Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

Chapter 11

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[10] L'antropophagie n'est certainement pas un crime; elle peut en occasionner, sans doute, mais elle est, indifférente par elle-même. Il est impossible de découvrir quelle en a été la première cause: MM. Meunier, Paw et Cook ont beaucoup écrit sur cette matière sans réussir à la résoudre; le second paraît être celui qui l'a le mieux analysée dans ses recherches sur les Américains, tome I, et cependant, quand on en a lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu'on ne l'était auparavant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette coutume a été générale sur notre planète, et qu'elle est aussi ancienne que le monde; mais la cause: le premier motif qui fit exposer un quartier d'homme sur la table d'un autre homme, est absolument indéfinissable; en analysant, on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu légitimer cette coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime; appétit désordonné, provenant de la même cause que les vapeurs hystériques des femmes; vengeance, plusieurs traits d'histoire appuient ces trois motifs; raffinement dépravé de débauche ou besoin, ce que confirment d'autres traits d'histoire; mais il est impossible de dire lequel de ces motifs fît naître la coutume: une nation toute entière ne commença sûrement pas; quelque particulier, par l'un de ces quatre motifs, rendit compte de ce qu'il avait éprouvé, il se loua de cette nourriture, et la nation suivit peu à peu cet exemple. Ce ne serait pas, ce me semble, un sujet indigne des académies, que de proposer un prix pour celui qui dévoilerait l'incontestable origine de cette coutume.

[11] Une chose singulière, sans doute, est que cet avilissement des femmes enceintes ait été retrouvé dans les isles fortunées de la mer du Sud par le Capitaine Cook: il y a quelques pays en Asie et en Amérique où cette coutume est la même.

[12] Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imbécile politique avait mal réussi en France à quelques-uns des gens dont il parle: on congédia le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que peu de gens en place avaient aussi impunément et mal-adroitement volé. Arrivé d'Espagne, clerc de Procureur à Paris, s'y trouver six cent mille livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu'on ne peut plus être utile au Roi, parce qu'on se ruine à son service, est une effronterie rare et bien digne du méprisable aventurier dont il s'agit ici; mais que ces insolens fripons-là n'avoient pas été privés de leur liberté, ou de leurs biens, et même de leurs jours, tandis qu'on pendait un malheureux valet pour cinq sols: voilà de ces contradictions bien faites pour faire mépriser le gouvernement qui les tolérait.

[13] On appelle Esprits animaux, ce fluide électrique, qui circule dans lés cavités de nos nerfs; il n'est aucune de nos sensations, qui ne naissent de l'ébranlement causé à ce fluide; il est le sujet de la douleur et du plaisir; c'est, en un mot, la seule âme admise par les philosophes modernes. Lucrèce eut bien mieux raisonné, s'il eût connu ce fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vérité, sans venir à bout de la saisir.

[14] «Rien de plus aisé à concevoir, dit Fontenelle, (le plus délicat de nos poëtes, pourtant,) qu'on puisse être heureux en amour, par une personne que l'on ne rend point heureuse; il y a des plaisirs solitaires, qui n'ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit très-délicieusement, quoi qu'on ne les donne pas; ce n'est qu'un pur effet de l'amour-propre ou de la vanité, que le désir de faire le bonheur des autres; c'est une fierté insupportable, de ne consentir â être heureux, qu'à condition de rendre la pareille.... Un sultan, dans son sérail, n'est-il pas mille fois plus modeste; il reçoit des plaisirs sans nombre, et ne se pique d'en rendre aucun.... Que l'on étudie bien le coeur de l'homme, on y trouvera que cette délicatesse tant estimée, n'est qu'une dette que l'on paye à l'orgueil; on ne veut rien devoir». Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzagues, page 183 et suiv.

Ce sentiment se trouve dans Montesquieu, dans Helvétius, dans la Mettrie, & c. et sera toujours celui des vrais philosophes.]

[15] Cette différence est portée jusqu'à 3.982 livres d'air, desquels nous sommes plus ou moins pressés dans les variations du temps. Est-il étonnant, d'après cela, que nous éprouvions une différence aussi sensible dans notre organisation d'une saison à l'autre.

[16] Il est vraisemblable que ce peuple tient cette exécrable coutume, de ses voisins les Hottentots, où elle est générale; une chose plus singulière est que le capitaine Cook l'ait trouvée dans plusieurs de ses découvertes, et particulièrement à la nouvelle Zélande.

