Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2

Chapter 10

Chapter 103,910 wordsPublic domain

Le vent était bon, la mer peu agitée; nous venions de doubler la Nouvelle Zélande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous avancions à pleine voile vers le Tropique; soupçonnant le groupe des îles de la Société, à peu de distance de nous, sur notre gauche, le pilote y dirigeait le Cap, lorsqu'un coup de vent d'Occident s'éleva avec une affreuse impétuosité, or nous éloigna tout-à-coup de ces îles. La tempête devint effroyable, elle était accompagnée d'une grêle si grosse, que les grains blessèrent plusieurs matelots. Nous carguâmes à l'instant nos voiles, nous abattîmes nos vergues de perroquet, et bientôt nous fûmes obligés de changer nos manoeuvres, et d'aller à mât et à cordes, jusqu'à ce que nous eussions été portés contre terre, ce qui devait nous perdre ou nous sauver; enfin cette terre, aussi désirée que crainte, se fît voir à nous, vers la pointe du jour, le lendemain. Si le vent, qui nous y jetait avec violence, ne se fût apaisé avec l'aurore, nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous pûmes gouverner; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touché pendant l'orage, et faisant près de trois voies d'eau à l'heure, nous fumes contraints de nous diriger, à tout événement, vers l'île que nous apercevions, à dessein de nous y radouber.

Cette île nous paraissait charmante, quoique toute environnée de rochers, et dans notre horrible état, nous savourions au moins l'espoir flatteur de pouvoir réparer nos maux, dans une contrée si délicieuse.

J'envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnaître un ancrage, et sonder les dispositions des habitans; la chaloupe revint trois heures après, avec deux naturels du pays, qui demandèrent à me saluer, et qui le firent à l'européenne: je leur parlai tour-à-tour quelqu'une des langues de ce continent; mais ils ne me comprirent point. Je crus m'apercevoir cependant, qu'ils redoublaient d'attention, quand je me servais de la langue française, et que leurs oreilles étaient faites à en entendre les sons. Quoi qu'il en fût, leurs signes très-intelligibles, et qui n'avaient rien de sauvage, m'apprirent que leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez eux, tout ce qu'il fallait pour nous secourir. Les ayant assuré de mes intentions pacifiques, je leur offris quelques présens, ils les refusèrent avec noblesse, et nous avançâmes. Nous trouvâmes près de la côte, un bon mouillage par 12 ou 15 brasse, et joli sable rouge; on jeta l'ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre où nous abordions, était située au-dessus du Tropique, entre le 260 et 263e degré de longitude, et entre le 25 et 26e degré de latitude méridionale, peu-éloignée d'une terre vue autrefois par _Davis_.

Un nombre infini d'insulaires des deux sexes, bordait la côte, quand nous arrivâmes; ils nous reçurent avec des signes de joie, qui ne pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes; mais ils en furent à l'instant repoussés avec autant de décence, que de fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la bienveillance de ces peuples. A peine eus-je pris terre, que deux habitans s'avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations d'amitié, et me firent comprendre qu'ils étaient là pour me conduire chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande discrétion, et n'emmenai avec moi que mes deux officiers. Après avoir observé à la hâte, de superbes fortifications européennes, qui défendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientôt, nous entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, à quatre rangs d'arbres qui conduisait du port à la ville.

Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup-d'oeil charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit sa forme était exactement ronde; routes les rues en étaient alignées; mais chacune de ces rues était plutôt une promenade, qu'un passage. Elles étaient bordées d'arbres, des deux côtés, des trottoirs régnaient le long des maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable. Toutes ces maisons étaient uniformes; il n'y en avait pas une qui fût, ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un rez-de-chaussée, un premier étage, une terrasse à l'italienne, au-dessus, et présentait de face une porte régulière d'entrée, au milieu de deux fenêtres, qui, chacune, avait au-dessus d'elle la croisée servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient régulièrement peintes par compartimens symétriques, en couleur de rose et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l'air d'une décoration. Après en avoir longé quelques-unes, qui nous parurent d'autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à la diversité du spectacle. Nous arrivâmes sur une assez grande place d'une parfaite rondeur, et environnée d'arbres. Deux seuls bâtimens circulaires, remplissaient en entier cette place; ils étaient peints comme les maisons, et n'avaient de plus qu'elles, qu'un peu plus de grandeur et d'élévation. L'un de ces logis était le palais du chef; l'autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientôt l'usage.

