Alfred de Musset

Chapter 7

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Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances. Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux; Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensité ne peut pas être à deux.

Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne trouble pas le limon des passions terrestres:

Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure: Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-toi, créature insensée: Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi; le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport».

La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_ (15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des vers sacrilèges:

O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir; J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_, Ma folle expérience et mes soucis d'un jour, Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore; Après avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné. Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une longue théorie de belles dames et de grisettes.

Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre 1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.

D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances:

Vous saurez tout, et je vais vous conter Le mal que peut faire une femme.

Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne subitement:

Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle, J'entends sur le gravier marcher à petit bruit... Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle; Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit? Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?

Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre:

LE POÈTE.

Honte à toi qui la première M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colère M'as fait perdre la raison. Honte à toi, femme à l'oeil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre Mon printemps et mes beaux jours!

Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un coeur tout gonflé d'amertume:

Je te bannis de ma mémoire, Reste d'un amour insensé, Mystérieuse et sombre histoire Qui dormiras dans le passé! . . . . . . . . . . . . . . . . Pardonnons-nous;--je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu. Avec une dernière larme Reçois un éternel adieu.

Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre 1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable _Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours enfants!» Musset répond à Diderot:

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds, La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés.

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir!

Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète, Si le vent te fait peur?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête, Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché; Comme le matelot brisé par la tempête, Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l'emporte à Dieu!

Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux, et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été unique dans notre poésie lyrique.

Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs. Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres (_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux _Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une trahison envers l'auteur.

Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M. de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle, ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier: «C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_ valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix, que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais ouvrier.

[Note 23: _Le Rythme poétique._]

Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir «dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer. C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_, _Danaë_ et _tombé_!

On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières, ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il s'était volontairement limité.

Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_, et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_:

L'autre, tout au contraire, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Toujours rose, toujours charmant, continua_ D'épanouir à l'air sa desinvoltura.

Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier:

Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières, A travers le chaos de nos folles misères, Courir en souriant tes beaux vers ingénus, _Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_

Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté. C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple:

Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste?

Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier, très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de _Phèdre_:

Ariane, ma soeur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

De Musset:

Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Lentement, doucement_, à côté de Marie.

L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles et dansants:

Cependant du plaisir la frileuse saison _Sous ses grelots légers rit et voltige encore_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._

Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.

La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre. Théodore de Banville donne dans son traité de versification des recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur. Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions, d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique. Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des âmes:

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable; elles nous ouvrent son âme innocente:

S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l'école flamande, Une ronde fillette échappée à Téniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande: Une vierge en or fin d'un livre de légende, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.

Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché, dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano _blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là allaient sans dire.

Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la découvrir, qu'il fît dire à sa Muse:

De ton coeur ou de toi lequel est le poète? C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . .

Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_:

Ta pitié dut être profonde Lorsque avec ses biens et ses maux Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos!

Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès le premier jour la «saveur amère» du plaisir:

_Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._

C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La saveur amère finit par dominer toutes les autres.

CHAPITRE VI

OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE

Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_, qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus heureuses conséquences.

L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.

Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles.»

«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises qui encombrent nos planches?...

«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur, dans son atrocité sublime?...

«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne, qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes, quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»