Chapter 10
La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps. Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage; j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua sa route.»
C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu. J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.»
Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût, c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset, qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.
[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît chevaleresquement tous les torts sur lui.]
En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la _Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont levés.
Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais....
--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un merle.»
L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son fils, que ce n'était pas là siffler.
Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes; elle était teinte et elle déteignait!
Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages, les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur «documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les mêmes yeux.
Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné.
Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour: «_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838). Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume: «J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le _Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs, _taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_, _je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.
CHAPITRE VII
LES DERNIÈRES ANNÉES
Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence, jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si, si perdu et si gâté au fond et en dessous.»
Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon:
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaieté; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura: «Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul. Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_:
Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère. Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, Ceux même dont hier j'aurai serré la main Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,
Ils sont moins mes amis que le verre de vin Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère; Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,
Est-ce à vous de me faire une telle injustice, Et m'avez-vous si vite à ce point oublié? Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.
Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.
Détournons la tête et passons,
Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus,
et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le génie à un pareil suicide.
Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il, n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de quinze ans.
En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles. Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule 14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14:
On dit: «Triste comme la porte D'une prison», Et je crois, le diable m'emporte, Qu'on a raison.
D'abord, pour ce qui me regarde, Mon sentiment Est qu'il vaut mieux monter sa garde, Décidément.
Je suis, depuis une semaine, Dans un cachot, Et je m'aperçois avec peine Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._
_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre adressée à Augustine Brohan.
Des Haricots. Vendredi.
«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le _Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué personne.»
Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments, il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur, venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment, appelez-moi votre ami.»
Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset, malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après _Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835: «Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_. Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de personnes le duel de _Don Paez_:
Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves,....
L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela.
Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une question de vie et de mort.
[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.]
Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire. En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour, il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés, de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont passé devant les yeux....»
«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six ans, qui se rendait, par les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps, parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde, laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez, mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une diligence!»
Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse Belgiojoso:
«Marraine!!
«Le fieux est déconfit!!!
«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?
«Il a écrit à coeur ouvert....
«On lui en a flanqué sur la tête.
«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE.
«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être?
«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne demi-heure.
«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....»
Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une morte_ (1er octobre 1842).
Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée. L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin, cependant, de tout expliquer.
Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_ de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de _Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.» Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de 1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe de la force[27]._»
[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de _François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.]
Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la question de la Muse dans la _Nuit d'août_:
De ton coeur ou de toi lequel est le poète?