Bien d'extraordinaire ne nous annonça la maison du chef; nous n'y vîmes aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs précautions et leurs armes, semblent dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que l'infortune ne puisse apporter à ses pieds, l'image des maux dont elle est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-même à la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous guidaient ou nous accompagnaient; tous s'empressaient de l'approcher; tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amitié à tous.

Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le seul coeur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces temps heureux de l'âge d'or. Je crus voir enfin Sésos; tris au milieu de la ville de Thèbes.

Zamé, (c'était le nom de cet homme rare), pouvait avoir soixante-dix ans, à peine en paraissait-il cinquante; il était grand, d'une figure agréable, le port noble, le sourire gracieux, l'oeil vif, le front orné des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l'agrément de l'âge mûr toute la majesté de la vieillesse.

Dès qu'il nous vit, il nous reconnut pour Européens, et sachant que le français est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de suite dans cette langue, de quelle Nation j'étais?... De celle dont vous parlez la langue, dis-je en le saluant.--Je la connais, me répondit Zamé, j'ai habité trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons ensemble.... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas.--Non, ils sont Hollandais.... Et il leur adressa aussi-tôt quelques paroles flatteuses dans leur langue.--Vous vous étonnez de rencontrer un sauvage aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi, j'éclaircirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire.

Nous entrâmes à sa suite dans le palais: les meubles en étaient simples et propres, plus à l'asiatique qu'à l'européenne, quoiqu'il y en eût quelques-uns totalement à l'usage de notre Nation. Six femmes, fort belles, en entouraient une d'environ 60 ans, et toutes se levèrent à notre arrivée.--Voilà ma femme, me dit Zamé en me présentant la plus vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies; j'ai de plus deux garçons: s'ils vous savaient ici, ils y seraient déjà. Je suis certain que vous les aimerez; et Zamé s'apercevant de ma surprise à tant de candeur: je vous étonne, me dit-il, je le vois bien.... On vous a dit que j'étais le Chef de cette Nation, et vous êtes tout surpris qu'à l'exemple de vos Souverains d'Europe, je ne fasse pas consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous pourquoi je ne leur ressemble point, c'est qu'ils ne savent qu'être Roi, et que j'ai appris à être homme. Allons, mettez-vous à votre aise, nous jaserons, je vous instruirai de tout: commencez d'abord par dire vos besoins; que désirez-vous? Je suis pressé de le savoir, afin de donner des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ.

Attendri de tant de bontés, je ne cessais d'en marquer ma reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours dans notre langue: je suis bien aise que vous voyiez un Européen; mais je suis fâché qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de remercier le bienfaiteur, comme si ce n'était pas celui qui oblige qui dût rendre grâce à l'autre.

Alors, j'établis nos besoins.... Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et même de bons ouvriers pour aider les vôtres; mais vous ne me parlez pas de provisions, vous devez en manquer: vous avez peut-être cru que je voulais vous les donner?... point du tout, je vous les vends.... Ou rien de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.

Toujours de plus en plus touché de cette franchise si rare dans un Souverain, je me prosternai à ses genoux.--Eh bien, eh bien! dit-il en me relevant.... Zoraï, continua-t-il en s'adressant à sa femme, voilà comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y trouveront déjà une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui leur manque: s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent; mais vous et vos officiers, n'aurez point d'autre logement que ma maison; elle est commode et vaste: j'y ai quelquefois reçu des amis, je n'y ai jamais vu de courtisans.

Zamé donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau.--Eh bien! me dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront dîner avec moi.--Ils saluèrent et prirent congé.

Peu après, deux citoyens de la même espèce que ceux que nous avions vus dans la ville, habillés de même; (tous, à la couleur près, l'étaient également) vinrent avertir Zamé qu'il était servi: nous passâmes dans une grande pièce où le repas était préparé à l'européenne.--Voici la seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable; vous ne mangeriez pas commodément comme nous, et j'ai ordonné qu'on plaçât des sièges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera point, et sans attendre mes remercimens, il s'assit à côté de sa femme, me fit mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres places.--Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe, vous ne vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez peut-être: les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n'ai jamais eu que cette bonne amie, et n'en aurai sûrement point d'autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités! mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes, n'était pas fait pour commander aux hommes.

