Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de Musset
Chapter 2
«Votre lettre me fait beaucoup de plaisir, mon cher monsieur Alfred, et je suis charmé que vous me fournissiez l'occasion de deux choses. D'abord de vous dire qu'Alfred, sauf un peu moins de force dans les jambes et de gaieté dans l'esprit, est presque aussi bien portant que dans l'état naturel. Ensuite de vous remercier de l'amitié que vous m'avez témoignée et des moments agréables que vous m'avez fait passer en dépit de toutes mes peines. Je vous dois les seules heures de gaieté et d'expansion que j'aie goûtées dans le cours de ce mois si malheureux et si accablant. Vous en retrouverez de meilleures dans votre vie; quant à moi, Dieu sait si j'en rencontrerai jamais de supportables. Je suis toujours dans l'incertitude où vous m'avez vue, et j'ignore absolument si ma vieille barque ira échouer en Chine, ou à toute autre morgue, _questo non importa_, comme dirait notre ami Pagello, et je vous engage à vous en soucier fort peu. Gardez-moi seulement un bon souvenir du peu de temps que nous avons passé à bavarder au coin de mon feu, dans les loges de la Fenice, et sur les ponts de _Venezia la Bella_, comme vous dites si élégamment. Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais rien, mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.
»En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et morale. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez, sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force ou d'orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible, et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort.
»Mais je vous ennuie avec mes bavardages et peut-être vous aussi vous pensez que, par habitude, j'écris des phrases sur mon chagrin. Cette crainte-là est ce qui me donne ordinairement de la force et une apparence de dédain. Je sais que je suis entachée de la désignation de _femme de lettres_ et, plutôt que d'avoir l'air de consommer ma marchandise littéraire par économie dans la vie réelle, je tâche de dépenser et de soulager mon coeur dans les fictions de mes romans; mais il m'en reste encore trop et je n'ai pas le droit de le montrer sans qu'on en rie. C'est pourquoi je le cache; c'est pourquoi je me consume et mourrai, seule, comme j'ai vécu. C'est pourquoi j'espère qu'il y a un Dieu qui me voit et qui me sait, car nul homme ne m'a comprise et Dieu ne peut pas avoir mis en moi un feu si intense pour ne produire qu'un peu de cendres.
»Ensuite, il y a des gens qui prennent tout au sérieux, même la Mort, et qui vous disent: «Cela ne peut pas être vrai; on ne peut pas plaisanter et souffrir, on ne peut pas mourir sans frayeur, on ne peut pas déjeuner la veille de son enterrement.» Heureux ceux qui parlent ainsi. Ils ne meurent qu'une fois et ne perdent pas le temps de vivre à faire sur eux-mêmes l'éternel travail de renoncement, ce qui est, après tout, la plus stupide et la plus douloureuse des opérations.
»À propos d'opérations, l'_illustrissimo professore Pagello_ vous adresse mille compliments et amitiés. Je lui ai traduit servilement le passage sombre et mystérieux de votre lettre où il est question de lui et de mademoiselle Antonietta, sans y ajouter le moindre point d'interrogation, sans chercher à soulever le voile qui recouvre peut-être un abîme d'iniquités. Le docteur Pagello a souri, rougi, pâli; les veines colossales de son front se sont gonflées, il a fumé trois pipes; ensuite il a été voir jouer un opéra nouveau de Mercadante à la Fenice, puis il est revenu, et, après avoir pris quinze tasses de thé, il a poussé un grand soupir et il a prononcé ce mot mémorable que je vous transmets aveuglément pour que vous l'appliquiez à telle question qu'il vous plaira: _Forse!_
»Ensuite, je lui ai dit que vous pensiez beaucoup de bien de lui, et il m'a répondu qu'il en pensait au moins autant de vous, que vous lui plaisiez _immensamente_ et qu'il était bien fâché que vous ne vous fussiez pas cassé une jambe à Venise parce qu'il aurait eu le plaisir de vous la remettre et de vous voir plus longtemps. J'ai trouvé que son amitié allait trop loin, mais j'ai partagé son regret de vous avoir si tôt perdu.
»Je n'écris pas à Sainte-Beuve parce que je ne me sens pas le courage de parler davantage de mes chagrins et qu'il m'est impossible de feindre avec lui une autre disposition que celle où je suis. Mais si vous lui écrivez, remerciez-le pour moi de l'intérêt qu'il nous porte. Sainte-Beuve est l'homme que j'estime le plus; son âme a quelque chose d'angélique et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant. Dites-lui que je l'aime bien; je ne sais pas si je le verrai à Paris; je ne sais pas si je le reverrai jamais.
