Alfred de Musset

Chapter 8

Chapter 83,911 wordsPublic domain

Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique, et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_ (1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins, tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne badine pas avec l'amour_.

Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la _Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.»

Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la _Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable, Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile Gautier, cause avec la gaieté».

L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de 1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires, que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière, enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie. Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et sa maladie.

L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée, avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable dégradation de l'homme touché par la débauche:

La mer y passerait sans laver la souillure.

Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste. Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie, je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.» Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».

Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée. Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré; la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»

Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime inutile, est d'une rare grandeur.

PHILIPPE.

«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO.

«Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?

LORENZO.

«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO.

«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_), il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue Alexandre....»

Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable.

LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.

«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, coeur navré de joie!

SCORONCONCOLO.

«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!

SCORONCONCOLO.

«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, seigneur.

LORENZO.

«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»

C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion, courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis, Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.

Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la _Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là.

Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux Tuileries.

LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_.

«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé, ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_.

«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de regret....»

Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.

«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de rentrer. La cour est une belle chose.

--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la porte sur le dos, voyez-vous!»

Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont été les fournisseurs de nos grand'mères.

Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine. «Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent, à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique.

La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement, lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque de l'amour, et il était romantique.

Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]»

[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.]

Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés! Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.

JACQUELINE.

«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure. Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par écrit?

FORTUNIO.

«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à vous. (_Il se jette à genoux._)

JACQUELINE.

«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime.

FORTUNIO.

«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous; je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur. Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, et que je vous aime à en mourir.»

La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant «avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.

Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer, dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en veulent plus.»

L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures, timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote, s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».

Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué.

COELIO.

«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?

(_Entre Octave._)

OCTAVE.

«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

COELIO.

«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

COELIO.

«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.

OCTAVE.

«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»

Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez la belle Marianne.

C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux _moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce: «Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.

Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de _Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous fuit; fuyez-la, elle court après vous».

C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_, écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois. Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une des moins ressemblantes.

Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de l'immortelle désespérance....»