Oh l'excellent homme! s'écria madame de Blamont, je l'aime déjà passionnément. J'espère que vous n'eûtes pas peur à ce souper de manger de la chair humaine, comme chez votre vilain portugais.--Il s'en faut bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut même aucune sorte de viande: tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisserie.--Le plus mauvais petit prince d'Allemagne fait meilleure chère que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit Zamé. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'il nourrit son orgueil beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur et de la magnificence à faire assommer vingt bêtes pour en substanter une. Ma vanité se place à des objets différens: être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l'entourent, faire le bien, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les seules choses, mon ami, qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard met un moment au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que nous nous abstenons de viande, c'est par régime, c'est par humanité: pourquoi sacrifier nos frères quand la nature nous donne autre chose? Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon D'engloutir dans ses entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers; il ne peut résulter de-là qu'un chile âcre, qui détériore nécessairement nos organes, qui les affaiblit, qui précipite les infimités et hâte la mort. Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconvéniens: les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les fibres n'en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l'eau, mon convive, regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur; vous n'imaginez pas les soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir celle-là? En peut-il être de plus saine?.... Ne me demandez point à-présent pourquoi je suis frais malgré mon âge, je n'ai jamais abusé de mes forces; quoique j'aie beaucoup voyagé, j'ai toujours fui l'intempérance, et je n'ai jamais goûté de viande.... Vous allez me prendre pour un disciple de Crotone[29]; vous serez bien surpris, quand vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopté dans ma vie qu'un principe, travailler à réunir autour de soi la plus grande somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière bourgeoise dont je vous reçois. Manger avec sa femme et ses enfans, ne pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour _monsieur_, une table pour _madame_.... C'est d'une petitesse! d'un mauvais ton! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il' est onéreux selon moi, qu'il est cruel pour une âme sensible ce luxe intolérable, qui n'est le fruit que du sang des peuples: croyez-vous que je dînerais, si j'imaginais que ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fussent aux dépens de la félicité de mes concitoyens, et que les débiles enfans de ceux qui soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conserver leurs tristes jours; que quelques morceaux de pain brun paitrie sein de la misère, délayé des larmes de la douleur et du désespoir.... Non, cette idée me ferait frémir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur ma table, tous les habitans de cette isle peuvent l'avoir sur la leur, aussi, je le mange avec appétit. Eh bien! Mon cher Français, vous ne dites mot.--Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je fais bien plus, j'admire et je jouis.--Écoutez, me dit Zamé, vous vous êtes servi là d'une expression qui me choque: laissons le mot de _grandeur_ aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude où ils doivent être de ne pouvoir inspirer d'autres sentimens, fait qu'ils renoncent à tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilité de faire naître, pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du trône. Il n'y a aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu égard à l'état où l'a créé la nature, que ceux qui ont la prétention de l'inégalité, l'obtiennent par des vertus. Les habitans de ce pays m'appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami: ne m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?... Eh bien! j'ai donc des droits au titre d'ami que je vous demande, et je l'exige.

La conversation devint générale: les femmes, qui presque toutes parlaient français, s'en mêlèrent avec autant d'esprit que de grâces et de naïveté; j'avais déjà remarqué qu'elles étaient absolument vêtues de la même manière que celles de la ville, et ce costume était aussi simple qu'élégant; un juste très-serré leur dessine précisément la taille, qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte; ensuite un voile, qui me parut d'une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos gazes, et d'un jaune tendre, après s'être marié agréablement à leurs cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se perd dans un gros noeud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient vêtus à l'asiatique, la tête couverte d'une espèce de turban léger d'une forme très-agréable, et de la même couleur que leur vêtement.

Le gris, le rose et vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent pour leurs habits: la première est celle des vieillards, l'âge mûre emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse. L'étoile de leurs vêtemens est fine et moelleuse, elle est la même en toutes les saisons, attendu la douceur et l'égalité du climat; elle ressemble un peu à nos taffetas de Florence: celle des femmes est la même. Ces étoffes et celles de leurs voiles sont tissues dans leurs propres manufactures, de la troisième peau d'un arbre qu'ils me montrèrent, et qui ressemble au mûrier; Zamé me dit que cette espèce de plante était particulière à son isle.

Les deux citoyens qui avaient annoncé le souper, furent les seuls qui le servirent, tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure. Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué, on va vous conduire dans votre chambre; demain nous nous lèverons de bonne heure, et nous jaserons, je vous expliquerai la forme du gouvernement de ce peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain n'en est que le législateur et l'ami... je vous apprendrai mon histoire, et j'aurai l'oeil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux besoins que vous m'avez témoignés, ce n'est pas le tout que de parler de soi à ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre les mains d'un de ces fidèles serviteurs, continua-t-il, en parlant d'un des citoyens qui nous avaient servi, il va vous installer: vous trouvez tout ceci bien simple, n'est-ce pas? Ne fussiez-vous que chez un financier, vous auriez deux valets de-chambre dorés pour vous conduire: ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne à mes domestiques; le mensonge, l'orgueil et l'égoïsme auraient seuls fait chez l'un les frais du cérémonial: celui que vous voyez ici n'est l'ouvrage que de mon coeur. Adieu.

