Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 4

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Ton imbécile franchise t'empêche de rien entendre à tout cela; ce n'est pas que tu ne sois _roué_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point à deux battans, tu n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades; je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre métier qu'on apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s'agit, par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés, de mensonges, de subornations, de pièges, de manoeuvres insidieuses que nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d'amener les événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et réussir _seul_. Tu irais-là avec une candeur ... une vérité ... pas une malheureuse petite énigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme on te _débouterait_ bientôt de tes ridicules prétentions!... ce n'est plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que l'on doit tâcher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui sont cause de cela; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à nous rendre faux. Les folles créatures! que j'aime à les voir se débattre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre ... enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs qu'on ne goûte pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on jouit.... Je t'attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité des siècles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-là.

Note:

[Footnote 3: Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les emblèmes et l'argent, était la même du tems de Rabelais que de nos jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. «On arrêta à l'isle de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de GRIPPE-MINAUD, archiduc des CHATS FOURRÉS, qui leur proposa une énigme à deviner. Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser l'argent; et la pate bien graissée, ils accorderont enfin les passe-ports demandés pour leur route.»]

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LETTRE DIXIÈME.

_Aline à Valcour_.

Vert-feuille, 15 Juillet.

Nous sommes établis, Valcour, et notre vie est décidée; elle est libre et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre délicieuse; cette privation déjà sentie par la société, l'est bien plus vivement par mon coeur.

Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces détails vous plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus présente à votre imagination, et réellement l'absence en devient par-là moins cruelle.

Le château de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit se transporte, n'est pas très-magnifique, mais commode et d'une excessive propreté; il est situé à cinq lieues d'Orléans, sur les bords de la Loire.

La forêt voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes; les prairies vertes et fraîches qui l'environnent, toujours peuplées de troupeaux gras et bondissans, sont par-tout ornées de villages et de maisons de campagne; les jardins agréablement coupés par des canaux limpides, par des bosquets odoriférants, qu'égayent une multitude étonnante de rossignols; l'immense quantité de fleurs qui s'y succèdent neuf mois de l'année; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique l'objet soit de peu de conséquence, à en faire un séjour digne d'orner l'Élysée, et est mille fois préférable à toutes les belles terres de monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui à côté de la régularité.

On se lève ici tous les jours à neuf heures, et tant qu'il fait beau, le rendez-vous du déjeuner est sous un bosquet de lilas, où tout se trouve prêt dès qu'on arrive. Là, l'on prend ce qu'on veut, et ma mère a soin d'y faire trouver à peu-près tout ce qu'elle sait devoir plaire à chacun. Cette première occupation nous conduit à dix heures; alors on se sépare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques cabinets frais, avec des livres: on ne se réunit plus qu'à trois heures. C'est l'instant de servir, on fait un excellent dîner, et d'autant plus ample, que c'est le seul repas où l'on se mette à table.

A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les cannes et les coëffes se prennent, et Dieu sait où l'on va se perdre! A moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller à pied et toujours extrêmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup; nous appelons cela _des aventures_. Déterville est le seul homme qui nous accompagne, et en vérité à la manière dont nous nous égarons, je ne doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous prétendons chercher, ne nous arrivent.

Madame de Senneval qu'on prendrait bien plutôt pour la soeur aînée d'Eugénie, que pour sa mère, appelle cela _des imprudences_, et madame de Blamont, ma chère et délicieuse maman, plus folle qu'aucune de nous, assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les Gaules, Gauvain, le sénéchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces honnêtes gens, protecteurs-nés du sexe, n'ont jamais fait de mal aux femmes, et que par conséquent nous sommes en sûreté.

On revient dès que le jour baisse; on se jette sur des canapés, rendus, comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le léger repas pris, chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soirée. Déterville ou ma mère, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'à minuit, heure où chacun se sépare pour aller prendre les forces nécessaires à recommencer le lendemain; cette vie ainsi coupée, a l'art de nous faire passer les jours avec tant de rapidité, qu'excepté moi, mon ami, qui trouve toujours trop longs les instans où je dois exister sans vous, chacun en vérité croit n'être ici que d'hier.

On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si quelque géant.... Ferragus, par exemple, le fléau du brave chevalier Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le déloyal?... oui, mais si Aline était déjà la femme du géant.

O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma mère est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me console si bien!... elle laisse naître avec tant de bonté dans mon coeur, l'espoir heureux d'être un jour à tout ce que j'aime, qu'elle adoucit un peu le chagrin d'en être séparé.

Elle me disait hier: Si votre père vous déshéritait, il ne pourrait pas vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien sûrement à vous, sans que jamais rien puisse vous en priver; voilà pourquoi je l'arrange, pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige à penser à moi quand je ne serai plus ... et moi que cette idée trouble et désespère, moi qui ne peux l'admettre sans frémir ... je me précipite dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir qu'ensemble.... Eh bien, ne voilà-t-il pas ma gaîté qui me quitte, j'avais bien affaire aussi d'aller vous détailler ces circonstances.... Adieu, aimez-moi et écrivez-nous.

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LETTRE ONZIÈME.

_Valcour à Aline_.

Paris, 20 Juillet.

Je vous écris à la hâte, dans l'affreuse inquiétude où je suis; prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je brûle d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous menez est délicieuse, votre bonheur s'y peint, cette idée me console; mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre; quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Déterville, vous m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous défendre seul, contre une troupe armée.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je me fie peu à ce qu'ils disent, leur fausseté m'effraie plus que leurs promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande à genoux à madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sincère de mon respectueux attachement.

