Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de Musset
Chapter 1
Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, [Rénald Lévesque (html version)] and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
ALFRED DE MUSSET ET GEORGE SAND
MAURICE CLOUARD
Extrait de la _Revue de Paris_ du 15 août 1896
DESSINS PAR ALFRED DE MUSSET
PARIS
La _Véritable histoire de «Elle et Lui»_, récemment publiée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[1], a rouvert de la façon la plus curieuse, entre Alfred de Musset et George Sand, un débat qui ne sera pas décidément clos, ni l'équitable jugement prononcé, avant la mise au plein jour des lettres échangées par ces amants illustres. La réputation du célèbre _chercheur_ n'est plus à faire et nous nous garderons de dire le bien que nous en pensons. Nous ne voulons à notre tour que joindre au dossier commun quelques pièces authentiques. La «véritable histoire» de cette liaison, apparemment, ce n'est pas _Elle et Lui_, ce n'est pas davantage _Lui et Elle_;--et nous ne disons rien de _Lui_, qui fut l'oeuvre d'une personne étrangère au débat et l'exercice de rancunes particulières:--on ne saurait préparer avec trop de soin le difficile triomphe de la vérité.
Mais, d'abord, adressons l'hommage de notre plus respectueuse gratitude à madame Lardin de Musset, la soeur du poète: elle a mis à notre disposition tous les documents qu'elle possède. Il nous faut remercier aussi M. Alexandre Tattet, qui nous a communiqué les lettres adressées à son frère.
* * * * *
Alfred de Musset et George Sand se virent, pour la première fois, au mois d'avril ou de mai 1833. Écrivant l'un et l'autre à la _Revue des Deux Mondes_, ils avaient naturellement l'occasion de se rencontrer; des amis communs, Sainte-Beuve surtout, firent le reste. Relations de courtoisie littéraire, d'abord: Alfred de Musset envoyait des vers à George Sand, _Après la lecture d'Indiana_, datés du 24 juin 1833[2]; puis, des fragments de son poème _Rolla_, qu'il écrivait en ce moment. Peu à peu, leur intimité devient plus grande, et George Sand adresse à Musset un exemplaire de _Lelia_ portant ces dédicaces:
--Tome I--: «À monsieur mon gamin d'Alfred, GEORGE.»
--Tome II--: «À monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, GEORGE SAND.»
Dans une pièce de vers demeurée inédite, Alfred décrit familièrement les soirées intimes de son amie:
George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre, Lui fait de doux serments; Solange, par derrière, Gribouille ses romans.
Planté comme une borne, Boucoiran[3] tout crotté Contemple d'une oeil morne Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence Paul, se versant du thé, Écoute l'éloquence De Menard tout crotté.
Planche, saoul de la veille, Est assis dans un coin Et se cure l'oreille Avec le plus grand soin...
Débraillé ou non, Musset dessine sur un album la charge des habitués de la maison et prend la liberté «d'outrager les beaux yeux noirs» en de nombreux croquis: «Je vous envoie cette ébauche pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la reconnaîtrez vous-même...»
À la fin du mois d'août, ils sont amants[4]. Leur vie, durant cette période, est semblable à celle des peuples heureux et n'a pas d'histoire. Il suffit, à la rigueur, de lire ce qui est publié de la correspondance de George Sand et de Sainte-Beuve dans le tome Ier des _Portraits contemporains_, édition de 1888, et ce que Paul de Musset raconte dans la _Biographie_ de son frère: on devine le reste. On nous permettra de ne pas les suivre avant leur voyage en Italie.
I
VOYAGE EN ITALIE
Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux voyageurs jusqu'à la malle-poste. Ils s'arrêtèrent à Lyon,--où ils rencontrèrent Stendhal,--à Avignon, Marseille[5], Gênes, et le 28 ils se trouvaient à Florence. De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport d'Alfred de Musset:
_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per Venezia. Firenze, 28 Dic. 1833. Visto, buono per Bologna et Venezia._--G. MOLINARI. Visto, buono per Bologna.--DELLACÀ, 29 Dicembre 1833. Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio, via di Ferrara. Francolino, 30 Dic. 1833. Visto sortire. Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova. Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, le 19 janvier 1834.--Le consul de France: SILVESTRE DE SACY._
Les divers incidents du voyage, qui du reste n'ont rien de particulier, sont racontés par George Sand dans son _Histoire de ma Vie_ et par Paul de Musset dans la _Biographie_ de son frère.
À Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle arriva malade à Venise.
Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel Danieli, que tenait «_il signor Mocenigo_». Jadis, lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal: «_Aveva tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un Merle blanc_[6]: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir laissés.»
Les premiers temps de leur séjour furent calmes; malgré son état maladif, George Sand accompagnait Musset, qui, tout en visitant la ville, prenait des notes sur les usages, sur les dénominations des lieux: nous avons plusieurs pages d'adresses, de recettes culinaires, mots du dialecte vénitien, courtes notices sur des familles ou des noms célèbres à Venise, inscriptions copiées sur les monuments, tout cela pêle-mêle, au hasard des rencontres. Nous voyons là qu'ensemble ils visitèrent Chioggia, le Lido, déjeunèrent au restaurant du Sauvage à Venise et se promenèrent dans les jardins de Saint-Blaise, à la Zuecca... Mais bientôt George Sand dut garder la chambre et son ami continua seul ses excursions.
Alfred de Musset avait écrit plusieurs fois à sa mère depuis son départ: de Marseille, de Gênes, de Florence, puis de Venise. Les premières lettres parvinrent à leur adresse[7]; mais vers la fin de janvier les nouvelles cessèrent brusquement. Madame de Musset s'en plaignit à son fils:
«Paris, ce jeudi 13 février 1834.
»Il m'est impossible, mon cher enfant, de me rendre compte des motifs que tu peux avoir pour me laisser si longtemps sans nouvelles, après la promesse que tu m'avais faite de m'éviter au moins ce chagrin-là. Tu connais ma facilité malheureuse à m'inquiéter; si tu lui laisses un libre cours, je ne puis pas prévoir où elle me conduira. Ces jours derniers, Hermine[8] était malade, elle a pris un rhume en sortant d'un bal chez madame Hennequin, qui nous avait invitées. Je veillais près d'elle et passais de longues nuits, que l'incertitude de ta position, de ta santé, rendaient bien tristes. Le matin, j'avais une fièvre nerveuse, la tête me tournait, il me semblait que j'allais devenir folle; je pleurais, je marchais à grands pas dans ma chambre, cherchais quel moyen je pourrais imaginer pour me procurer de les nouvelles. Enfin, j'ai supplié Paul[9], après plusieurs jours de cet état intolérable, d'aller voir Buloz et de savoir de lui si quelqu'un des amis de madame Sand avait eu de ses nouvelles. Heureusement Buloz avait reçu une lettre de toi, datée du 27 janvier; Paul m'a calmé le sang en me rapportant cette nouvelle. Je ne suis plus malade, mais je suis bien triste; car il faut que tu aies des raisons pour me laisser dans une pareille inquiétude, si tu n'es pas malade, ce que cette lettre à Buloz ne prouve nullement, puisque je ne l'ai pas lue; au moins tu es ennuyé, lui-même l'a dit à Paul; tu ne te plais plus à Venise, peut-être en es-tu parti; je t'écris à tout hasard; ma lettre ne te parviendra probablement pas, mais c'est le moindre de mes soucis. Je me soulage en l'écrivant; il me semble au moins, pendant que je promène ma plume sur ce papier, que tu m'entends et que tu vas te hâter de soulager mon ennui en m'écrivant bien vite. Fais-le, mon bon fils, si cette lettre arrive jusqu'à toi, et surmonte la paresse ou le malaise qui t'en a empêché depuis six semaines, car il y a réellement tout ce temps que je n'ai reçu un mot de toi. La dernière qui m'a fait tant de plaisir est datée du 6 janvier; je l'ai relue bien des fois, mais maintenant je ne puis plus la relire, elle me fait mal, car cette phrase par laquelle tu la termines: «Ne crains pas, ma chère mère, que je te laisse sans nouvelles, il t'en coûtera des ports de lettres...» etc... n'y a-t-il pas, dans cette assurance de quoi faire naître les plus vives inquiétudes? Car, qui peut te détourner d'une si bonne et si chère résolution, que des accidents graves ou un état d'abattement causé par la maladie? Je sens, mon cher enfant, que si rien de tout cela n'existe, je vais t'ennuyer par mes doléances; mais figure-toi un peu ce que c'est que d'être à trois cents lieues de son fils chéri, et de ne savoir à quels saints se vouer pour savoir s'il existe ou s'il est mort, assassiné, noyé, que sais-je. Il y a de quoi en perdre l'esprit et c'est ce que je fais...
»Nous avons passé un triste carnaval. [...]
(Détails sur les bals où elle était invitée avec sa fille.)
»Je ne sais pas si tu as reçu les deux lettres que je t'ai adressées à Venise. La première était adressée poste restante, à Venise; la seconde, quai des Esclavons ou bureau restant. Mais j'avais mis sur l'adresse: _Monsieur de Musset_, sans le prénom d'_Alfred_; je crains que si tu l'as été chercher, on ne te l'ait pas donnée. Enfin, je me persuade que tu n'as pas reçu mes lettres, puisque tu n'as répondu à aucune. Celle-ci sera-t-elle plus heureuse? Cela est fort douteux. Fais réclamer les autres si on ne te les as pas encore données. Il faudrait y aller toi-même, car on ne les donne pas à d'autres qu'à la personne même à laquelle elles sont adressées.
»Mais cela n'est que du bavardage: tu le sais aussi bien que moi.
»Je te quitte en t'embrassant bien tendrement; ton frère et ta soeur en font autant, mais personne au monde ne t'aime comme
»Ta mère.»
Ce n'était ni la paresse ni la maladie qui empêchaient Alfred de Musset de donner de ses nouvelles: il écrivait régulièrement et confiait ses lettres à un gondolier, nommé Francesco, pour les porter à la poste avec l'argent nécessaire à leur affranchissement; mais Francesco dépensait l'argent au cabaret et jetait la lettre à l'eau.
II
À VENISE
Il y avait un peu plus d'un mois que les deux amants étaient à Venise, quand éclata la crise terrible dont s'est ressentie leur vie entière: fatigué au physique et au moral par le voyage, affaibli par le climat, ennuyé de cette compagne toujours malade qui lui faisait si triste figure, Alfred de Musset devint nerveux, irritable, s'emportant à la moindre contradiction, au moindre obstacle; George Sand, que la fièvre rendait non moins irascible et maussade, reçut mal ses observations ou ses doléances: de là ces querelles qui firent de leur chambre d'hôtel un enfer. Ce ne fut pas leur faute, il ne faut les accuser ni l'un ni l'autre: le milieu seul fut coupable. Et puis, sans vouloir en convenir avec eux-mêmes, ils commençaient malgré eux à sentir que leur beau rêve était irréalisable et que l'amour idéal ne se trouvait pas sur la terre. C'est alors, justement, qu'Alfred de Musset fut à son tour atteint par la fièvre; et, dans l'état d'excitation où il vivait, le mal ne fit pas de lents progrès chez lui comme chez George Sand: il l'abattit d'un seul coup. George Sand éperdue, ne sachant où donner de la tête, manda le premier médecin qu'on lui indiqua, le docteur Pagello[10].
Pagello vint et remplaça avantageusement un vieux médecin qui, nous ne savons comment, se trouvait au chevet de Musset dès le début de sa maladie, le docteur Rebizzo.
Pagello ordonna des compresses d'eau glacée et une potion calmante:
_Aq. ceras. nigr_ 3ij. _Laud. liquid. Sydn., gutt_ XX. _Aq. coob. laur. ceras., gutt_ XV.
»Dr PAGELLO.»
(Nous copions sur l'original, conservé par Musset); autrement dit:
_Eau de cerises noires 1 once, 2 gros. Laudanum liquide de Sydenham 20 gouttes. Eau distillée de laurier cerise 15 gouttes._
Pendant plus de huit jours, le poète fut soigné avec un admirable dévouement par George Sand et Pagello qui ne quittèrent pas son chevet: «Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. À l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur, et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front une compresse d'eau froide que j'avais depuis plusieurs jours et je sentis un peu de chaleur. J'entendis mes deux gardiens se consulter sur mon état: ils n'espéraient plus me sauver[11]...»
À des crises nerveuses d'une violence extrême succédait cette léthargie qui ressemblait à la mort. Le neuvième ou le dixième jour, Musset, comme s'il sortait d'un rêve, ouvrit les yeux en poussant un léger cri, et reconnut les deux personnes présentes: «J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Pagello s'approcha de moi, me tata le pouls et dit: Il va mieux; s'il continue ainsi, il est sauvé[12]...» Musset était hors de danger, en effet, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût guéri: dans une lettre adressée à George Sand, datée du 4 avril 1834, il dit que cette crise a duré dix-huit jours.
Ici, nous sommes obligés de toucher un point délicat: pendant cette période aiguë de sa maladie, Alfred de Musset a-t-il réellement vu ou s'est-il imaginé voir George Sand entre les bras de Pagello?
Dans une relation datée de décembre 1852, écrite entièrement de sa main, Paul de Musset déclare que son frère lui a toujours dit l'avoir _vue_, pendant qu'il était étendu sur son lit de douleur, mais sans pouvoir préciser le moment: «En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme, elle avait la tête renversée en arrière... Je vis les deux personnes s'embrasser.» Et plus loin: «Le soir même ou le lendemain, Pagello s'apprêtait à sortir, lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle... En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse.» Mais c'est Paul qui a écrit cela, et non Alfred, et pas une ligne d'Alfred ne fait allusion à ce fait; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela. Il ne nous paraît guère possible d'admettre que George Sand, épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous les yeux de celui qu'elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie, elle a protesté là contre, elle s'est défendue, non pas d'avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l'être devenue dans les circonstances que voilà.--Je parle du fait matériel, et non de la «déclaration» adressée par elle à Pagello et signalée récemment par le docteur Cabanès.--Le meilleur moyen de détruire cette légende ne serait-il pas de publier sa correspondance avec Musset? Mais une correspondance complète des deux amants, et non des lettres tronquées comme celles qui circulent sous main.
Cette même relation de Paul de Musset parle aussi d'une querelle survenue pendant la convalescence d'Alfred. Une nuit, Alfred surprit George Sand écrivant sur ses genoux; il voulut savoir ce qu'elle disait dans cette lettre et à qui elle l'adressait. George Sand refusa toute explication et, plutôt que de lui remettre son papier, elle le lança par la fenêtre. Musset fut convaincu par cela seul qu'elle écrivait à Pagello pour lui donner un rendez-vous.--Nous parlons toujours d'après Paul de Musset.
Dans une note de sa correspondance inédite, George Sand affirme qu'elle donnait simplement des nouvelles d'Alfred à Pagello, et qu'elle ne voulut pas lui faire voir le billet parce qu'elle y parlait de folie. «Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette fameuse lettre.» Car, Alfred de Musset parti, elle descendit aussitôt dans la rue où elle la retrouva.
Or il y a, dans les papiers d'Alfred de Musset, une _Canzonetta nuova supra l'Elisire d'Amore_, qui répond en tous points à la pièce décrite par George Sand dans la note citée plus haut; c'est une sorte de placard, de quatre pages, imprimé à Venise, sur mauvais papier, et qui se vendait quelques sous dans la rue. Au dos de cette romance, on lit cette phrase manuscrite, au crayon, de George Sand: «_Egli è slato molto male questa notte, poverello! credeva si vedere fantasmi inlorno al suo letto, e gridava sempre: Son malto_, je deviens fou. _Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri..._--C'est-à-dire: «Il s'est trouvé très mal cette nuit, le pauvre. Il croyait voir des fantômes autour de son lit et criait sans cesse: _Je suis fou, je deviens fou_. Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre, en gondole, hier. Si peut-être il était gris...» George Sand ajoute: «La phrase devait probablement être terminée ainsi: _S'il n'était que gris, cela ne serait pas si inquiétant_. Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et, deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations.»
* * * * *
On était alors aux premiers jours de mars; un secours inattendu arriva aux malheureux voyageurs. M. Alfred Tattet visitait l'Italie, en compagnie d'une personne dont le nom fut célèbre au théâtre; il fit un détour pour venir voir à Venise son ami Alfred de Musset, qu'il croyait en bonne santé. Il le trouva revenant à la vie; lui aussi se fit garde-malade, et ils furent trois au lieu de deux: «J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, écrivait-il à Sainte-Beuve, de procurer quelques distractions à madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles[13].»--Un billet de George Sand vient confirmer cette lettre:
À MONSIEUR ALFRED TATTET
_Hôtel de l'Europe_.
«Alfred ne va pas mal; nous irons au spectacle si vous voulez. Mais guérissez-vous de votre rhume et soignez-vous.
»Tout à vous,
»GEORGE.»
Dès qu'il avait pu le faire, Alfred de Musset avait écrit à sa mère pour lui dire son état et lui annoncer son retour: «Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore[14].»
Voici la réponse de madame de Musset:
«Paris, 17 mars 1834.
»Oh! mon pauvre fils! mon pauvre fils! Quel fatal voyage tu as fait là! Et quelle affreuse maladie! Ta lettre m'a bouleversée; j'en suis restée trois heures sans pouvoir parler. D'après le traitement qu'on t'a fait subir, ton frère conclut que tu as une fièvre cérébrale. Pour moi, je me perds dans les conjectures les plus sinistres pour deviner quelle complication de maladies a pu t'assaillir, toi si sain, si fort jusque-là, et qui n'as jamais fait sous mes yeux ce qu'on peut appeler une maladie. Je suis persuadée que le malsain climat dans lequel vous êtes allés vous fixer a contribué à ton malheur. Venise est inhabitable une grande partie de l'année; je voudrais à tout prix t'en savoir dehors. Il ne faut pas cependant que tu te remettes en route pour la France avant que ta pauvre santé soit consolidée; tu n'aurais pas la force de supporter le voyage, et une rechute serait plus dangereuse encore. Mais si tu t'en sens la force, tâche d'aller passer ta convalescence loin de Venise; elle en sera plus courte et plus sûre. J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser. J'étais, lorsque j'ai reçu ta lettre, dans une inquiétude impossible à exprimer. J'avais été jeudi chez Buloz, qui venait de recevoir une lettre de madame Sand; il ne voulait pas me la montrer et il feignait de l'avoir perdue. Il avait imprudemment lâché le mot d'indisposition: Alfred a une indisposition! Il n'en fallait pas tant pour me faire deviner la vérité, l'horrible vérité; et je suis sortie de chez lui plus morte que vive.
»Je n'ai pas besoin de le dire, mon bien cher enfant, que tout ce que tu désires de changements dans notre appartement sera fait de suite... (Description des modifications à opérer.) Si ce projet te convient, écris-le-moi, je le ferai exécuter avant ton retour, pour t'éviter l'ennui des ouvriers; autrement, nous attendrons ton retour, et je me bornerai à faire ce que tu me demandes.
»Je te supplie de m'écrire lettres sur lettres, mon cher enfant; tu comprends combien cela m'est nécessaire en ce moment. Je suis si malheureuse, si tourmentée! Ton frère et ta soeur sont bien inquiets aussi. J'ai appris avec plaisir que M. Tattet est avec Arous; ce te sera une distraction agréable: un ami est bien précieux à trois cents lieues de tous les siens.
»Nous nous portons tous bien, à l'inquiétude près, qui est un mal insupportable pour moi. Je t'embrasse, mon cher fils, de toute mon âme et t'aime plus que ma vie.
»Ta mère,
»EDMÉE.»
«Tu ne m'as pas donné d'adresse positive et pas dit si tu as reçu une seule de mes lettres; de sorte que je crains toujours qu'elles ne te soient pas parvenues.»
Le timbre d'arrivée à Venise porte la date du 25 mars. À cette époque Alfred de Musset était donc suffisamment rétabli pour sortir et aller lui-même chercher ses lettres à la poste.
D'autre part, George Sand écrivait à Alfred Tattet qui lui demandait des nouvelles: