Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2
Chapter 12
Le projet de l'égalité admis, j'étudiai la seconde cause des malheurs de l'homme, je la trouvai dans ses passions, perpétuellement entr'elles et des loix, tour-à-tour victime des unes ou des autres, je me convainquis que la seule manière de le rendre moins malheureux, dans cette partie, était qu'il eût et moins de passions et moins de loix. Autre opération plus aisée qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant l'égalité, j'anéantissais déjà l'orgueil, la cupidité, l'avarice et l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est égal, si ce n'est de ses talens ou de ses vertus; que désirer, quelles richesses enfouir, quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que chacun possède au-delà de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les besoins de l'homme sont égaux: _Appicius_[2] n'avait pas un estomac plus vaste que _Diogène_, il fallait pourtant vingt cuisiniers à l'un, tandis que l'autre dînait d'une noix: tous les deux mis au même rang, Diogène n'eût pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le nécessaire, n'eût souffert que dans l'imagination: _Si vous voulez vivre suivant la nature_, disait Épicure, _vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda peu, l'opinion demande beaucoup_.
Dès mes premières opérations, me dis-je, j'aurai donc des vices de moins; or, la multiplicité des loix devient inutile quand les vices diminuent: ce sont les crimes qui ont nécessité les loix; diminuez la somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme criminelle, n'est plus que simple, voilà la loi devenue inutile; or, combien de fantaisies, de misères, n'entraînent aucune lézion envers la société, et qui, justement appréciées par un législateur philosophe, pourraient ne plus être regardées comme dangereuses, et encore moins comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites que pour prouver leur autorité et pour mieux enchaîner les hommes à leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins réduire à-bien peu de choses, et par conséquent l'homme qui souffre du poids de cette masse, infiniment soulagé. Le grand art serait de combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il fût, n'offensât que médiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voilà encore ce qui n'est pas difficile, et où j'imagine avoir réussi: nous y reviendrons.
En établissant le divorce, je détruisais presque tous ces vices de l'intempérance; il n'en resterait plus aucun de cette espèce, si j'eusse voulu tolérer l'inceste comme chez les Brames, et la pédérastie comme au Japon; mais je crus y voir de l'inconvénient; non que ces actions en aient réellement par elles-mêmes, non que les alliances au sein des familles n'aient une infinité de bons résultats, et que la pédérastie ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien légère importance, quand il est manifestement démontré que le véritable bonheur d'un état consiste moins dans une trop grande population, que dans sa parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces vices nuisibles, ce ne fut que relativement à mon plan d'administration, parce que le premier détruisait l'égalité, que je voulais établir, en agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une classe d'hommes séparée, qui se suffisait à elle-même, dérangeait nécessairement l'équilibre qu'il m'était essentiel d'établir. Mais comme j'avais envie d'anéantir ces écarts, je me gardai bien de les punir; les autoda-fé de Madrid, les gibets de la Grève m'avaient suffisamment appris que la véritable façon de propager l'erreur, était de lui dresser des échafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine du monde; je semai du dégoût sur le premier de ces vices, je couvris le second de ridicules, vingt ans les ont anéantis, je les perpétuais si je me fusse servi de prisons ou de bourreaux.
Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouvée toute fumante des bûchers de Merindol et de Cabrières: on distinguait les potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse cloche la Saint-Barthélemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres ordonnés pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les malheureux pères de votre religion (les Juifs) se brûlaient en Espagne en récitant les mêmes prières que ceux qui les déchiquetaient; on ne me parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, passé-je en Ecosse, en Bohême, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de bataille où des hommes avaient charitablement égorgé leurs frères pour leur apprendre à adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'écriai-je, sont-ce donc les furies de l'enfer que ces frénétiques servent? quelle main barbare les pousse à s'égorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion sainte que celle qui ne s'étaie que sur des monceaux de morts, que celle qui ne stigmatise ses cathécumènes qu'avec le sang des hommes! Eh que t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systèmes et nos opinions! Que fait à ta grandeur la manière dont l'homme t'invoque, c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plaît, c'est qu'il soit humain:tu n'exiges ni génuflexions, ni cérémonies; tu n'as besoins ni de dogmes, ni de mystères; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.
Dépouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut être matière à discussion, que sa simplicité soit telle, qu'aucune secte n'en puisse naître; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez s'il est possible qu'il se partage jamais sur la façon de le servir. Nous croyons l'Éternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans qu'il soit besoin de médiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices que ceux de nos âmes, comme nous n'avons aucune cérémonie, comme c'est à Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours pour les éviter; que c'est à lui seul que nous avouons mentalement celles qui troublent notre conscience, les prêtres nous sont devenus superflus, et nous n'avons plus redouté, en les bannissant à jamais, de voir massacrer nos frères pour l'orgueil ou l'absurdité d'une espèce d'individus inutile à l'État, à la nature, et toujours funeste à la société.
Oui, dis-je, je donnerai des lois simples à cet excellent peuple, mais la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le souverain être peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me croirais criminel moi-même à l'instant où j'oserais usurper ces droits. Accoutumés à vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres Européens, accoutumés à supposer un lieu de tourmens, où vont tous ceux que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de même des macérations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous n'établissiez cette nécessité du plus grand des crimes, (la destruction de son semblable) que vous ne l'établissiez, dis-je, que sur une chimère née de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnête homme, en me serrant les mains, l'idée que le mal peut jamais amener le bien, est un des vertiges le plus effrayant de la tête des sots. L'homme est faible, il a été crée tel par la main de Dieu; ce n'est, ni à moi de sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprême, ni à moi, d'oser punir l'homme d'être ce qu'il faut nécessairement qu'il soit. Je dois mettre tous les moyens en usage pour tâcher de le rendre aussi bon qu'il peut l'être, aucuns pour le punir de n'être pas comme il faudrait qu'il fût. Je dois l'éclairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais il n'appartient à personne de vouloir régler les actions des autres. Le bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volonté de l'Éternel, et je n'y travaille pas en l'égorgeant. Je veux bien donner mon sang pour épargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une goûte pour ses faiblesses ou pour mes intérêts. Si on l'attaque, il se défendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule défense de ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige déjà d'assez de maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer. J'ai reçu de ces honnêtes citoyens, le pouvoir de leur être utile, je n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur persécuteur; je serai leur père, et non pas leur bourreau, et ces hommes de sang qui prétendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables, ces vautours altérés de carnage, que je compare à des cannibales, je ne les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y servir, parce qu'à chaque feuille de l'histoire des peuples qui les souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages d'un législateur, ou refuser de s'unir à la nation quand il est question de sa gloire; enchaîner cette même nation si elle est faible, l'abandonner si elle a de l'énergie, et que de tels monstres, dans un État, ne sont que fort dangereux.
Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies m'effraya. Quelle nécessité, me dis-je, de chercher des établissemens si éloignés? Notre véritable bonheur, dit un de vos bons écrivains, exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin? Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts factices? Le sucre, le tabac, les épices, le café, etc. valent-ils les hommes que vous sacrifiez pour ces misères?
Le commerce étranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut échanger son superflu contre des objets d'agrément ou de frivolité; le luxe peut se permettre à l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'êtes dans aucuns de ces cas en France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous êtes dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a, riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acquérir pour être bien, ni d'échanger pour être mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas au-delà de vos besoins, sans que vous soyez obligés ou d'établir des colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde pour ajouter à votre bien-être? Plus avantageusement situé qu'aucun autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisément du sucre, du tabac et du café. Voilà dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'épices, cette privation où gagnerait votre santé, pourrait-elle vous donner des regrets? N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir à l'aisance du citoyen, même au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos étoffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe; relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de goût, c'est vous qui en envoyez à toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles, vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage précieux de s'améliorer dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous êtes souvent obligés d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-être avec des soins auriez-vous ceux de l'Amérique; vos bois de chauffage et de construction seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir. Qu'avez-vous donc besoin du commerce étranger? Obligez les nations étrangères à venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'équipez plus de vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet élément dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux dépends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette considération à laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies, elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des enfans si loin de leur mère. Ici je pris la liberté d'interrompre Zamé pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.--Ce que vous me dites, reprit-il, je l'avais prévu, il en arrivera autant aux espagnols, ou ce qui est plus vraisemblable encore, la république de Waginston s'accroîtra peu à peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord l'Amérique, et puis fera trembler la terre. Excepté vous, Français, qui finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir républicains à votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne à une nation aussi franche, aussi remplie d'énergie et de fierté que la vôtre.[6]
Quoi qu'il en soit, je le répète, une nation assez heureuse pour avoir tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortunée, nous pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.
La résolution que je formai après l'étude de cette partie, fut donc de rapporter dans mon isle, pour ajouter à ses productions naturelles, une grande quantité de plantes européennes, dont l'usage me parut agréable; de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en établir ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher tout objet de luxe, de jouir de nos productions améliorées ou augmentées par nos soins, et de rompre entièrement tout fil de commerce, excepté celui qui se fait intérieurement par le seul moyen des échanges. Nous avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois; nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir d'eux... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce autrement établi, ne tarderait pas à nous attirer la guerre; ils ne connaissent pas nos forces; nous les écraserions, et l'épargne du sang est la première règle de toutes mes démarches. Nous vivons donc en paix avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait chérir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement à nous si nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles; attaquées par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats: il n'en est pas un seul qui ne préférât la mort à l'idée de changer de gouvernement: voilà encore un des fruits de ma politique; c'est en me faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils peuvent désirer, que je les ai liés par des noeuds indissolubles; en s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent, leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat bien pour ces choses là. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voilà vos maisons, voilà vos biens et voilà ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos souverains d'Europe ont-ils de tels intérêts à offrir à leurs mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est indifférente, mais dont ils ne se doutent même pas. Ayez chez vous une bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au plus petit caprice de vos souverains ou à la plus légère fantaisie de leurs maîtresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner, un homme qui a le secret de la machine, doit être considéré et retenu; il est imprudent de confier ce secret à tant de citoyens à la fois; qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont sûrs de n'être élevés qu'un instant? Ils ne s'occupent que de leurs intérêts et négligent entièrement les vôtres. Fortifiez vos frontières, rendez-vous respectables à vos voisins. Renoncez à l'esprit de conquêtes, et n'ayant jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'hommes en tout tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras à la charrue, bien mieux placés qu'à porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par siècle et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlèverez plus alors au père de famille des enfans qui lui sont nécessaires, vous n'introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi l'élite de vos citoyens,[7] et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une armée formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos écrivains parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule opération de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop nombreuse, et si elle ne l'était pas beaucoup trop, enchaînerait-il d'un coté, par les noeuds du célibat, tous ces militaires pris sur la fleur de la nation même, et ne rendrait-il pas de l'autre la liberté à cette multitude de prêtres et de religieuses également liés par les chaînes absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du _trop_, malgré ces digues puissantes offertes à la population, puisqu'elle est encore trop forte; malgré tout cela, il est donc ridicule de se récrier toujours sur le même objet: me trompé-je? Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accroître, les petits moyens que vous alléguez. Ouvrez vos cloîtres, n'ayez plus de milice inutile, et vos sujets quadrupleront.
Je passais un jour à Paris sur cette arène de Thémis, où les prestolets de son temple, le frac élégant sous le cotillon noir, condamnent si légèrement à la mort, en venant de souper chez leurs catins, des infortunés qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un spectacle à ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce malheureux, demandai-je? Il est pédéraste, me répondit-on; vous voyez bien que c'est un crime affreux, il arrête la population, il la gêne, il la détruit... ce coquin mérite donc d'être détruit lui-même.--Bien raisonné, répondis-je à mon philosophe, Monsieur me paraît un génie.... Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de là, dans un monastère, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, fraîche et belle, qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la solitude où elle était.... Ami, dis-je à mon voisin, que fait cette fille?--C'est une Sainte, me répondit-on, elle renonce au monde, elle va enterrer dans le fond d'un cloître le germe de vingt enfans dont elle aurait fait jouir l'État.--Quel sacrifice!--Oh! oui, Monsieur, c'est un ange, sa place est marquée dans le Ciel.--Insensé, dis-je à mon homme, ne pouvant tenir à cette inconséquence, tu brûles là un malheureux dont tu dis que le tort est d'arrêter la propagation, et tu couronnes ici une fille qui va commettre le même crime; accorde-toi, Français, accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un étranger raisonnable qui voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie ou de l'absurdité.
Je n'ai qu'un ennemi à craindre, poursuivit Zamé, c'est l'Européen inconstant, vagabond, renonçant à ses jouissances pour aller troubler celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus précieuses que les siennes, désirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, féroce, inquiet, né pour le malheur du reste de la terre, catéchisant l'Asiatique, enchaînant l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore dans le milieu des mers de malheureuses isles à subjuguer; oui, voilà le seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il vient; le seul, ou qui nous détruira, ou qui n'abordera jamais dans cette isle; il ne le peut que d'un côté; je vous l'ai dit, ce côté est fortifié de la plus sûre manière: vous y verrez les batteries que j'ai fait établir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donné mon père. Je fis construire trois vaisseaux de guerre à Cadix, je les fis remplir de canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis déposer tout cela dans le magasin du port qu'avait fait construire mon prédécesseur; les canons furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois le mois aux différentes manoeuvres nécessaires à cette artillerie; mes Concitoyens savent que ces précautions ne sont prises que contre l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inquiètent pas, ils ne cherchent même point à approfondir les effets de ces munitions infernales dont je leur ai toujours caché les expériences; les jeunes gens s'exercent sans tirer; si la chose était sérieuse, ils savent ce qui en résulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent, je n'aurais pas eu besoin de ces précautions; vos barbares compatriotes m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu'à regret.