Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 13

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Il s'agissait de prévenir cette infortunée des changemens de son sort et de sa naissance, j'y prévoyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger moi-même; notre ami a rempli ce soin, après beaucoup de larmes, comme vous l'imaginez aisément, elle a d'abord témoigné quelque désir d'être rendue à sa mère; convaincue enfin du danger qu'il y avait à ce parti, elle a réclamée a chère Isabeau; elle renonçait volontiers à la dot, au mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et elle a enfin conçue ceux-là comme les premiers: «Il faut vous dérober au président, lui a dit Déterville, il est certain qu'il vous cherche, nous ne pouvons en douter, il est évident qu'il vous traitera mal s'il vous découvre, une éternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous garantir et de ses piéges et de ses fureurs, vous y serez moins comme protégé, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'être sa fille, mais dès que de malheureuses circonstances vous enlèvent cette douce satisfaction, vous serez mieux là qu'en nul autre endroit». Eh bien! j'irai! s'est-elle écriée, en larmes; je suis à charge à tout le monde; je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette où l'on voudra, je serai par-tout pénétrée de reconnaissance des bontés de la dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... dès que je l'ai su dans cet état, j'ai couru l'embrasser, elle s'est précipitée dans mes bras, toute en pleurs, et m'a prodiguée les choses les plus tendres et les plus flatteuses; en vérité, mon amie, il y a des instans où mon coeur l'emporte sur les réalités que vous nous avez apprises.... Il est impossible que les vertus de cette âme charmante se trouvent dans la fille d'une paysanne dépravée, telle que vous nous avez peint cette Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orléans dont je connais la supérieure, je l'ai recommandée comme une parente, et placée sous le nom d'_Isabelle-des-Ganges_, avec mille livres de rentes, dont l'acte lui a été passé sur-le-champ, je n'ai point caché mes motifs de mystère à la supérieure, j'y ai intéressé sa religion et sa pitié, elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la terre. Mais je la verrai ... cette chère enfant ... je le lui ai promis, elle me l'a demandée avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait plutôt à tout le bien que je lui faisais qu'à cet engagement, elle m'a demandé la permission de m'écrire, et sur-tout de pouvoir faire passer quelque chose tous les ans sur sa pension à Isabeau. Ces deux demandes faisaient trop d'honneur à son âme tendre pour être refusées; je les lui ai accordées de tout mon coeur, et nous nous sommes quittées.... Quand elle m'a vue prête à ouvrir la porte du parloir ... son âme a éclatée, elle a jetée ses jolis bras au travers des grilles, elle a demandée avec instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a suffoquée en nous embrassant encore toutes deux.... Voilà donc l'être que le président accuse de fausseté, d'imposture et de crimes, ah! puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient être aussi pur que celle qu'il ose calomnier ainsi.

Nous nous sommes retirées, et je vous réponds qu'Aline n'était pas en meilleur état que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que le lendemain après avoir appris que cette pauvre fille était aussi bien qu'elle pouvait être pour sa situation, elle avait devinée elle-même la mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas. Mais Déterville l'avait si bien ramenée à la raison sur cet objet, que sa douleur a été beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.

Pendant que j'agissais de ce côté, Déterville allait de l'autre rompre nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a été désolée, je n'ai pu résister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je retirais du curé, ainsi qu'une autre à ce bon pasteur pour les malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de bien, et à quoi servirait-il que le sort nous eût favorablement traité, si ce n'était pour satisfaire tous les besoins de l'infortuné? nos richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le plaisir de les soulager, a vécu sans connaître et la véritable raison pour laquelle il était né plus à son aise qu'un autre, et les plus doux charmes de la vie.

Toutes nos opérations terminées, nous nous sommes réunis, nous nous sommes regardés, comme le feraient des gens, qui du sein de la tranquillité auraient subitement passés dans celui des angoisses et des tribulations; et, qui voyant enfin le calme renaître.... Je dis le calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler jusqu'à notre retour à Paris. Alors, mon intention est de demander de seconds délais, de contenir du mieux que je pourrai le président, avec le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens s'il le faut; car soyez-en bien sûr, il n'y aura que la force qui pourra me décider à sacrifier ma fille au scélérat qui la désire ... et si je gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme à qui je la destine?... C'est au plus digne de la posséder.... C'est au meilleur ami de mon coeur.

Notes:

[Footnote 8: Elle fut mariée à quinze ans; elle va de trente-cinq à trente-six, lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline à seize ans: elle est grande, faite à peindre. Les traits les plus doux, les plus agréables, pétrie de grâces et de talens.]

[Footnote 9: M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, indépendamment des défauts de caractère assez prononcés dans ses lettres, pour donner une juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le regard effrayant, la bouche affreuse, le nez très-long, le front chauve et bas, le menton relevé, en perruque depuis son enfance; une taille longue, frêle, voûtée, la poitrine plate, un son de voix rauque et cassé, et malgré tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.]

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LETTRE XXVIII.

_Aline à Valcour_.

Vertfeuil, ce 8 octobre.

Oh Valcour! vous avez partagé mes peines ... elles ont pénétrées votre coeur! Combien me sont précieux les témoignages que vous m'en donnez! Je pardonne moins à mon père tout ce qui s'est passé que sa funeste liaison avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis sûre qu'il redeviendrait plus honnête, il a plus d'esprit que ce monstre, et pourtant il est entraîné par lui. Perfide effet du vice!... Je le haïssais tant, que je croyais que pour séduire, il lui fallait au moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y réussit en n'offrant à nud que sa laideur.

Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la décence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que je sens, c'est que l'amour les réunit, les confond tous si bien en moi, qu'il n'est pas une seule pensée de mon esprit, pas un seul mouvement de mon coeur qui ne soit dû à ce premier sentiment; il dirigera toujours tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de vous dévoiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.

J'ai bien pleuré cette pauvre Sophie, quels revers!... Hélas! elle se croyait ma soeur, aujourd'hui la voilà fille d'une paysanne trop indigne d' elle pour qu'on ose même la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma mère m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai juré de l'appeler toujours ma mère, et de lui conserver à jamais tous le sentimens de ce titre ... et celle à qui je les dois réellement.... Je ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... Déterville a écrit; nous attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle, pour voir si nos caractères se conviendraient.... Si elle finirait par m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime déjà ... ah! chimères que tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle fatalité! que de dérangement!... que de désordre dans une famille cause la cupidité d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas sévère; mais convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans punition?

Le comte de Beaulé est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh, mon ami! quel titre pour être chéri de moi! J'étais d'avis que ma mère lui confia nos peines.... Peut-être le fera-t-elle, assurément il nous servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'était un ancien amant de ma mère.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est bien plus vieux; mais il était jeune encore, quand ma mère entrait dans le monde, et ils se connaissent depuis cette époque.... Ah! si jamais cette femme respectable avait due s'écarter des devoirs pénibles et rigoureux que lui imposoit le ciel, assurément le choix qu'elle aurait fait du comte aurait bien excusé ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur, que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens où je m'y livre; mais si elle était vraie cette folie que je viens de dire, si j'étais la fille du comte de Beaulé ... je gage que vous l'aimeriez mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaieté n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement chimériques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un instant. S'il est une femme au monde à qui soit dû légitimement les titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est à celle-là! et quel mérite elle avait à s'en rendre digne.... Vous le savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu déplorer dans mes bras le poids du fardeau dont elle était accablée.... Si cet homme cruel se fut contenté de la négliger, elle eût trouvée dans son indifférence pour lui, des raisons de pardonner ces torts-là; mais le pervers.... Changeons de propos, c'est mon père, et je dois respecter dans lui jusqu'à ses écarts.... Hélas! je le ferais sans peine, si ces torts n'outrageaient pas la meilleure des mères: mais ce que je dois à celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et l'obligation de haïr le persécuteur de celle qui m'a porté dans son sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus à celui qui m'y plaça. Adieu, mon ami, ma tête s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer. Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela dérange un peu et notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voilà de tems que je ne vous ai vu!... Près de sept mois, si vous voulez je vous dirais de même en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis par moi au rang des instans où je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait ainsi de sa vie tous ceux où nul plaisir ne doit naître pour nous; vivrait-on en tout plus de quatre ans?

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LETTRE XXIX.

_Le chevalier de Meilcourt à Déterville_.[10]

Rennes, ce 12 octobre.

Je désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et d'une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire, mais enchaîné par des considérations dont je dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos demandes d'autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire.

Elisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de l'esprit, mais fille d'une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils éprouvèrent l'un et l'autre à l'union qu'ils désiraient, furent causes de deux malheurs qui out à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est expatrié, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant que la nouvelle ne s'en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà fini sa vie d'une manière plus affreuse, elle se tua dès qu'elle vit l'impossibilité d'appartenir jamais à l'objet de ses feux.... Son père était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après l'événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil était fille unique, les biens ont passés à des collatéraux ... c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrai pas avec tant de franchise; il altérerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance qu'on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse aventure ... vous eussiez sans doute désiré plus de détails, mais les liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais révelé qu'aux personnes qui vous chargent de m'écrire, et que vous voudrez bien engager au secret.

Note:

[Footnote 10: Cette lettre-ci était incluse dans la suivante.]

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LETTRE XXX.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vertfeuille, ce 16 octobre.

Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter éternellement.... Elle était malheureuse.... Ah comme je l'aurais aimé!... elle s'est tuée de désespoir.... Elle était haïe.... Funeste erreur!... Tout cela fut-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice? sans l'affreux projet de mon époux? J'aurais voulu de plus grands détails, mais à quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la verrai jamais!... Il faut étouffer tous les mouvemens de mon coeur, ah! j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacrifice de plus ne devrait pas me coûter.... Valcour, écrivez-moi ...; calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon coeur toujours déçu, veut les secours de l'amitié, il lui faut un sentiment réel pour le consoler de toutes illusions qui l'égarent. En vérité, c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre, pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de plus.

L'excès des précautions que nous sommes obligée de prendre, nous privera peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions; cet homme cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.

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LETTRE XXXI.

_Valcour à Madame de Blamont_.

Paris, ce 22 octobre.

Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels présens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exès fait votre malheur. Votre âme est d'une délicatesse qu'elle semble toujours voler au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exister comme plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des maux réels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit être en raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un enfant qui nous haïrait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,) d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être inconnu? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs; mais il faut impitoyablement enlever à un coeur aussi sensible que le vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances que la mort de Claire vous dérobe; ah! votre santé m'inquiète bien plus que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression! voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des chimères; songez que vous vous devez à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus petite altération d'une santé qui leur est si chère; j'apprends avec douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser ignorer.

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LETTRE XXXII.

_Valcour à Aline_.

Paris, ce 5 novembre.

Quel silence! je n'ai osé le troubler, mais en étais-je plus tranquille,... s'il m'était possible de vous voir! je souffrirais bien moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous pas une minute? je sens toute l'étendue de la demande, je ne me rappelle qu'en tremblant qu'elle m'a déjà été refusée; mais je trouve dans la force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces longues soirées ... 'arriverais déguisé.... Le plus profond mystère ensevelirait cette démarche.... Je me jetterais un instant ... un seul instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres, quel calme répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,... ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s'usent ainsi dans les larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne, sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux où je suis condamné à vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît sans cesse dans mon coeur, toutes mes idées me le ramènent, je dois mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est à charge, je parcours les beautés de la nature;... je l'étudie, je cherche à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!... ne cherchez pas surtout à me calmer par des raisons; mon coeur n'écoute plus que le sentiment qui l'entraîne, si vous ne le satisfaites pas Aline, vous allez le réduire au désespoir,... et vous n'échapperez pas à vos remords.... Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans que quelques bienséances où vous aurez inutilement sacrifié, vous donne une vertu de plus.

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LETTRE XXXIII.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vertfeuille, ce 12 novembre.

Oui, c'est moi qui réponds; votre Aline est trop faible pour s'en charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous en faites à vous-même, et voilà ce me semble, tout ce qui résulte de ce petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous donc pas l'impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait l'orage si la démarche était découverte? Ah mon ami! appelez ici au secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le coeur qui m'a séduit.... Consultez-là, vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien que je n'ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me rassurent et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le séducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous éloignerez votre bonheur.... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à l'obtenir un jour sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à hasarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la certitude de le savourer bientôt tout entier.... Non , je m'oppose à cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,... est-ce ainsi que vous en faites paraître?... Je vous pardonnerais si vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes uniquement, rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au désespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-être autant qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends maître de ses passions!... La voilà cette chère Aline, la voilà près de moi, qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le désire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour. Je n'ai jamais connu, dieu merci, cet espèce de délire, mais je le conçois, rassurez-vous donc, _vous êtes aimé_, oui, j'ai voulu que ce mot fut tracé par celle même qui l'écrit d'après son coeur, on vous aime, on s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que non,... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais, je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma jouissance sera toute entière, je serai sûre que vous avez été raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes.

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LETTRE XXXIV.

_Déterville à Valcour_.

Vertfeuille, ce 15 novembre.