui qu'il fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie conserva, et cette atrocité, comme tous les actes de rigueur possibles, naquit au sein de l'ignorance et de l'aveuglement: des juges ineptes, n'osant ni condamner, ni absoudre dans de certains cas, préférèrent a laisser l'accusé garder la prison, et crurent par là leur conscience dégagée, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie à cet homme, et qu'ils ne le rendaient pas à la société; le procédé en était-il moins absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement; s'il est innocent, il faut l'absoudre: toute opération faite entre ces deux points ne peut qu'être vicieuse et fausse. Une seule excuse resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de corriger; mais qu'il faut peu connaître l'homme pour imaginer que jamais la prison puisse produire cet effet sur lui: ce n'est pas en isolant un malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant à la société qu'il a outragé, c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition, et ce n'est qu'à cette seule école qu'il peut redevenir meilleur; réduit à une solitude fatale, à une végétation dangereuse, à un abandon funeste, ses vices germent, son sang bouillonne, sa tête fermente; l'impossibilité de satisfaire ses désirs en fortifie la cause criminelle, et il ne sort de là que plus fourbe et plus dangereux: ce sont aux bêtes féroces que sont destinés les guichetiers et les chaînes; l'image du Dieu qui a créé l'univers n'est pas faite pour une telle abjection. Dès qu'un Citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet; si vous voulez être juste, que sa punition soie utile à lui ou aux autres; toute punition qui s'écarte de là n'est plus qu'une infamie; or, la prison ne peut assurément être utile à celui qu'on y met, puisqu'il est démontré qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre de ce genre de vexation. La détention se trouvant secrète, comme le sont ordinairement celles de France, elle ne peut plus être bonne pour l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un impardonnable abus que tout condamne et que rien ne légitime; une arme empoisonnée dans les mains du tyran ou du prévaricateur; un monopole indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui, nourrissant ces infortunés, ne néglige ni le mensonge, ni la calomnie pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscrètement accordé aux familles, pour assouvir sur un de leur membre (coupable ou non) des haines, des Inimitiés, des jalousies et des vengeances, dans tous les cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions de tout gouvernement, et que les rois n'ont usurpée que sur la faiblesse de leur nation. Quand, un homme a fait une faute, faites-la lui réparer en le rendant utile à la société qu'il osa troubler; qu'il dédommage cette société du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut être en son pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le séquestrez pas, parce qu'un homme enfermé, n'est plus bon ni à lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un pays où les malheureux sont comptés pour rien, et les fripons pour tout; qu'un pays où l'argent et les femmes sont les premiers motifs des opérations; qu'un pays où l'humanité, la justice sont foulées aux pieds par le despotisme et la prévarication, où l'on ose se permettre des indignités de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y faites gémir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides carcérations avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en prison et non de la prison qui doit nécessairement corriger. Mais il est absolument impossible de pouvoir citer l'exemple d'un seul homme amendé dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de la bassesse et de l'avilissement? Peut-on gagner quelque chose au milieu des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la cruauté? on y dégrade son caractère, on y corrompt ses moeurs, on y devient bas, menteur, féroce, sordide, traître, méchant, sournois, parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes ses vertus contre tous les vices: et sorti de là, plein d'horreur pour les hommes, on ne s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger.[11]

Mais ce que j'ai à vous dire demain relativement aux loix, vous développera mieux mes systèmes sur tout ceci; venez, jeune homme, suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux vous donner aujourd'hui un échantillon du corps de troupes que j'opposerais à l'ennemi qui voudrait essayer une descente.

Permettez, ô mon bienfaiteur, dis-je à Zamé; avant que de quitter cet entretien, je voudrais connaître l'étendue de vos arts.--Nous bannissons tous ceux de luxe, me répondit ce philosophe, nous ne tolérons absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement, l'architecture et le militaire, voilà les seuls. J'ai proscrit absolument tous les autres, excepté quelques uns d'amusemens dont j'aurai peut-être occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier même encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos.... Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, près de la salle où j'étais avec lui, voilà un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous? C'est la calomnie traînant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de la justice.--Ah! dis-je, c'est une idée d'Appelles, vous l'avez rendue d'après lui.--Oui, me répondit Zamé, la _Grèce m'a donné l'idée et la France m'a fourni le sujet_.[12]

Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous la faire voir.

Trois mille jeunes gens armés à l'européenne, remplissaient la place publique, ils étaient séparés par pelotons, chacune de ces divisions avait quelques officiers à leur tête; voilà, me dit Zamé, mes ducs, mes barons, mes comtes, mes marquis, mes maçons, mes tisserands, mes charpentiers, mes bourgeois, et pour réunir tout cela d'un seul mot, mes bons et mes fidèles amis, prêts à défendre la patrie au dépend de leur sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable à celui-ci, c'est donc à peu-près toujours quarante-cinq mille hommes prêts à défendre nos côtes..... Avançons, ce serait au port qu'il faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons nous amuser à la leur donner nous-mêmes.

Il y avait toujours une légère garde aux ouvrages avancés, nous nous rendîmes à la dernière vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous l'exposâmes où il devait être pour être aperçu de la ville. En moins de six minutes, je n'exagère pas, quoiqu'il y eût un quart de lieue de la ville au port, l'infanterie que nous avions laissée sur la place, fut dispersée dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braquée. Pendant les efforts de ce premier élan, me dit Zamé, en allume des feux sur le sommet des montagnes qui environnent l'isle et où se tiennent perpétuellement des postes relayés chaque semaine, les milices désignées se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidité, que les détachemens de la ville la plus éloignée, celle située à trente lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze heures après l'alarme; ainsi notre année grossit à mesure que le danger croît, et si l'ennemi après de premières tentatives qui demandent bien les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout réunir, si l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgré tout ce qui doit l'en empêcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prêts à le recevoir.

Ces précautions vous assurent la victoire, dis-je a Zamé, les troupes placées sur nos vaisseaux de découverte sont beaucoup trop faibles pour lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la tranquillité dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le célèbre Cook, anglais,[13] grand homme de mer et qui réunit à ces talens tous ceux qui composent l'homme d'état et le négociateur. S'il est anglais, je ne le crains pas, dit Zamé, cette nation, à la fois guerrière et franche facilitera plutôt mes projets qu'elle ne cherchera à les détruire.

Nous regagnâmes le chemin de la ville, escorté par le détachement militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses mouvemens, et toujours avec la plus exacte précision et la légèreté la plus agréable.

Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent invités à une collation chez Zamé, et se livrèrent comme avaient fait les femmes, la veille, à plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent quelques combats de lutte et de pugilat, où présidèrent toujours l'adresse et les grâces.

Ce sexe est à Tamoé généralement beau et bien fait; arrivé à sa plus grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces, quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'élévation de leur taille nuit à la justesse et à la régularité des proportions. Leurs traits sont délicats et fins, peut-être trop même pour des hommes, leurs yeux très-vifs, leur bouche un peu grande, mais très-fraîche, leur peau fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau brun du monde. En général, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnête. La nature les a bien traités dans tout, me dit Zamé, voyant que je les examinais avec l'air du contentement... et Sainville n'osant achever ces détails devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit bas que Zamé l'avait assuré qu'il n'était point de pays dans le monde où les proportions viriles fussent portées à un tel point de supériorité, et que par un autre caprice de la nature, les femmes étaient si peu formées pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais sans secours.

Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers d'Italie dont j'ai fait former des allées près de la ville, avec des plants rapportés d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la voûte du ciel, les idées ont plus d'élévation.

La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui m'a le plus révolté dans vos gouvernemens européens.[14]

Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes humaines en disant que les Dieux ne pouvaient être apaisés à moins qu'on ne rachetât la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le même raisonnement qui vous fait égorger chaque jour des victimes aux pieds des autels de Thémis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier, n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal n'est pas le guérir, et que dans la duplicité de ce meurtre, il n'y a rien à gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature que vous outragez.--Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je à Zamé, et comment les anéantir sans cela, dans tout gouvernement qui n'est pas constitué comme le vôtre?--Je ne vous dis pas qu'il faille laisser subsister les crimes, mais je prétends qu'il faut mieux constater, qu'on ne le fait, ce qui véritablement trouble la société, ou ce qui n'y porte aucun préjudice: ce dol une fois reconnu sans doute, il faut travailler à le guérir, à l'extirper de la nation, et ce n'est pas en le punissant qu'on y réussit; jamais la loi, si elle est sage, ne doit infliger de peines que celle qui tend à la correction du coupable en le conservant à l'État. Elle est fausse dès qu'elle ne tend qu'à punir; détestable, dès qu'elle n'a pour objet que dé perdre le criminel sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de commettre une infamie égale à celle de l'infracteur, sans en retirer aucun fruit. La liberté et la vie sont les deux seuls présens que l'homme ait reçu du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer tous ses maux; or comme il ne les doit qu'à Dieu seul, Dieu seul a le droit de les lui ravir.