Alfred de Musset

Chapter 4

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Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne. Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime:

Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises; Quant à ces choses-là, je suis un réformé. Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises; Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, Des rapports trop exacts avec un menuisier. Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis! Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée. La vieille liberté par Voltaire laissée Était bonne autrefois pour les petits esprits.

Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des voyageurs_:

Considérez aussi que je n'ai rien volé A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire Se passe en Orient, je n'en ai point parlé. Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé. Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire On se tire de tout:--allez voir pour y croire.

Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée, Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée, Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti, M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?

(_Namouna_.)

Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie.

Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à plaisanter:

L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux, Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte-- Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs.

Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans. Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une mélancolie souriante:

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C'est perdre en désirs le temps du bonheur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez, Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, Nous rend doux et chers les plaisirs passés?

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur: N'est-ce point assez de tant de tristesse? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C'est à chaque pas trouver la douleur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez, Ce n'est point assez de tant de tristesse; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les chagrins passés?

(1831)

Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont «doux et chers».

CHAPITRE IV

GEORGE SAND

_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....»

Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.» (25 août 1833.)

[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la _Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.]

_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à _lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.)

Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans _Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....»

Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son propre héros.

Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand. Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)

Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév. ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui est arrivé devait arriver.

Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset, passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes, énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses humaines et qui, comme lui, avait un passé.

Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds. Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit: «Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler»; et il passe.

George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité. Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien. Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique, une allusion railleuse, et l'orage recommençait.

Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient. De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être juges!»

L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité, qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse.

Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier, elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février, elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset commençait sa grande maladie.

Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail. Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés, remontent à la pensée:

Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours!

Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal. Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité.

Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel spectacle!»

Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant: «Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait de joie et d'enthousiasme.

Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran, dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.»

«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas sur des actions légères.»

«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous pourrons passer ensemble.»

Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et, pour ainsi dire, la poétique du genre[11].

[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.]

Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera toujours l'unique amie.

_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais?..._

«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure presque autant que moi.»

(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à présent, et c'est tout....»

Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?), je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui, maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous moquerons de lui.»

«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il la respecte si religieusement!»