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LETTRE DOUZIÈME.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vert-feuille, 25 Juillet.

Oui, c'est moi qui reçois cette lettre pressée, et c'est moi qui ris de toute mon âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous, nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlèvement, c'est en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités, n'avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les deux amies de son ami; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de confiance que vous en leur parole; ils m'ont juré du repos cet été, et j'y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang; ne troublez pas le plaisir qu'elle me donne.

Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui s'intéresse toujours bien vivement à vous. C'est le comte de Beaulé; son grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne amitié pour moi; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours ... de ces loix précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices;... mais quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?... Vites-vous jamais un procédé pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon écritoire, ne voilà-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon épaule ... et puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai changé d'avis, vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs.--Oh maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle, changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur d'Olbourg, chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-même.--Et qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre père?--Vous le vaincrez.--Je n'en réponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez-moi finir ma lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais. Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et pleure à-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis écrire.

Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions plus nommer que madame Déterville, aime passionnément son mari, et elle en est adorée. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est à la campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle.... Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises moeurs forment le bon air, ou l'indécence est une grâce, la fausseté de la finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connaît rien de ce que dicte la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton! Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole, soyez sage, et tout ira bien.

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LETTRE TREIZIÈME.

_Aline à Valcour_.

Vertfeuille ce 6 Août.

Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne vie, il était devenu nécessaire de l'interrompre. Monsieur Debaulé se promène peu, et malgré ses intances pour ne pas nous déranger, nous avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les ferions pas, s'il y avoit la moindre chose à craindre.

Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_ qu'on répond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il craint bien qu'on ne réussisse pas à vaincre le président; il a souri en disant que d'Olbourg et lui étaient _intimément liés_, et souri d'une façon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette indigne association. Quelques frêles que dussent être ces sociétés, peut-être sont-elles plus difficiles à rompre que celles que la vertu soutient, et j'en redoute étonnamment les effets; ils lient, prétend-on, leurs maîtresses entre elles, comme ils le sont eux-mêmes, et ce quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit à l'insçu de ma mère; garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une maîtresse.... Et quelle est donc la créature abandonnée ... il est vrai que quand on n'est riche.... Mon ami cet homme a une maîtresse! et si cela est, pourquoi veut-il m'épouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'où-vient prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on achète,... ah! j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa cheminée ... c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage! et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour être la femme de cet homme-là! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?

Déterville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs dépravées de ce financier, il m'a dit votre délicatesse, je ne puis m'empêcher de l'approuver, et la mienne à-présent m'impose les mêmes lois; car, si cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d'Olbourg, Déterville ne dévoilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de l'autre au jour.... Le dois-je? ma mère est malheureuse, je serais bien fâchée, qu'une aussi triste découverte vint augmenter l'horreur de sa situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, après les procédés de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur âge est si diffèrent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment blessé, peut faire naître, sont peut-être aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ... je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon père nous a fait espérer du repos cet Été. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eugénie le craint, j'en frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit à ma mère, mais si cet homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma présence, je ne résisterais pas à l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour, ôtez-moi ces tristes idées, elles troublent mon repos, et je ne puis les vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frémir autant que moi....

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LETTRE QUATORZIÈME.

_Valcour à Aline_.

Paris, 14 Août.

Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que vous, le caractère de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous alarmer tous les deux; cette sécurité où sa promesse vous tient, enveloppe peut-être un piège dans lequel il veut vous surprendre. Il voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de troubler ... et qui sait s'il n'amènera pas son d'Olbourg? cependant il n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment qui vous cause autant de répugnance; n'est-on pas convenu de vous laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette mère qui vous adore, et que nous chérissons si bien tous les deux, prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de nouveaux délais ... hélas! je vous rassure et je frémis moi-même; je veux calmer des troubles qui me dévorent, je veux consoler Aline et je suis plus affligé qu'elle.

Il est vrai que je me suis opposé aux recherches que me proposait Déterville, et d'après ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature nous à asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne se trouvait pas liée, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire que ce soin la regarde; mais si l'association soupçonnée est sûre, elle ne le peut plus. Non qu'elle ne le dût, si elle était incertaine; mais si la chose est prouvée, le silence est son lot. Que faire? que devenir? qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose être sûr d'y régner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons à cette multitude d'obstacles, la fermeté que donne la constance et nous triompherons un jour; mais si vous faiblissez, si les persécutions vous déterminent ... si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien moins cruelle.

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LETTRE QUINZIÈME.

_Déterville à Valcour_.

Vertfeuille, ce 26 Août.

Tu l'avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous arriver quelqu'aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de madame de Blamont, et si désapprouvées par ta prudence; mais ne t'inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle atteinte à aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ... une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vérité, et ne la change aussi-tôt en d'affreux revers, écoute avant que de prévoir.

Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se trouver toujours à peu-près la même quantité d'heures de promenade. En conséquence, hier nous étions, malgré l'extrême chaleur, partis à trois heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une bonne amie, nommée _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ... on voulait donc aller goûter du lait de _Colette_; mais il fallait se presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment à perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva à cinq heures et demie, chez la jolie laitière; on but son lait. Aline qui lui portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui plaire, en fut reçue comme tu l'imagines; mais toutes les montres marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait à peine le tems de respirer ... que j'étais plus effrayé que les femmes, et mille autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que si j'étais alarmé, les chères dames devaient rien voir que ce n'était que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partîmes.

A peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu de la forêt. Tout le monde s'arrête ... c'était déjà nuit; l'étonnement fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement effarouchées, que l'une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent tomber au pied des arbres.