»Ni vous non plus, mon cher; mais pensez à moi quelquefois et tâchez d'en penser un peu de bien avec ceux qui n'en penseront pas trop de mal. Je ne vous dis rien de la part d'Alfred, je crois qu'il vous écrira de son côté. Amusez-vous bien, courez, admirez et surtout ne tombez pas malade.
»T. à v.,
»GEORGE SAND.»
22 mars [1834].
«Écrivez-moi à Paris, quai Malaquais, 19, si vous avez quelque chose à me dire.»
III
RETOUR D'ITALIE
Le 22 mars 1834, il était donc décidé que George Sand et Alfred de Musset revenaient ensemble à Paris; mais le 28, tout était changé. Les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la dernière partie de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand en compagnie de Pagello.
Avant de le quitter, ses «deux grands amis» remirent au voyageur un petit portefeuille portant ces deux dédicaces autographes[15]. Sur la première page:
_À son bon camarade, frère et ami,
Sa maîtresse,_
GEORGE.
Venise, 28 mars 1834.
Sur la dernière:
_Pietro Pagello raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio | a Vicenzo Stefanelli | Ingegneri. a M. J. R. Aggiunta._ |
Alfred de Musset quitta Venise dans la journée ou dans la soirée du 29 mars 1834; son passeport nous fournit encore des indications précises:
_Venezia, 28 marzo 1834. Dir. Gen. di Poli. Buono per Milano.
Vu au consulat de France à Venise. Bon pour se rendre à Paris. Venise, 29 mars 1834.--Le consul de France_: SILVESTRE DE SACY.
_Visto al Comando. Arona, 1 aprile 1834.
Vu au Pont Saint-Maurice, le 3 avril 1834, allant en France.
Vu à Genève, le 5 avril 1834. Bon pour Paris.
Vu à Bellegarde, le 6 avril 1834._
Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage et qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son _Histoire de ma Vie_,--jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[16].--Il lui écrivit de Padoue et de Genève; elle, de son côté, lui adressa une lettre à Milan.
Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la _Biographie_), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa chambre et, pendant plus d'un mois, il ne voulut voir personne.
«Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus tard dans son _Poète déchu_[17]; il me semblait que toutes mes idées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur, en désespéré... La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent, je connus et j'aimai la mélancolie.»
Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la correspondance établie entre lui et elle: n'étant plus en contact, ils renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles passées. En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre jours, George Sand lui envoyait ses _Lettres d'un Voyageur_: la première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin (par l'entremise de Buloz); puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second volume de _Jacques_», avec mission de la lire et d'y faire les coupures qu'il jugerait nécessaires[18]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des affaires de George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs, s'entendait pour elle avec Buloz et lui faisait expédier par ses éditeurs les sommes dont ils lui étaient redevables.
D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai la permission formelle.» Et, le 12 mai, George Sand lui répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés.» Ce projet, on le sait, est devenu _la Confession d'un Enfant du siècle_. On a donc eu tort de prétendre que George Sand avait imaginé _Elle et Lui_ pour répliquer à cette confession[19]. Non seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais elle l'autorisait à écrire. Bien plus, la rupture définitive s'étant consommée dans les premiers jours de mars 1835, et _la Revue des Deux Mondes_ publiant dès le 15 septembre le deuxième chapitre de la première partie de _la Confession_, celle-ci fut commencée probablement avant cette rupture.
Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui aussi; mais il n'osait s'adresser directement à Musset, il s'adressait à son ami Tattet. Voici la première de ces lettres que nous avons retrouvées:
«7 giagno 1834, Venezia.
»Mio caro amico,
»Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son assicurato che le duc casse di bottiglie sono già sulla strada della Francia.--Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi serviro.--Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di Parigi.--Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra quella di due anni; forse ci vedremo a Parigi.--Non vi so dire nè il quando nè il corne, so che ci rivedremo.--Se vedete Alfred de Musset, baciatelo per me.
»Addio, addio, vostro sincero
»PIETRO PAGELLO.»
TRADUCTION
«Venise, 7 juin 1834.
»Mon cher ami,
»Je me suis hâté de faire votre commission et je me suis assuré que les deux caisses de bouteilles sont déjà sur la route de France.--S'il n'arrivait rien au contraire, écrivez-moi et je vous servirai.--Madame G. (George) vous salue cordialement; elle va bien de santé et se divertit suffisamment, pour le peu qu'offre Venise en comparaison de Paris.--Adieu, bon ami; notre amitié d'un jour semble celle de deux années; peut-être nous verrons-nous à Paris.--Je ne sais vous dire ni quand ni comment, je sais que nous nous reverrons.--Si vous voyez Alfred de Musset, embrassez-le pour moi.
»Adieu, adieu, votre sincère
»PIERRE PAGELLO.»
Pendant que s'échangeaient toutes ces lettres, on s'occupait d'Alfred de Musset et de George Sand à Paris beaucoup plus qu'ils ne l'auraient désiré. Le brusque retour du poète sans sa compagne avait prêté à des récits fort éloignés de la vérité: ne sachant rien, on inventait. Les premières semaines, confiné dans sa solitude volontaire, Musset ignora ce qui se disait; mais, dès sa rentrée dans le monde, ces méchants propos parvinrent à ses oreilles. Ce fut Buloz qui, sans le savoir, éveilla ses soupçons. Alfred de Musset donna le démenti le plus formel à tous ces mensonges et défendit énergiquement George Sand. Mais les insinuations malveillantes de Gustave Planche avaient fait leur chemin; malgré ses efforts, Musset ne put imposer silence aux calomniateurs. De leur côté, les amis de George Sand avaient jasé à tort et à travers, et quand on sut qu'elle allait revenir avec le troisième complice, avec Pagello, ce fut un véritable scandale.
IV
VOYAGE DE MUSSET À BADE
George Sand, à son tour, avait quitté Venise; le 29 juillet, elle était à Milan, puis elle traversait la Suisse; elle arrivait à Paris vers le 10 août,--avec Pagello.--Alfred de Musset, qu'elle avait prévenu depuis longtemps, l'attendait et leur premier soin fut de se revoir. C'est par le livre de madame Arvède Barine[20] qu'il faut connaître cette période de leur existence: brouilles et raccommodements se succèdent sans interruption, compliqués par la présence de Pagello devenu jaloux. Joignez enfin que tout le bruit fait autour d'eux déchire le bandeau brutalement: ils comprennent combien leur situation est fausse et ridicule.
Après un de ces orages, Alfred de Musset, n'y pouvant plus tenir, envoie ce billet à George Sand: «Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous; si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.»
En même temps, il écrivait à Buloz:
«Lundi, 18 [août 1834].
»Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas, m'envoyer quelque argent. J'y vais pour travailler; je vous donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un dédit pour une époque que vous fixerez, et à laquelle vous recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel cas, tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps. Mais tout de suite, car je ne serai pas ici vendredi.
»T. à v.
»ALFRd DE MUSSET.»
Il devait aller à Toulouse pour voir son oncle, M. Desherbiers, alors sous-préfet à Lavaur; de là aux Pyrénées, puis à Cadix. En conséquence de quoi, il partit pour... Bade. Nous avons de nouveau recours au passeport:
_Vu au Ministère des affaires étrangères. Paris, 20 août 1834.
Vu pour Francfort et les bords du Rhin. Paris, 20 août 1834. Préfecture de police.
Vu à la légation de Bade. Paris, 21 août 1834.
Vu à la légation des villes libres d'Allemagne. Paris, 21 août 1834.
Vu pour les eaux de Bade. Strasbourg, 28 août 1834.
Baden, 30 August 183._--(ILLISIBLE.)
D'autre part, George Sand s'était réfugiée à Nohant; elle y était déjà installée le 31 août, seule, ayant eu la sagesse de laisser Pagello à Paris. Et entre Nohant et Bade recommença une nouvelle correspondance encore plus passionnée que celle entre Paris et Venise[21]; et pendant ce temps-là Pagello, resté seul à Paris, inconnu, se lamentait de son isolement.--Voici ce qu'il écrivait à Alfred Tattet:
»Parigi, 6 settembre 1834.
»Mio caro Alfredo,
»Il vostro povero amico è a Parigi.--Ho domandato di voi alla vostra casa, mi fu detto che siete alla campagna. Se avessi tempo, sarei venuto a darvi un bacio, ma come sono qui per poco ve lo mando in questo foglio. Non so quanti giorni ancora resterò a Parigi.--Voi sapete che io son obbligato di obbedire alla mia piccola borsa, e questa mi comanda di già la partenza.--Addio.--Se potrò vedervi a Parigi, sarò fortunato; se non potrò, mandatemi un bacio anche voi in un pezzello di carta. Hôtel d'Orléans, n° 17, rue des Petits-Augustins.--Addio, mio buono, mio sincero amico, addio.
»Vo affmo amico,
»PIETRO PAGELLO.»
TRADUCTION
«Paris, 6 septembre 1834,
»Mon cher Alfred,
»Votre pauvre ami est à Paris.--Je suis allé chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous étiez à la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais allé vous embrasser, mais comme je suis ici pour peu, je vous embrasse par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai à Paris; vous savez que je suis obligé d'obéir à ma petite bourse, et celle-ci me commande déjà le départ.--Adieu.--Si je puis vous voir à Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Hôtel d'Orléans, n° 17, rue des Petits-Augustins.--Adieu, mon bon, mon sincère ami, adieu.
»Votre très affectionné ami,
»PIERRE PAGELLO.»
Alfred de Musset, dans _Une Bonne Fortune_, raconte un des incidents de son séjour à Bade[22]. Après un mois de promenades et de distractions variées, entremêlées de travail, Alfred de Musset songea au retour; son amour, qu'il pensait calmer par l'absence, n'avait fait que s'exalter. Le 10 octobre, il passe à Strasbourg, et dès son arrivée à Paris, le 13, il écrit à George Sand, encore à Nohant: «Mon amour, me voilà ici; tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions! Et moi, si je le veux!...» Quelques jours après, George Sand venait le rejoindre.
Pagello n'était pas encore parti, mais ce double retour le décida bien vite à reprendre le chemin de Venise, non sans avoir adressé une lettre d'adieu à son ami Alfred Tattet, en lui recommandant le silence:
MONSIEUR ALFRED TATTET
Rue Grange-Batelière, n° 13, Paris.
«Parigi, 23 ottobre 1834.
»Mio buon amico,
»Prima di partire vi mando un bacio ancora. Vi congiuro di non dar parola giammai del mio amore con la George.--Non voglio vendette.--Parto colla sicurezza d'aver agito in uomo onesto.--Questo mi fa dimenticare la mia sofferenza e la mia povertà.--Addio, mio angelo.--Vi scriverò da Venezia.--Addio, addio.
»PIETRO PAGELLO.»
TRADUCTION
«Paris, 23 octobre 1834.
»Mon bon ami,
»Avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne souiller jamais mot de mon amour avec la George.--Je ne veux pas de vengeances[23].--Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.
»PIERRE PAGELLO.»
V
À PARIS
Alfred Tattet avait dissuadé Musset de revoir George Sand; d'où, brouille entre les deux amis: Musset convenait bien, en son for intérieur, qu'il avait tort, mais ne voulait pas qu'on le lui dît. George Sand, ne connaissant pas encore les raisons invoquées par Tattet, voulut dissiper ce nuage:
«Mardi, 28 octobre 1834.
»Mon cher Tattet,
»J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred. Je serais bien fâchée de savoir deux vieux amis désunis par rapport à moi. J'espère bien que cela ne sera pas.
»Dans tous les cas, je vous prie de venir me voir; après l'intérêt que vous m'avez témoigné, j'ai lieu d'être surprise et affligée de votre oubli. Je désire causer avec vous et vous attends à votre premier retour à Paris. Toujours quai Malaquais, 19.
»GEORGE SAND.»
«Quand vous serez ici[24], écrivez-moi un mot, je vous donnerai rendez-vous, car je suis souvent dehors ou enfermée.»
Mais à peine les deux amants se sont-ils revus qu'ils ne peuvent plus eux-mêmes s'entendre:
GEORGE SAND À ALFRED DE MUSSET
«N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème tant que je me refusais à toi et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis?»
ALFRED DE MUSSET À GEORGE SAND
«Ne pense pas au passé! Non, non! Ne compare pas! Ne réfléchis pas! Je t'aime comme on n'a jamais aimé!»
Les crises se succèdent avec rapidité: ils s'adorent le matin et se disent des injures le soir, pour retomber le lendemain dans les bras l'un de l'autre. C'est la phase de leurs amours la plus tourmentée, la plus poignante: à la lecture de ce que madame Arvède Barine publie de leurs lettres, on se demande comment ils n'y ont pas laissé tous deux leur raison.
Alfred de Musset a la fièvre et George Sand veut prendre un déguisement pour venir le soigner chez sa mère: «Si je peux me lever, j'irai te voir», lui répond-il.
Le 8 novembre, Alfred de Musset provoque en duel Gustave Planche qui a mal parlé de George Sand; Planche lui fait des excuses, et, le 12 novembre, Musset écrit à son ami Tattet:
«Mon cher ami,
»Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions (comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé); si enfin peut-être on allait vous voir, pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne m'avez pas vu et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part.--J'irai vous voir bientôt.
»À vous de coeur.
»ALFRED DE MUSSET.»
Puis il va dans la Côte-d'Or, à Montbard, chez l'un de ses parents. Quelques jours après, le «pauvre vieux lierre» est revenu où il s'attache.
Le 25 novembre, George Sand écrit à Sainte-Beuve que Musset ne veut plus la voir[25]; son exaltation touche à la folie: la rupture paraît complète. Le 15 décembre, George Sand est à Nohant; et le 13 janvier 1835, elle adresse cette lettre à Alfred Tattet:
«Monsieur,