Alfred de Musset

Chapter 6

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A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi. Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire, ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi, minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve ne veut pas.»

Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la _Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah! rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le pavé des églises!»

Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le désespoir sur la figure.

Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant».

Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.

Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant! Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme, de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.

_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!»

Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie incurable.

D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement, une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en 1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les _Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l'un l'autre à présent.»

En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.

[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la détourna de son projet (1861).]

Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi. Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.

CHAPITRE V

«LES NUITS»

La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.»

[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul de Musset dans sa _Biographie_.]

Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et Michel-Ange.»

Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe, Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que Crébillon fils ou Duclos!

Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence. Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui; ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais».

A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins.

Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés. L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela, écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa _Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour! C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»

Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il, est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières: orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].» Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des _Caprices_.

[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.]

Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_), les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la _Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_, se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.

Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre _lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de «trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou _blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer aussi _blandices_.

Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une «combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre».

[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._]

Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le sentiment.

La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de 1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand. Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps, l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et qui supplie qu'on ne le force pas à parler:

Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas! pas même la souffrance. La bouche garde le silence Pour écouter parler le coeur.

La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur:

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .

La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:

O Muse! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long. L'homme n'écrit rien sur le sable À l'heure où passe l'aquilon. J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.

On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement. Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et épuisé.

La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis _Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_, quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité: sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un témoignage qui est pour moi irrécusable.

La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se renouvelle incessamment.

Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse n'a pas voulu pardonner:

Partez, partez, et dans ce coeur de glace Emportez l'orgueil satisfait. Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m'avez fait. Partez, partez! la Nature immortelle N'a pas tout voulu vous donner. Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner!

On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est gauche, froid, et n'explique rien.

La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de réalité.

Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836), malgré le début du fameux récit:

Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, _Pour la première fois j'ai connu la douleur...._

Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron et dans les louanges adressées à Lamartine.

La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois, depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop grande: