Alfred de Musset

Chapter 11

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eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée pendant vingt ans par Alfred de Musset:

«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....»

«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.»

Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun autre ne peut le remplacer pour nous.

Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs, des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu, presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]?

[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de Musset.]

Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux puiser plus largement encore».

C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840): «... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y mette que des choses saines.»

A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,... grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même!...»

Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles, causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine, c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....»

Soeur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir, hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie de coeur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni soulagement:

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur; Et, dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur. Ma force à lutter s'use et se prodigue. Jusqu'à mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s'abat. (1857)

La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il était plus mal et alité. Soeur Marceline n'était pas là, mais son visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit: «Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil.

On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot et une plume brodée de soie que soeur Marceline lui avait faits dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos promesses».

L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?

Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en véritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir.

«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé quelque surprise à voir votre admiration pour Musset.

«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu souffrir _ce maître des gandins_, son impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour Musset[29]».

[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les dernières lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre 1869.]

Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué, sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse, malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les _Nouvelles_ à côté de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la _Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.

[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.]

Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu'on aurait pu le croire, mais à Shelley, à Tennyson et «peut-être» aux poètes de l'âge d'Élisabeth. Ils sont «musicaux et point déclamatoires». D'après lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu'il est moins absorbé dans son _moi_, et à Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue pas d'antithèses. Certaines de ses pièces possèdent «une grâce particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et ionienne». Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants, mais bien vigoureux.

Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait rappelé, si nous avions été tenté de l'oublier, qu'on doit parler pieusement des grands poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pâte moins fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans les souffrances mystérieuses du génie, dans «ses luttes avec ses anges», nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais très réellement, ces hommes-là souffrent pour nous; qu'ils résument en eux nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont vraiment les confesseurs de l'humanité. Nous convenons sans difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la _Confession_, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais; que ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de courage, assez d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que ces tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie quelque chose dont l'histoire de la poésie française n'avait pas encore offert d'exemple.»

L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a consacré tout un volume à Musset[31]. Nous en résumons les conclusions: «Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son temps, en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne l'égale pour la profondeur de l'intuition poétique, et personne n'est aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient morbides, mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur donne est toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper lui-même.... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....»

[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.]

«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce qui nous captive en lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer a dit que la source de toute poésie était dans la vérité de la sensation. Toute la poésie de Musset s'explique par cette vérité. Quand il se trompe, c'est de bonne foi....»

M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine «appelait Musset le premier poète lyrique de la France».

Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire école et d'être imité comme peut l'être un poète: par ses procédés, le choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui le grand-père responsable devant la postérité, s'il en avait survécu quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un bonheur, car ce n'était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait allumer l'étincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir de disciples, car il n'avait pas de procédés, pas de manière, il était le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son coeur et ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; en un mot, on ne lui prend pas son génie, et il n'y avait presque rien à prendre à Musset que son génie.

Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment eux-mêmes décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renaît dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois sous le masque et malgré les changements d'étiquettes. Il est devenu bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi d'affaissé et d'étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant, au prix duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et qui semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus affiné, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le poète du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples, à la portée de tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares, aux inventeurs de l'écriture décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné.

La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprès des nouvelles générations. Celles-ci contemplent avec étonnement les emportements de passion et les déploiements de sensibilité des gens de 1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se dévorer le coeur; les maux que Musset a tour à tour maudits et bénis avec une égale véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique qu'on accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une poésie toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément. Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait aussi démodé par le fond que par la forme.

Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore trop près de nous. Les idées et les formes littéraires de la veille choquent toujours, parce qu'elles sont une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce n'est que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et qu'elles ne font plus obstacle à personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi Lamartine, après une éclipse presque totale, émerge en ce moment même des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une seconde aurore, plus brillante que la première. Il est trop tôt pour Musset. Avant d'y revenir, il faut achever de le quitter, et Musset règne toujours sans partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes qui «ne peuvent pas en écouter un autre». Encore quelques années, et les générations qui lui ont été asservies auront achevé de disparaître. Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de la justice sereine. La postérité fera le tri de son oeuvre, et lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poignée de feuillets où l'âme de toute une époque frémit et pleure avec Musset, elle dira, comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: «C'était plus qu'un poète, c'était un homme».

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Introduction V

CHAPITRE I Les origines.--L'enfance 7

CHAPITRE II Musset au Cénacle romantique 25

CHAPITRE III _Contes d'Espagne et d'Italie._ --Le _Spectacle dans un fauteuil_ 36

CHAPITRE IV George Sand 57

CHAPITRE V _Les Nuits_ 91

CHAPITRE VI OEuvres en prose.--Le théâtre 117

CHAPITRE VII Les dernières années 159