Chapter 2
Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je? Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives, c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien, rien ne me rattache ici....»
«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»
On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait insignifiant.
Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.»
On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé, celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode, comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait entrevoir la mort comme une délivrance.»
Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi.
CHAPITRE II
MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE
Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme, déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à être une espèce d'homme particulière.»
Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»; qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5].
[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.]
On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.»
On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes au paysage.
Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite, que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient dans des ravissements inoubliables.
C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne, moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit d'août_:
LA MUSE.
Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées, Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées, Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, Je t'agaçais le soir en détours nonchalants. Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux, Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.
Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie, et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie:
Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes, Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....
Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite un drame à la Victor Hugo. On y lisait:
Homme portant un casque en vaut deux à chapeau, Quatre portant bonnet, douze portant perruque, Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.
Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la _Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une feuille de chou de province. Elle débutait ainsi:
La corde nue et maigre Grelottant sous le froid Beffroi, Criait d'une voix aigre Qu'on oublie au couvent L'avent. Moines autour d'un cierge, Le front sur le pavé Lavé, Par décence, à la Vierge, Tenaient leurs gros péchés Cachés.
Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier 1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet».
Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de _Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_, de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne, douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.
Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers, le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_:
Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.
Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_:
Vois tes piqueurs alertes, Et sur leurs manches vertes Les pieds noirs des faucons.
Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter. Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_. Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire, on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier. J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection, il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait usage.
[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.]
«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails; car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai probablement plusieurs fois encore.
«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier 1830).»
En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et _Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er janvier 1830.
Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de 1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux «rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente ans à remarquer autre chose.
On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur; à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.
Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient tous une part de vérité.
CHAPITRE III
«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»
LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»
Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers des _Marrons du feu_:
N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,
et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?»
Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que _pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme!
Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer «sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon sens et de la langue».
Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie». Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste (l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne».