Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 10

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_Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger qu'elle-même, si elle vous assure que malgré les qualités de monsieur, il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur, pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que j'oppose à vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y céder? _Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de votre fille. _M. de Blamont_, à partir de l'état actuel de nos moeurs, une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher là? Un époux, de l'âge de mon ami, ne demande que quelques égard ... quelques assiduités ... quelques _observances de pratique_, et ces misères là remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs ... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se scandaliser de voir chercher à sa femme un bien, qu'il est hors d'état de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont dépravées, croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette dépravation n'est qu'idéale, le délit n'est relatif qu'au mari, il devient nul, dès que l'époux le tolère ou le nie; du moment qu'il ne s'oppose à rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel peut être le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien peu l'époux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_, l'estime ... l'estime, voilà encore un de ces sentimens chimériques qui ne s'arrange pas à ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?... L'approbation des sots, accordée aux sectateurs de leurs petits vilains préjugés ... tyranniquement refusée à l'homme de génie qui les fronde; dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de mériter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins, et ce sera toujours celui de tous, à qui je supposerai le plus d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fantôme qui compose la félicité, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres peuvent lui donner ou lui ravir au plus léger mouvement de leurs caprices; il ne la met que dans lui-même, dans ses opinions, dans ses goûts abstraction faite de toute considération ultérieure. Eh! laissons-là toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un époux riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui donner, qui fait grâce entière du métaphysique, voilà l'homme qui peut rendre une femme heureuse, s'il n'y réussit pas, mesdames, en vérité, je ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions, monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline, croyez-vous que l'hymen que vous propose votre père, puisse vous rendre heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour toute grâce à mon père, de me percer plutôt mille fois le coeur que de me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voilà vos leçons, madame, voilà vos préceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point élevé cet enfant.... Soustraite à vous dès sa naissance, n'ayant jamais connu qu'un cloître, éloignée de vos indignes préjugés, elle n'aurait pas trouvé de réponse, quand il eut été question de m'obéir. _Madame de Blamont_, un enfant dès le berceau, soustrait à sa mère, n'en arrive pas plus sûrement au bonheur. _M. de Blamont, ému et balbutiant_, son esprit ne se dérange pas au moins par de mauvais principes. _Madame de Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et celui qui devrait être le protecteur de son innocence, est souvent celui qui la corrompt. _M. de Blamont_, en vérité, voilà des propos.... --Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant la porte du cabinet, viens les expliquer toi-même à ton père, viens te précipiter à ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu mériter sa haine, dès le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement à Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le poignard dans le coeur d'une malheureuse mère, oserez-vous désirer pour votre femme, l'une de ses filles, après avoir fait votre maîtresse de l'autre? Puis saisissant l'embarras de son époux, aux pieds duquel était Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez plus d'ouvrir vos bras à cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlevâtes au berceau, la voilà, monsieur, la voilà, victime de vos procédés, trompée sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le corrupteur de ses jeunes années, et montrez-lui le coeur d'un père, pour lui faire oublier son bourreau.

C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde scélératesse, est venu disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels, c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'âme d'un libertin n'a pas une seule faculté qui ne soit aux ordres de sa tête, et que tous les mouvemens de la nature cèdent dans de tels coeurs, à la perfide corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le président, avec le plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont là les armes dont vous voulez me battre, en vérité, vous ne triompherez pas ... et s'éloignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette créature est-elle ici?... Te serais-tu douté, Dolbourg, que la maison de madame servit d'asyle à nos catins?--Oh ma chère! n'espère plus rien de cet homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la nature avec tant de dureté, n'est plus qu'à craindre pour toi. Vole implorer les lois, leur temple est ouvert à tes plaintes, on n'eut jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des secours.... Moi, plaider contre ma femme, a répondu Blamont, avec l'air de la douceur et de l'aménité ... étourdir le public de dissentions aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ... puis, s'adressant à moi, Déterville, a-t-il ajouté, faites retirer les jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'énigme, mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie désolée, Aline et Eugénie ont passées dans l'appartement de madame de Blamont, et sitôt que j'ai reparu, le président nous ayant prié de nous asseoir et de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait appartenu par aucuns noeuds, que l'idée de cette alliance était absurde; il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du désir qu'il avait formé d'en substituer un autre à celui-là, pour se conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la fille naturelle de son ami; il a ajouté que la mort très-effective de sa fille Claire, l'ayant attiré au Pré Saint-Gervais, où elle était en nourrice, après avoir rendu les derniers devoirs à cette petite fille, il avait imaginé de s'arranger là, de quelque, joli enfant qu'il put mettre à la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la petite fille de la nourrice, positivement de l'âge qu'il fallait, lui ayant convenu, il l'avait payée cent louis à la mère, et transporté en conséquence lui-même au village de Berceuil, où elle avait été élevée jusqu'à treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demandé par quels moyens cette fille se trouvait à Vertfeuil.

Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnête et sensible, croyant reconnaître quelque sincérité dans ce qu'elle entendait, et préférant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, à la nécessité de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif à objecter, puisque tu n'avais encore rien éclairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avoué de bonne foi.... Le président s'est jetté dans les bras de sa femme et l'embrassant avec la plus extrême tendresse,--non, non, ma chère amie, lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'à supposer cette mort, si elle n'eut été réelle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je suis prêt à vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la ressemblance est singulière, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai observé les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme, soit donc ma chère amie, l'accord certain des délais que vous demandez pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous m'avez demandé du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'à votre retour à Paris, ainsi que nous en étions convenus d'abord, mais qu'elle accepte après, j'ose vous le demander en grâce, que la crainte d'un crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu être l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais été de la soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner, pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos amis du temps que je vous laisse pour déterminer ma fille, à ce qui fait le but de mes voeux, je les conjure de vous aider à obtenir d'elle ce que j'en attends, et d'être bien certains que c'est son bonheur seul qui m'occupe.

Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline ... qui l'obtenait, qui ne pouvait détruire les assertions de son mari, ou qui n'avait à leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne semblait devoir faire préférer à celles du président ... qui, mère ou non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien, trouva dans son coeur la réponse que lui dictaient nos yeux; elle convainquit son époux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grâce que l'on la lui laissât. _Dolbourg_, elle ne mérite pas le bien que vous voulez lui faire, j'ai vécu cinq ans avec elle, je dois la connoître et je la connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur où je prétends de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal traité cette fille comme elle l'a été, sans qu'elle m'en eut donné les plus graves sujets. Peut-être ai-je trop écouté ma colère, mais soyez sûre qu'elle était coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assuré que non. _Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tombée seule en vos mains, et cette créature horrible qui couvrait et servait ses désordres, y est, sans doute, également. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai vu la Dubois. _Le Président_, aucune imposture ne nous étonne à-présent, voilà celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit; mais ne la croyez en rien si vous voulez connoître la vérité, nulle femme au monde ne la déguise avec tant d'art, nulle n'est capable de porter aussi loin le mensonge et l'atrocité. _Madame de Blamont_, et qu'est devenue cette autre petite créature que toutes deux conviennent avoir été la maîtresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le Président, ému_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le président_, eh bien! mais rien de plus simple, elle était aussi coupable que Sophie ... coupable du même genre de tort ... Dolbourg a puni l'une de sa main, voulant également punir l'autre ... elle m'est échappée ... je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sincérité ... c'est le coeur d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voilà donc où entraîne le libertinage! que de chagrins, que d'inquiétudes suivent toujours ce vice épouvantable; ah! si le bonheur eut été moins vif dans votre maison, croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut été mille fois plus pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des siècles pour les réparer, l'impossibilité d'y réussir me porterait au désespoir, qu'il vous suffise d'être bien sûr que je ne les aggraverai plus.... Et des larmes ont échappées des yeux de la crédule madame de Blamont.--Au défaut du bonheur réel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux, est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la grâce entière, a dit cette malheureuse épouse en pleurs, ne pensez plus à cet himen disproportionné. _Le Président_, j'ai des engagemens que je ne puis rompre, vous ignorez leur degré de force, je ne suis plus maître de ma parole, Dolbourg lui-même ne saurait m'en dégager, cependant je puis vous accorder des délais, il ne s'y refusera pas, son âme est trop délicate pour prétendre à la main d'Aline sans la mériter, deux mois, trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut traitée comme elle le mérite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des droits à ma pitié , elle m'est chère dès qu'elle souffre ... elle ne peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se repentir ... elle se repent déjà, vous la feriez entrer au convent par force, je la déterminerai de bonne grâce au même sacrifice, et vous serez également vengé. _Le Président_, soit, mais défiez-vous de sa douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'âme la plus traîtresse. _Dolbourg_, il n'est aucune espèce de tort qu'elle n'ait eue avec nous. _Le Président_, elle en a eue qui aurait mérité l'attention même des lois. L'enfant dont elle était grosse n'était sûrement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne nous trompait que par ses instigations, elle séduit, elle impose, elle joue le sentiment et ce n'est que pour en venir à des fins toujours criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de bien que n'en ait dit la femme qui l'élevât. _Dolbourg_, cette femme ne l'a connue qu'enfant, et c'est à Paris, c'est avec la Dubois qu'elle s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en auriez bientôt des regrets.--Voyant madame de Blamont prête à faiblir, je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, allégua la charité et la religion qui l'obligeait à ne point abandonner cette malheureuse, après lui promis sa protection, et les deux amis n'osèrent plus insister sur l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et d'autre, que Sophie resterait à madame de Blamont et qu'on accorderait à Aline jusqu'à l'hiver, pour se décider au mariage qu'on exigeait d'elle.

J'ose vous demander encore au nom de l'honnêteté et de la décence, a dit madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez séduite hier chez moi; en vérité, a répondu le président, pour le crime, il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de céder ... si peu de résistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-là ... elle peut redevenir honnête ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses désordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ... Eugénie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures à rester ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus que de la joie.

Madame de Blamont a été chercher elle-même sa fille, elle ne s'est point expliquée devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'état d'incertitude où tout était, elle l'a caressée, consolée, elle l'a remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillité s'est rétablie; jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours été de mieux en mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus peut-être que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'éloges et d'amitiés tous les habitans du château.

Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs, saisit avec avidité l'illusion qu'on lui présente, c'est un moment de repos dont elle veut jouir; son âme honnête a tant de plaisir à supposer ses vertus dans les autres; sa chère fille lui ressemble; toutes deux se livrent au plus doux espoir, Eugénie le partage, parce qu'elle est bonne et sensible, comme son amie; il n'y a d'incrédules que madame de Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous paraît bien prompt; il est rendu si nécessaire par les circonstances que nous croyons qu'il ne dépend absolument que d'elles, c'est au temps à nous détromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le président?... quelques mois de délais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces délais seront expirés, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de confusion, dont il a été altéré par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas tout aussi pressant?

Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mère et moi, de supprimer nos réflexions à nos amies, elles ne serviraient qu'à troubler leur moment de calme. S'il doit être réel, ce calme où nous ne croyons pas, pourquoi leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons parer à rien, aucun événement ne dépend de nous, à quoi nos doutes serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde donc qu'avec toi. Presse tes éclaircissemens sur Sophie, beaucoup de choses tiennent à cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet article, ils nous ont trompé sur-tout le reste, alors ils méditent quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y réussir, et dans ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas imposé sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est réel, ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts qu'ils lui prêtent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je m'écrierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il est des momens où le vice absorbé devant elle, est contraint à s'humilier, se confondre, demander grâce et disparaître ... mais sont-ce des vices chéris qui peuvent fléchir de cette manière ... des vices nourris depuis autant d'années ... non ... peut-être cèderait ainsi la fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime vieilli et soutenu par des idées: le plus grand malheur de l'homme est d'étayer ses travers de ses systèmes, une fois qu'il s'en est formé d'assez sûrs pour légitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait dans le coeur d'un autre, la fixe à jamais dans le sien; voilà ce qui rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par réflexion que pêche l'homme mur, ses fautes émanent de sa philosophie, elle les fomente, elle les nourrit en lui, et s'étant créé des principes sur les débris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes invariables qu'il trouve les lois de sa dépravation.

Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'à l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du présent, sans s'inquiéter de l'avenir, et quels momens seraient pour elle, si à côté des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette misérable situation, que nos amis nous la laissent goûter.

Quant à Sophie, elle a toujours ses mêmes droits, jusqu'à l'éclaircissement, fondés ou non, il serait trop dur de les lui ravir, et la cruauté ne peut naître dans une âme comme celle de notre amie. Si quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le silence affecté qu'on a gardé sur toi ... est-il naturel? un des motifs du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru? Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues sur-le-champ, prouvent que ces éclaircissemens entraient dans leurs vues.--Pourquoi donc s'est-on tût devant nous? pourquoi même, à l'époque du raccommodement n'en pas être ouvertement convenus? ne voilà-t-il pas du louche dans la conduite du président? nous sommes sûrs d'ailleurs qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au désir de ravoir Sophie; on l'a cherché dans le château; on a taché de s'introduire dans la chambre où l'on l'a soupçonnait renfermée: un homme adroit du président a été aux aguets tout le jour qui a précédé celui de leur départ; voilà donc encore du mystère dans les démarches de cet époux, qui paraît repentant. Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le désir de ravoir Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est indépendant de ce qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est rien, qu'il veuille se venger d'une créature, qui, selon lui, a tant de tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le malheur de sa fille.... Je n'ose rien répliquer, mais je n'en réfléchis pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une léthargie, dont le réveil sera peut-être terrible.... Adieu, fais comme moi, écris, console, et ne trouble rien, à moins que les éclaircissemens ne t'y forcent; tout dépend des lumières que nous attendons de toi.... Mais si cet homme perfide a été assez adroit pour allier le mensonge à la vérité! pour donner à l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre éternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est injuste; car, il ne créa jamais des êtres auxquels il dût autant de bonheur; jamais deux créatures qui le méritassent aussi bien, si cette manière d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles, si elle est due, à ceux qui savent si bien l'a répandre sur tout ce qui les environne.

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LETTRE XXIV.

_Valcour à Déterville_

Paris, ce 22 septembre.

Je reçus le quatorze, mon cher Déterville, la lettre où tu me recommandais les démarches du Pré-Saint-Gervais, et quelqu'ayent été mes diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de réussir. O! mon ami, quelle intéressante étude nous fournit, chaque jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinité sur lui, quand on voit avec quelle fatalité celui qui tend des pièges s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en opposition avec lui-même, se perce avec les traits dont il veut frapper la vertu. Le président est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans le fait; il en impose odieusement à sa femme; il la trompe avec la plus insigne fausseté, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec attention, et mon énigme va se développer.[6]