[17] La bravoure et la férocité ont un sens où elles peuvent se confondre. En quoi consiste la bravoure? à étouffer les sentimens naturels, qui nous portent à notre conservation; dans la férocité, il s'agit de la conservation des autres; mais le mouvement est toujours d'étouffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu'un homme féroce n'était jamais brave; le courage, à le bien prendre, n'est qu'une sorte de férocité, et ne peut être compris, philosophiquement parlant, que dans la classe des vices; nos seuls préjugés en font une vertu; mais nos préjugés sont toujours bien loin de la nature.

[18] Le rival de Dieu est peint sous l'emblème du serpent: nous savons l'histoire du serpent d'airain, chez les juifs; le culte du serpent, en un mot, est universel; l'instrument que nous employons dans nos églises, sous cette forme, est un reste de cette idolâtrie.

[19] Ce peuple n'est pas le seul dominé par cette opinion; un des personnages de la scène entrera bientôt dans un plus grand détail sur ces usages. Nous y renvoyons le lecteur.

[20] Voici sans doute l'endroit où Sarmiento doit, suivant ce qu'il a dit, contrarier ses principes; car nous avons vu et nous verrons encore qu'il est bien loin d'être le partisan de l'égalité, il arrive souvent que pour étayer un système, quand on le discute avec un homme prévenu, on est obligé de donner entorse à quelqu'un de ses principes, pour mieux convaincre l'adversaire en parlant de ses moeurs ou des opinions qu'il a. Il est clair que c'est ici l'histoire du Portugais.

[21] A combien peu d'années seroit réduit le temps de cette fertilité, si l'on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranché les neuf mois, où quelque semence que le champ reçoive, il ne peut plus cependant rapporter; la fertilité de la femme qu'on suppose, ne s'entendroit plus qu'à 80 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour l'assertion.

[22] Voyez Plutarque, vie de Solon et de Licurgue.

[23] «Quant aux peines infligées contre l'ennemi des plaisirs purs et chastes de la nature, elles doivent dépendre du caractère de la nation que gouverne le législateur; sans cela, la loi qui protège les moeurs peut devenir aussi dangereuse que leur infraction.» _Philosophie de la Nature_, tome I, page 267.

[24] Les rigueurs théocratiques étayent toujours l'aristocratie; la religion n'est que le moyen de la tyrannie, elle la soutient, elle lui prête des forces. Le premier devoir d'un Gouvernement libre, ou qui recouvre sa liberté, doit être incontestablement le brisement total de tous les freins religieux; bannir les Rois, sans détruire le culte religieux, c'est ne couper qu'une des têtes de l'hydre; la retraite du despotisme est le parvis des temples; persécuté dans un État, c'est-là qu'il se réfugie, et c'est de là qu'il reparaît pour renchaîner les hommes quand on a été assez mal-adroit pour ne pas l'y poursuivre en détruisant et son perfide asyle et les scélérats qui le lui donnent.

[25] La racine de l'_igname_ est longue d'un pied et demi dans les bonnes terres; elle se plante en Décembre: on connaît sa maturité lorsque ses feuilles se flétrissent: on la coupe en morceaux, on la mange rôtie sur la braise; ou bien on la fait bouillir avec de la chair salée; elle sert quelque fois de pain: on en fait aussi des bouillies agréables; les nègres en font du langou et du pain.

[26] Je le répète, il en sera toujours de même dans tous les Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne réussira à se défaire de l'un de ces jougs, s'il ne secoue l'autre.

[27] Animal de 17 pieds de haut, qu'on trouve aussi chez les Hottentots, voisins de ces peuples. Voyez les Voyages Bougainville, p. 402, tome II.

[28] Paw parle de cette même plante comme indigène de l'Amérique.

[29] Ville d'Italie où enseignait Pithagore.

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ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE

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TOME II.

QUATRIÈME PARTIE.

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Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

1795.

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Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur prius oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum aetas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthy lathicem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

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SUITE DE LA LETTRE 35e.

_Déterville à Valcour_.

HISTOIRE DE ZAMÉ.

Sur la fin du règne de Louis XIV, dit Zamé, un vaisseau de guerre français voulant passer de la Chine en Amérique, découvrit cette isle, qu'aucun navigateur n'avait encore aperçue, et sur laquelle aucun n'a paru depuis; l'équipage y séjourna près d'un mois, abusa de l'état de faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et y commit beaucoup de désordre. Au moment du départ, un jeune Officier du vaisseau, devenu éperdument amoureux d'une femme de cette contrée, se cacha, laissa partir ses compatriotes, et dès qu'il les crut éloignés, assemblant les chefs de la nation, il leur déclara par le moyen de la femme qu'il aimait, et avec laquelle il était venu à bout de s'entendre, qu'il n'était resté dans l'île que par l'excessif attachement qu'un si bon peuple lui avait inspiré; qu'il voulait le garantir des malheurs que lui présageait la découverte que sa nation venait d'en faire, puis montrant aux chefs réunis un canton de cette île où nous sommes assez malheureux pour avoir une mine d'or: «Mes amis, leur dit-il, voilà ce qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil métal, dont vous ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le plus cher objet de leurs désirs; pour l'arracher des entrailles de votre terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous enchaîneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-être, ils vous relégueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les Espagnols), dans un continent à quelques cents lieues de vous, dont vous ne connaissez pas la situation, et qui abonde également en ces sortes de richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacité en demeurant parmi vous, connaissant leur manière de s'emparer d'une île, je pourrai la prévenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous enseigner à vous défendre, peut-être enfin vous ravirai-je à leur cupidité: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique récompense accordez-moi celle que j'aime.»

