Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1
Chapter 6
Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette autorité respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me traitait sur-tout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille, quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entièrement coupable, entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion. Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des moyens d'intéresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il m'offre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort ... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches ... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami, il viendra te retirer d'ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma liberté, c'était pour mener un genre de vie bien différent de celui qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite qu'après mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle avait choisi pour son départ, et la veille également de celui où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui faire trouver un appartement tout prêt; elle me pria de rester avec ce jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter, et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale époque de mon infortune! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans; M. de Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire à ses regards, il s'évada cependant fort vite, mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la première arme dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'était accourue et ne m'eut arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que personne n'entre, et que cette prostituée monte à l'instant dans sa chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un mot, et la foudre n'éclata que sur moi.... Je fus bientôt suivi de mon tyran, ses yeux étincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le firent paraître en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vêtemens ... je me jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son père ... on eut dit qu'il implorait sa grâce.... Mon état ne toucha point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à l'infidélité qu'il soupçonnait; tout ce que j'alléguais n'était qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui en imposer ... je me mis donc dans l'état qu'il désirait, dès que j'y fus, des lieus barbares lui répondirent de ma contenance....
Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le pédantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruauté,... avec une rigueur,... enfin, je pâlis.... Je chancelai sous mes liens,... mes yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins qu'on me donnait ... non par pitié ... le monstre ... mais pour être plus vite débarrassé de moi.... Allons, s'écria-t-il, est-elle prête, et me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la, rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux écus;--tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de l'innocence; il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des portes du jardin.... Que votre âme sensible conçoive ma situation, madame, seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la ressource des larmes, hélas! je n'en pouvais répandre.
Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit.--Le barbare, me disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore.... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel qui prendra pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me crus perdue, j'entendis passer près de moi,... était-ce lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un reste de vie que je détestais? ou le remords enfin, dans son âme de boue, y rappelait-il un instant la pitié, quoiqu'il en fût, on me dépassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me déterminai sur-le-champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien sûre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours flattée.... Je partis donc ... et j'en étais à mon quatrième jour de marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit point à Berceuil; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue, ce que les douleurs m'ont arrêtées; c'est là où j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu'affreuse que soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi ... je la réparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle que m'avait procuré le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillité et n'y connaîtrai pas le remord.
Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute l'assemblée; Sophie trop émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveler nos conjectures, et comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse aventure.
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LETTRE DIX-SEPTIÈME.
_Le même au même_.
Vertfeuil, ce 30 Août, au soir.
Sophie qui n'avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes marques dont elle est couverte, s'y hasarda dès qu'elle nous en eut fait l'aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle, elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves, qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée, envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orléans, que l'on n'introduisit près de la malade qu'après lui avoir fait jurer le secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance faite à sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, était bien sûrement une couche forcée, suite des accidens éprouvés par la malade, indépendamment d'un coup très-violent à travers les reins, il y en avait vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait des pansemens subits.--Les effets du second accès de la colère réfléchie de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité, contusionnait infiniment moins, quoiqu'en flétrissant davantage, et les dangers de ce second traitement, bien qu'il eut été porté à l'extrême, n'étaient pas si dangereux que ceux de l'autre.
D'après cette exposition, _Dominic_ ordonna une saignée du pied, le plus grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retiré qu'au bout de vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage femme et reviendra au commencement de la semaine, il espère, dît-il, beaucoup et de l'âge et du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l'on la sépare de son enfant, ce qui a été fait d'autant plus heureusement que cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa mère, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-être envoyée au tombeau; on lui a caché cet événement; quoiqu'un peu mieux aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en état de l'apprendre; telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je m'y rendis à cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je descendis chez le curé.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le maintien et l'honnêteté paraissent soutenir le caractère; il me reçut fort bien, m'invita à dîner chez lui, et en attendant l'heure du repas, me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dépeint Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le curé se ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion.--Pour Isabeau, elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son élève existait, l'aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je lui appris son état; j'insistai peu sur les détails, madame de Blamont m'avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j'étais pénétré comme elle, du besoin de ce mystère; tout se borna donc à constater que Sophie n'en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens qu'ils se rendraient l'un et l'autre, à la prochaine invitation que leur ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les voir, qu'en raison de la santé de Sophie, point encore en état d'embrasser des personnes si chères.--Je dînai chez le curé que je trouvai là, comme dans nos opérations, un homme de très-grand sens, l'événement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la dépravation des moeurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les atrocités qui se commettent journellement.
«Oh! monsieur, (me dit l'honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras d'écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité, sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour malheureux principe, que le désespoir où est le riche d'être obligé de contempler l'infortune dans son semblable, que le désespoir d'être contraint à donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur, anéantit, malgré lui-même, l'intervalle immense que son orgueil ose mettre entre l'homme et l'homme.--Voilà, monsieur, voilà les seules causes de tous ces pitoyables écrits; n'en doutez pas, ils ne sont dictés que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanité.... On ne veut point voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y réussir, du moyen de réformer les moeurs, et de préserver surtout la jeunesse de leur perfide corruption; que l'on réforme le luxe,--ce luxe pernicieux qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge bientôt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prétention à atteindre ce qu'il ne peut approcher qu'en entraînant sa perte. Que vos gens de lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus à vos ateliers de colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier avec ce qui lui reste, à la porte même de l'hôtel où son fils orgueilleux d'une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez, encouragez l'agriculture[4], préférez sur-tout l'honnête individu qui s'y livre, à cet impertinent _plumitif_ qui, masqué d'une jupe noire, a quitté la charrue de son père, pour venir s'engraisser dans la ville, des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses foyers, ou enchaîner, dès qu'elle en sort, à des travaux publics, dans lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'épuisez pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne foulez pas vos fermiers, afin d'être plus en état de broder vos habits et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulcres d'horreur et de foetidité; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le même soleil les éclaire et qu'ils ont droit au même pain.... Vous ne voulez pas de mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un au pinacle et l'autre sous les haillons de la misère; et pourquoi faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que l'autre n'a pas même l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que l'infortune dépeuple ou dévaste les autres?... Vous ressemblez à ces enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu'on leur a données, qu'arrive-t-il?--l'édifice écroule,--voilà votre image. Votre Babylone moderne s'anéantira comme celle de Sémiramis, elle s'évanouira de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes florissantes de la Grèce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour cause de leur dépérissement, et l'état énervé, pour embellir cette nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dorées.»[5]
J'aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui, sur ce luxe que tu blâmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais l'heure me pressait, je prévoyais l'inquiétude de nos dames, je me séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter plus à l'aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper. Je lui fis promettre d'être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort, et la mère un peu mieux, on ne vit point d'inconvéniens à ce que je lui donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c'est un caractère charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa douceur; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura vraisemblablement pas à se repentir de son changement d'état, puisqu'elle n'aurait pu suivre cet état qu'aux dépens de son honneur et de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui destine, en conservant toute la pureté de son âme. Je n'eus pas plutôt donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brûla du désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont, jusqu'à quel point elle était sensible aux bontés qu'on avait pour elle. Hélas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les effets de la reconnoissance d'une infortunée comme moi, sont d'un bien léger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses voeux seront entendus de l'éternel, et si je puis sauver ma vie, j'en emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas. L'organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis de sentiment, un air d'innocence, de vérité, répandu dans toute sa physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son âme sur les traits de sa jolie figure.... Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour elle; ses malheurs achèvent d'attendrir et il devient réellement impossible de ne pas désirer qu'elle soit heureuse. Aline, à qui l'on a expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence, l'a pris dans une amitié très-singulière; il faut l'arracher du chevet de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher, si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour! c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes personnes, un air de famille; il est frappant.--Eugénie et madame de Senneval ont fait la même remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame de Blamont en avait été émue au premier coup d'oeil.--En te peignant les traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie; d'abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux châtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le même éclat dans la peau, et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de caractère.--Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en même temps tout le chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
Ces différentes choses reconnues, il est devenu très-probable entre madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_ et de _Delcour_ sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien plus intéressans pour madame de Blamont; n'osant néanmoins hasarder encore que des conjectures.... Récapitulons ce qui les fonde.
L'éducation de Sophie dans un village si près d'une terre où monsieur de Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulière ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme à celles de messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur âge ... leurs portraits faits par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se retrouvent.... Leur état, l'un de robe, l'autre de finance.--Une légère objection se présente ici, je la sens.... M. Delcour a été plusieurs fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil; serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu'il ne fût pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme? mais cette objection s'évanouit à l'examen: d'abord en voyant arriver M. Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de Paris. Secondement, on ne connaît Monsieur et Madame de Blamont, à Berceuil, que de réputation; on n'a pas la moindre idée de leur figure, ce peut donc être le même homme; il y a donc à parier que c'est le même homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux caractère, quel est le scélérat qui ose s'offrir à ton Aline! car, si _Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que _d'Olbourg_.