L'appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode comme tout ce que j'avais observé dans cette charmante maison: trois matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une sorte de moelleux qui les rendaient aussi douces que des plumes, composaient mon lit; ils étaient étendus sur des nattes à terre, un léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs voiles, était agréablement attaché au mur, et l'on s'en entourait pour éviter la piqûre d'une petite mouche incommode dans une saison de ce pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j'eusse encore joui depuis mes infortunes; je me croyais dans le temple de la vertu, et je déposais tranquille aux pieds de ses autels.

Le lendemain Zamé envoya savoir si j'étais éveillé, et comme on me vit debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la même salle où j'avais été reçu la veille.

Jeune étranger, me dit-il, j'ai cru que vous sériez bien-aise de savoir quel est celui qui vous reçoit, que vous apprendriez avec plaisir pourquoi vous trouvez à l'extrémité de la terre un homme qui parle la même langue que vous, et qui paraît connaître votre Patrie. Asseyez-yous, et m'écoutez.

_Fin de la troisième Partie_.

Notes:

[1] Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans motif, et qu'on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde.

[2] Il est à propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de ville en France où le Clergé soit plus détestable qu'à Lyon; on a toujours dit, et avec raison, que le corps des Curés de Paris composait l'assemblée des plus honnêtes gens de la Capitale; on peut affirmer positivement tout le contraire de ceux de Lyon: la fourberie, la cupidité, l'ignorance et le libertinage, voilà les traits qui le caractérisent.

[3] Après les Athéniens, il n'y avait point En Grèce de forces maritimes égales à celles De l'isle de Corcire, aujourd'hui Corfou, aux Vénitiens. Homère, dans son Odissée, donne une grande idée des richesses et de la puissance de cette isle.

[4] Il ne faut pas s'étonner si de tels principes, manifestés dès long-tems par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, où la révolution le trouva. (_Note de l'Éditeur_.)

[5] Salé était encore au milieu de ce siècle une république indépendante, dont les citoyens étaient aussi habiles corsaires que bons commerçans; elle fut soumise par le monarque actuel sous le règne de son père.

[6] On recule d'effroi à ce récit; il est affreux, sans doute; mais si c'est un crime que d'être vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme nous punissons les nôtres, par des supplices à-peu-près semblables. Or, si la même horreur se trouve chez deux Nations, l'une, parce qu'elle y procède avec un peu plus de cérémonie, n'a pourtant pas le droit d'invectiver l'autre; il n'y a plus que je philosophe qui admet peu de crimes et qui ne tue point, qui soit fondé à les invectiver toutes deux.

[7] Sublimes réflexions du magnifique exorde de l'immortel ouvrage de M. Rainal, ouvrage qui a fait à la fois la gloire de l'écrivain qui le composa, et la honte de la nation qui osa le flétrir. O Rainal, ton siècle et ta patrie ne te méritaient pas.

[8] C'est un des objets de luxe des monarques nègres, d'avoir de ces sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu'elles soient; ils en jouissent par raffinement. Tous les hommes ne sont donc pas également aiguillonnés à l'acte de la jouissance, par des motifs semblables, il est donc possible que ce qui est singulièrement, beau comme ce qui est excessivement laid, puisse indifféremment exciter, en raison, seulement de la différence des organes. Il n'y a aucune règle certaine sur cet objet, et la beauté n'a rien de réel, rien qui ne puisse être contesté; elle peut être observée sous tel rapport, dans un climat, et sous tel autre, dans un climat différent. Or, dès que tous les habitans de la terre ne s'accordent pas unanimement sur la beauté; il est donc possible que dans une même nation, les uns pensent qu'une chose affreuse est fore belle, pendant que d'autres penseront qu'une chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de goût et d'organisation; et il n'y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout ce qui y tient, puissent imaginer le pédantisme de la règle.

[9] La plus délicate, dit-on, est celle des petits garçons: un berger allemand ayant été contraint par le besoin de se repaître de cet affreux mets, continua depuis par goût, et certifia que la viande de petit garçon était la meilleure: une vieille femme, au Brésil, déclara à Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la même chose: Saint-Jérôme assure le même fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva cette coutume de manger des enfans mâles établie par les bergers; ils en choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.