Il n'y eut qu'une voix: sa maîtresse lui fut accordée, et on lui donna dès l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour exécuter ce qu'il annonçait.

Il parcourut l'île, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ cinquante lieues de circonférence, entièrement environnée de rochers, excepté par le seul côté où vous êtes venu, il ne la jugea que dans cette partie susceptible des défenses de l'art; peut-être n'avez-vous pas observé la manière dont il a rendu ce port inabordable, nous irons le visiter tantôt, et je vous convaincrai sur les lieux même, que si nous n'avions jugé votre faiblesse et votre embarras pour seules causes de votre arrivée dans notre île; vous n'y seriez pas venu avec tant de facilité. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir à _Tamoé_, fut donc fortifiée par lui à l'européenne; il, y ménagea des batteries qui n'ont pu être perfectionnées et remplies que par moi; il leva une milice, établit une garnison dans un fort construit à l'entrée de la baye, et plut tellement à la nation enfin, par la sagesse de ses soins et la supériorité de ses vues, que son beau-père, un de nos principaux chefs, étant mort, il fut unanimement élu souverain de l'île: de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement fût héréditaire, afin qu'inculquant ses desseins à celui qui lui succéderait, cet héritier pût être à portée de les suivre et de les améliorer. On y consentit.... Telle fut l'époque où je vis le jour; je suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher à la nation, ce fut à moi qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les avoir remplies.

Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer ce que j'ai fini; en vous détaillant mes opérations, vous connaîtrez les siennes: revenons à ce qui les précéda.

Dès que j'eus atteint l'âge de 15 ans, mon père en passa 5 à m'apprendre l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, le dessein, et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes: tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec autant de magnificence que d'utilité: on ne peut malheureusement sortir d'ici, saris que ce métal ne devienne nécessaire; mais continuez à le laisser dans le mépris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui ne le connaîtrait qu'en se dégradant. Qu'elle ne cesse d'être persuadé que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant ensuite fait remplir quelques coffres de ce métal, il fit couvrir et cultiver l'endroit dont il l'avait tiré, afin d'en faire oublier jusqu'à la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand bâtiment qu'il avait fait construire d'après ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: «O toi que je ne reverrai peut-être jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui m'adopte, va connaître l'univers, mon fils, va prendre chez tous les peuples de la terre ce qui te paraîtra le plus avantageux à la félicité du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mêlés à d'affreuses absurdités.... Instruis-toi, apprends à connaître tes semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne t'éblouisse point, démêle les sous la pompe où se dérobent leur médiocrité, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours détesté les rois, et ce n'est pas un trône, que je te destine, je veux que tu sois le père, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu sois son législateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut donner, en un mot, et non pas des fers. Méprise souverainement ces tyrans, que l'Europe va dévoiler à les regards, tu les verras par-tout entourés d'esclaves, qui leur déguisent la vérité, par ce que ces favoris auraient trop à perdre en la leur montrant; ce qui fait que les rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'être vertueux; celui qui marche à découvert, celui dont la conscience est pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est souillé, celui qui n'écoute que ses passions, aime l'erreur et la flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles allègent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses sujets dans la joie, quand ils sont noyés dans les larmes. En démêlant la cause qui engage les courtisans à la flatterie, qui les contraints à jeter un voile épais sur les yeux de leur maître, tu dévoileras les vices du gouvernement; étudie-les pour les éviter; l'obligation défaire la félicité de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y parvenir, si affreux d'échouer, qu'un législateur ne doit avoir d'instans heureux dans la vie, que ceux où ses efforts réussissent.

La diversité des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme infatué du sien, s'imaginer que celui-là seul est le bon, que celui-là seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus à l'un qu'à l'autre; en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile à l'homme, qu'autant qu'il prête des forces à la morale, qu'autant qu'il peut devenir un frein à la perversité; il faut pour cela qu'il soit pur et simple: s'il n'offre à tes yeux que de vaines cérémonies, que de monstrueux dogme, et que d'imbéciles mystères, fuis ce culte, il est faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils imposteurs qui le répandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils, déteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et de la stupidité des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais s'il s'en présente un à tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui, vertueux dans sa morale, méprisant tout faste, rejetant toutes fables puériles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis celui-là, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries révérées là, méprisées ici, que l'on peut plaire à l'Éternel, c'est par la pureté de nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un Dieu, voilà les vertus qui le forment, voilà les seules que l'homme doive imiter. Tu t'étonneras de même de la diversité des loix: en les examinant toutes avec l'égale attention que je viens d'exiger de toi pour les cultes, songe que la seule utilité des loix est de rendre l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'écarte de ce principe.

La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me proposais; je n'ai pu que te préparer la voie, c'est à toi d'achever la carrière; laisse nos principes à tes enfans, et deux ou trois générations vont placer ce bon peuple au comble de la félicité.... Pars.

Il dit: me renouvela ses embrassemens... et les flots m'emportèrent. Je parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je ne les employai qu'à connaître les hommes; me mêlant avec eux sous toutes sortes de déguisemens, tantôt comme le fameux Empereur de Russie, compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un à construire un vaisseau, à conserver des traits chéris sur la toile, à modeler la pierre ou le marbre, à édifier un palais, à diriger des manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la connaissance des terres qui leur sont propres, la manière de cultiver les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer à la nourriture de l'homme.... M'élevant au-dessus de ces états, le poëte embellissait mes idées, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les faits à la postérité, de faire connaître les moeurs de toutes les nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science inintelligible des dieux; le suppôt des loix me conduisait à celle plus chimérique encore, d'enchaîner l'homme pour le rendre meilleur; le financier me dirigeait dans la levée des impôts, il me développait le système atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et de réduire le peuple à la misère, sans rendre l'état plus florissant; le commerçant, bien plus cher à l'état, m'apprenait à équivaloir les productions les plus éloignées aux monnaies fictives de la nation, à les échanger, à se lier par le fil indestructible de correspondance à tous les peuples du monde, à devenir le frère et l'ami du chrétien comme de l'Arabe, de l'adorateur de Foé, comme du sectateur d'Ali, à doubler ses fonds en se rendant utile à ses compatriotes, à se trouver, en un mot, soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature, resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de toutes leurs félicités, sans avoir quitté ses lambris. Le négociateur, plus souple, m'initiait dans les intérêts des princes; son oeil perçant le voile épais des siècles futurs, il calculait, il appréciait avec moi les révolutions de tous les empires, d'après leur état actuel, d'après leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous, l'orgueil et l'intérêt immolant le peuple aux pieds des autels de la fortune, et le trône de ces ambitieux élevé par-tout sur des fleuves de sang. L'homme de cour, enfin, plus léger et plus faux, m'apprenait à tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu'à me désespérer d'être né pour le devenir.

Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la vanité, l'envie, l'avarice et l'intempérance asservir le faible aux caprices de l'homme puissant; par-tout je pus réduire l'homme en deux classes, toutes deux également à plaindre: dans l'une, le riche esclave de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortuné, victime du sort; et je n'aperçus jamais ni dans l'une, l'envie d'être meilleure, ni dans l'autre, la possibilité de le devenir, comme si toutes deux n'eussent travaillé qu'à leur malheur commun, n'eussent cherché qu'à multiplier leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en doublant ses désirs; et la plus pauvre, insultée, méprisée par l'autre, n'en pas même recevoir l'encouragement nécessaire à soutenir le poids du fardeau: je réclamai l'égalité, on me la soutint chimérique; je m'aperçus bientôt que ceux qui la rejetaient n'étaient que ceux qui devaient y perdre, de ce moment je la crus possible... que dis-je! de ce moment je la crus seule faite pour la félicité d'un peuple[1]; tous les hommes sortent égaux des mains de la nature, l'opinion qui les distingue est fausse; par-tout où ils seront égaux, ils peuvent être heureux; il est impossible qu'ils le soient où les différences existeront. Ces différences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de la nation heureuse, et le législateur doit travailler à ce qu'elles le soient toutes également. Ne m'objectez point les difficultés de rapprocher les distances, il ne s'agit que de détruire les opinions et d'égaliser les fortunes, or cette opération est moins difficile que l'établissement d'un impôt.

A la vérité, j'avais moins de peine qu'un autre, j'opérais sur une nation encore trop près de l'état de nature, pour s'être corrompue par ce faux système des différences; je dus donc réussir plus facilement.