Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 2

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Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous! adorez-la cette mère tendre, vous n'êtes formée que de son sang.... Il est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et divine amie de mon coeur, que j'aime à m'imaginer quelques-fois que vous n'avez reçu l'existence dans le sein de cette mère adorable que par le souffle de la divinité; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces sortes d'existences? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions religieuses? Mais il eût fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu! pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline.... N'en est-elle pas un elle-même?... Laissez-la moi, cette opinion, ma divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous êtes fille d'un dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c'est par vos regards que la nature entière reçoit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce qu'auprès de vous, on ne la connoît qu'où vous êtes; soutenue par l'empire de la beauté, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par vous qu'elle séduit: et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon coeur ces sentimens qui naissaient près de vous ... qui me fortifiaient dans le reste de ma vie?... Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre, elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que s'éloignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit éclore.... O ma chère Aline! il n'est plus un instant de félicité pour moi sur la terre.... Mais je vous écrirai du moins.... Vous me le permettez?... Je le pourrai.... Hélas! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est loin de celle que je désire ... qu'elle est loin de celle qu'il me faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant qu'il s'entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de vous?... Ordre barbare! ... père cruel! adoucissez-le, Aline, ce terrible et funeste arrêt.... Que je puisse vous voir encore un seul jour ... une seule heure, hélas! je ne veux que cela pour vivre un an; je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura besoin de sentimens pour la faire exister des siècles. Mère adorable, souffrez que je vous implore, c'est à vos pieds que cette grâce est demandée.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous caractérise sans cesse; cette bonté, cette humanité qui vous rend si sensible au sort amer de l'infortune. Hélas! vous n'aurez jamais secouru de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux d'Aline et son coeur.... J'attends votre réponse; je l'attends comme les criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous ne m'avez jamais aimé.... Au moins éloignez cet homme ... qu'il n'aille pas avec vous, à la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis point; il est de certains cas où la recommandation même est un outrage, et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose être sûr de vous, parce que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous étais pas indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.

* * * * *

LETTRE QUATRIÈME

_Aline à Valcour_.

9 Juin.

Je vous sais gré de votre résignation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas très-entière; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais ma reconnaissance eût été moindre si vous eussiez obéi de meilleur coeur. Que vos peines s'adoucissent, ô mon cher Valcour, par la certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mère a dit à son mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir où il soupa ici, et j'ai cru lire moins de sévérité dans les yeux de mon père; n'allez pas croire qu'il résulte de-là que ses premiers projets se soient anéantis, je vous aime trop sincèrement pour laisser germer dans votre coeur une espérance qu'il ne faudrait que trop tôt perdre. Mais les choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et dans une circonstance comme celle où nous sommes, je vous le répète, c'est tout obtenir que d'avoir des délais.

Notre voyage à Vert-feuille est décidé: mon père trouve bon que nous allions, ma mère et moi, y passer la belle saison, ses affaires l'obligeant à rester tout l'été à Paris: il nous laissera seules et tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de cette permission est que vous n'y paraîtrez pas. Jugez, d'après cette sévérité, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous sollicitez avec tant d'instance?

A l'envie que ma mère avait de savoir du Président par quelle raison vous lui étiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a répondu:

«Qu'il ne s'était jamais imaginé, quand on vous présenta chez lui, que _vous osassiez_ porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de connaissance et d'ami de société, il n'avait pas mieux demandé que de vous accueillir; mais que s'étant enfin aperçu de nos sentimens mutuels, cette fatale homme très-riche, et son ami depuis longtems».

Ma mère, très-contente de l'amener peu-à-peu à une explication, sans combattre absolument son projet, lui a demandé les motifs de son éloignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des qualités (comme si son orgueil eût été désolé d'un aveu qu'il lui était impossible de ne pas faire), il s'est rejeté d'abord sur vos défauts, et celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque d'ambition, la nonchalance étonnante dont vous êtes pour votre fortune et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le service. A cela, ma mère a voulu opposer vos talens, votre amour pour les lettres, qui absorbant tout autre goût, vous a, pour ainsi dire, isolé, afin d'étudier plus à l'aise. Ici, le Président, ennemi capital de tout ce qui s'appelle _beaux-arts_, s'est enflammé de nouveau.... «Et que font ces misères là au bonheur de la vie? Madame, a-t-il répliqué avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou même les sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypothèse, un syllogisme, un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on parvient à tout; les Horaces ne trouvent plus de Mécènes, et les Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame, c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, _une sorte de mérite_.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec laquelle il a bien voulu vous accorder _une sorte de mérite_.... Avec cet avantage, a-t-il continué, que ne s'avançait-il? Le temple de la Fortune est ouvert à tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et les alliances qu'il peut réclamer, il serait aujourd'hui maréchal-de-camp, s'il l'eût voulu.»

Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils pas mérités? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je maîtresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver à l'instant combien ces préjugés sont vils à mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me l'avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux honneurs, l'homme sage qui conçoit l'impossibilité de vivre sans elle, doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite.

Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reprochée? Je veux que vous m'éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que vous parlez à la meilleure amie de votre coeur.

* * * * *

LETTRE CINQUIÈME.

_Valcour à Aline_.

12 Juin.

Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refusée, en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux principes que vous ne blâmerez pas: la crainte de vous ennuyer par des récits qui n'intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire. On voudrait s'élever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter. Si le sort m'eût lié avec toute autre, peut-être eusse-je eu moins d'orgueil; mais vous sûtes m'en inspirer tant, dès que je crus vous avoir rendu sensible, que vous me fîtes, dès ce moment, rougir de moi-même et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peut fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait être pour vous mériter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en étais digne, que de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je voulais taire; ne vous en prenez qu'à vous, s'il s'y rencontre des motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me fasse retrouver dans votre coeur ce que la vérité m'y fera perdre. Toutes mes fautes précèdent l'instant où je vous ai vue pour la première fois. Hélas! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et la vertu depuis cette heureuse époque, et comment eusse-je osé depuis souiller par des écarts le coeur où régnait votre image?

HISTOIRE DE VALCOUR.

Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous entretiendrai que des erreurs où m'a conduit l'illusion d'une vaine origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant moins de motifs, que ce bienfait n'est dû qu'au hasard.

Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand; tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué; né à Paris dans le sein du luxe et de l'abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colère; il semblait que tout dût me céder, que l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'à moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.

Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait à-peu-près de mon âge, on s'empressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance, je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma vanité du moment, qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque chose, et plus encore de ce qu'à de très-grands titres, sans doute, il s'y croyait autorisé par son rang, je me vengeai de ses résistances par des coups très-multipliés, sans qu'aucune considération m'arrêtât, et sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir à me séparer de mon adversaire.

Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'-mère en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas assez long-temps. La guerre se déclara: empressé de me faire servir, on n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à l'académie.

Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes, puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très-jeunes militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel, il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune, sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir par une éducation longue et parfaite.

Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fut nécessaire à notre état.

Notre régiment écrase dans l'avant-dernière campagne de cette guerre, fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est-là que commence la première partie de mes malheurs.

Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; perpétuellement entraîné jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni soupçonné qu'il pût être sensible; Adélaïde de Sainval, fille d'un ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrâser aisément une âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne vous peindrai point Adélaïde; ce n'etoit qu'un seul genre de beauté qui devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits qu'il devait pénétrer mon âme, et ce qui m'enivra dans elle était l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtre en vous. Je l'aimais, parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avoit des rapports avec vous; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime de mon inconstance.

L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse, et de ne la regarder malheureusement que comme une espèce de divinité qu'on déifie par désoeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte dès que les drapeaux se déploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce ne pourrait jamais être ainsi que j'aimerais Adélaïde; la manière dont je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis; elle voulut des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-être même innocente, parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait pour la légitimer, Adélaïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne voulant que la trouver sensible.

Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent altéré notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment même nous voulûmes fuir; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison triompha; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair, que je l'aimais moins.

Adélaïde avait un frère capitaine d'infanterie que nous espérions mettre dans nos intérêts ... on l'attendait, il ne vint point. Le régiment partit; nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent; Adélaïde me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et nous nous séparâmes.

Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai: il s'agissait d'un mariage; sa santé chancelait; il désirait me voir établi avant de fermer les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où ses loix veulent que nous soyons; tout effaça peu-à-peu Adélaïde de mon coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille; l'honneur m'y engageait, je le fis, mais les refus de mon père légitimèrent bientôt mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je cédai, sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas long-temps à l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa sensibilité, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme, sans qu'aucun parvînt à mon coeur.

Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs; et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir.

Elle m'écrivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui assurer une place aux carmélites; de lui mander aussi-tôt que j'aurais réussi; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui préparer.

Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures, j'exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de l'amour.

Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était mariée; et dégagé par-là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à l'imiter.

Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets; il sembloit que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je l'avais plongée. Mon père mourut, ma mère le suivit de près, et je me vis à vingt-cinq ans seul abandonné dans le monde à tous les malheurs, à tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon caractère; que de faux amis perdent, que l'expérience n'éclaire pas encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour un bonheur l'événement qui le rend maître de lui, sans réfléchir, hélas! que les mêmes freins qui le captivaient, servaient aussi à le soutenir, et qu'il n'est plus, dès qu'ils se brisent, que comme ces plantes légères, dégagées par la chute du peuplier antique qui protégeait leurs jeunes élans, et qui bientôt expirent elles-mêmes faute de soutiens. Non-seulement je perdais des parens chers et précieux; non-seulement je n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'éclipsait, tout s'anéantissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait séduit ne devint plus qu'une ombre qui s'évanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les adulateurs fuirent, les places se donnèrent, les protections se perdirent, la vérité déchira le voile qu'étendait la main de l'erreur sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'étais.

Je ne sentis pas pourtant tout-à-coup mes pertes, il fallait l'affreuse catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline, permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens chéris; puissent mes regrets éternels les venger de cette voix funeste et involontaire, qui osa crier au fond de mon âme, _que regrettes-tu, tu es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait naître? Où trouve-t-on des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un père et d'une mère? quels gens prendront à nous un intérêt plus réel et plus vif? Qui nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce dédale obscur où nous entraînent les passions? Quelques flatteurs nous égareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas que des pièges, et nulle main secourable ne nous empêchera d'y tomber.

Il était essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon père, très-loin de son séjour, très-diminués par les dépenses où l'avaient entraîné les années qu'il avait passées dans les négociations; mon intérêt m'obligeait, avant de songer à aucun établissement, à me rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un congé, et j'y vole.

La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage, m'engagea pour l'admirer à y séjourner quelques semaines: le hasard qui m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et d'égayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre cette fière rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un de mes amis me nommant très-haut par mon nom, me proposa d'aller souper chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps de lui répondre.

A ce nom de Valcour, un officier vêtu de blanc, et qui paraissait sortir du même endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien Valcour que l'on me nomme. Peu disposé à répondre honnêtement à une question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande fièrement à mon tour, quel est le besoin qu'il a d'éclaircir un tel fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de réparer l'outrage fait à une famille honnête par un homme de ce nom; celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu d'une soeur chérie.... Répondez, ou je vous regarde comme un malhonnête homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous êtes le frère d'Adélaïde.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes procédés lui ont plongé le poignard dans le coeur, et depuis ce moment, je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens, suis-moi; je me reproche tous les instans où ma vengeance est retardée.

Nous gagnâmes promptement les derrières de la comédie; nous traversâmes le Rhône, et nous enfonçant dans les promenades qui sont sur l'autre rive en face de la ville, nous nous disposions à nous battre, lorsque ne pouvant tenir à l'intérêt puissant que m'inspirait encore cette malheureuse maîtresse, Sainval, dis-je avec la plus grande émotion, je vous satisfais; si le sort est juste, peut-être le serez-vous bientôt davantage: car je suis le coupable, et c'est à moi de périr: mais ne me refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous séparions pour jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai trompée, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'être chère.--Ingrat, me répondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avoué à mon père la faute où tu sus l'entraîner: il venait de la contraindre à l'ensevelir dans les bras d'un époux.... Obsédée par toute une famille, l'infortunée venait d'obéir.... Elle n'a pu résister à la violence du sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entraînait à la mort, et elle en a reçu le coup dans mes bras. Depuis cette époque fatale, je n'ai cessé de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville, incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre que tu ne joins pas au moins la lâcheté à la plus barbare séduction.