Aldo le rimeur

Chapter 2

Chapter 24,018 wordsPublic domain

Pour le coup, on a parlé.... Mon nom est parti de ce coin.... Je n'ai pas rêvé peut-être.... Voleur ou chien! qui que tu sois.... C'était la voix de ma mère.... Ma mère, allons donc! elle dort là-haut.... Je n'ai pas la force d'y aller voir.... J'ai peur!... par le diable, j'ai peur! Misère, tu m'as vaincu! J'ai cru voir un spectre passer près de moi dans mon sommeil. J'ai entendu une voix qui semblait sortir de la tombe. Fantômes évoqués par la faim, terreurs imbéciles, laissez-moi!... Murailles imprudentes qui m'entendez, gardez-moi bien le secret, car s'il est en vous un écho bavard qui répète les paroles de ma peur, je vous démolirai pierre à pierre jusqu'à ce que je l'aie arraché de vos entrailles, fût-il caché dans le ciment et scellé dans le granit.... Ma mère, m'avez-vous appelé? (_Il se lève tout à fait et se frotte les yeux._) Meg, ma mère! Pardon! pardon! je me suis endormi!... Je divague.... J'ai dormi une heure!... L'horloge moqueuse semble me demander ce que j'ai fait du temps! Tu as dormi, bête stupide!... Tu n'as pu lutter une heure ... comme les disciples du Christ, tu as mal gardé le jardin des Oliviers.--Jésus! tu bois en vain l'éternel calice des douleurs humaines; ton père est sourd, ton frère l'esprit saint a perdu ses ailes de feu. Le cerveau du poëte est aride comme la terre, et le coeur des riches est insensible comme le ciel.... Voyons si ce canif aura plus de vertu que ta parole pour conjurer le sommeil. (_Il se fait une incision à la poitrine; étouffe un cri et jette le canif._) Votre leçon est incisive, mon bon ami, elle creusera en moi.... Passez-moi le calembour, mon esprit ne coupe pas comme votre acier, ma belle petite lame!... Ah! me voici bien éveillé, Dieu merci! cette charmante plaie me cuit passablement Je puis travailler maintenant.... Mais qui donc a ainsi bouleversé ma table?... Quelqu'un est entré ici.... Est-ce que j'aurais encore peur?... Imbécile! tu es poltron, et pour te guérir, tu répands deux onces de ton sang comme si tu en avais de reste! et tu gâtes ta chemise comme si tu en avais une autre! Faquin! perdras-tu tes habitudes de grand seigneur?... Je souffre ... le froid entre dans cette plaie comme un fer rouge. N'importe, je crois que je vais pouvoir travailler. (_Mettant ses deux bras sur se tête._) Mon courage, mon Dieu! ma mère!... Il faut que j'aille embrasser ma mère sans la réveiller, cela me portera bonheur. (_Il prend sa lumière et sort._) (_Il redescend de la soupente d'un air effaré._) Mais où est donc la vieille femme? Ma mère! ma mère! Qu'est-ce qui a pu me voler ma mère? Je n'avais qu'elle au monde pour causer mon désespoir et conserver mon héroïsme. (_Il trouvera sa mère sous l'escalier._) Ah!... ma mère est morte! Dieu me permet donc de mourir aussi, à la fin!--Comment! vous êtes morte, ma mère? (_Il la retire de dessous l'escalier et la regarde._) Oui, bien morte! Froide comme la pierre et raide comme une épée. Ah! ma mère est morte!... (_Il rit aux éclats et tombe en convulsion._) (_Après un silence._)

Mais pourquoi êtes-vous déjà morte? Vous étiez bien pressée d'en finir avec la misère! Est-ce que je ne vous soignais pas bien? Étiez-vous mécontente de moi? Trouviez-vous que j'épargnais ma peine et que je ménageais mon cerveau? Trouviez-vous mes vers mauvais par hasard, et les critiques de mes envieux vous faisaient-elles rougir d'être la mère d'un si méchant rimeur? Vous étiez un _bas-bleu_ autrefois dans votre village!... Aujourd'hui vous n'êtes plus qu'un pauvre squelette aux jambes nues. Pauvres jambes, vieux os! Je vous avais enveloppés encore ce soir avec mon pourpoint!... Est-ce ma faute si la doublure était usée et l'étoffe mince? C'est comme l'étoffe dont vous m'avez fait, ô vieille Meg! J'étais votre septième fils; tous étaient beaux et grands, musculeux et pleins d'ardeur, excepté moi le dernier venu. C'étaient de vigoureux montagnards, de hardis chasseurs de biches aux flancs bruns; et pourtant, depuis Dougal le Noir jusqu'à Ryno le Roux, tous sont partis sans songer à vous conduire au cimetière. Il ne vous est resté que le pauvre Aldo, le pâle enfant de votre vieillesse, le fruit débile de vos dernières amours. Et que pouvait-il faire pour vous de plus qu'il n'a fait? que ne lui donniez-vous comme à vos autres fils une large poitrine et de mâles épaules! Cette petite main de femme que voici pouvait-elle manier les armes du bandit ou la carabine du braconnier? Pouvait-elle soulever la rame du pêcheur et boxer avec l'esturgeon? Vous n'aviez rien espéré de moi, et, me voyant si chétif, vous n'aviez même pus daigné me faire apprendre à lire!--Et quand tous vous ont manqué, quand vous vous êtes trouvée seule avec votre avorton, n'avez-vous pas été surprise de découvrir que je ne sais quel coin de son cerveau avait retenu et commenté les chants de nos bardes! Quand cette voix grêle a su faire entendre des mélodies sauvages qui ont ému les hommes blasés des villes, et qui leur ont rappelé des idées perdues, des sentiments oubliés depuis longtemps, vous avez embrassé votre fils sur le front, sanctuaire d'un génie que vous aviez enfanté sans le savoir. Eh bien! ne pouviez-vous attendre quelques jours encore? La richesse allait venir peut-être. Votre vieillesse allait s'asseoir dans un palais, et vous êtes partie pour un monde où je ne puis plus rien pour vous. Tâchez, si vous allez en purgatoire, que les bras de mes frères vous délivrent et vous ouvrent les portes du ciel.... Pour moi, je n'ai plus rien à faire, ma tâche est finie. Toutes les herbes de la verte Innisfail peuvent pousser dans mon cerveau maintenant, je le mets en friche.... Il est temps que je me repose; j'ai assez souffert pour toi, vieille femme, spectre blême, dont le souvenir sacré m'a fait accomplir de si rudes travaux, apprendre tant de choses ardues, passer tant de nuits glacées sans sommeil et sans manteau! Sans toi, sans l'amour que j'avais pour toi, je n'aurais jamais été rien. Pourquoi m'abandonnes-tu au moment où j'allais être quelque chose? Tu m'ôtes une récompense que je méritais; c était de te voir heureuse, et tu meurs dans le plus odieux jour de notre misère, dans la plus rude de mes fatigues! O mère ingrate, qu'ai-je fait pour que tu m'ôtes déjà mon unique désir de gloire, ma seule espérance dans la vie, l'honnête orgueil d'être un bon fils!... Vieux sein desséché qui as allaité six hommes et demi, reçois ce baiser de reproche, de douleur et d'amour.... ( _Il se jette sur elle en sanglotant._)--Hélas! ma mère est morte!

SCÈNE III.

JANE, ALDO.

JANE.

Est-ce que votre mère est morte! Hélas! quelle douleur!

ALDO.

Ah! tu viens pleurer avec moi, ma douce Jane; sois la bienvenue! Mon âme est brisée, je n'espère plus qu'en toi.

JANE.

Qu'est-ce que je puis faire pour vous, Aldo? Je ne puis pas rendre la vie à votre mère.

ALDO.

Tu peux me rendre sa tendresse, sa mélancolique et silencieuse compagnie, et surtout le besoin qu'elle avait de moi, le devoir qui m'attachait à elle et à la vie. Hélas! il y a eu des jours où, dans mon découragement, j'ai souhaité que la pauvre Meg arrivât au terme de ses maux, afin de retrouver la liberté de me soustraire aux miens! Tout à l'heure, dans mon délire, je me suis réjoui amèrement d'être enfin délivré de mon pieux fardeau. Je me suis assis en blasphémant au bord du chemin. Et j'ai dit: Je n'irai pas plus loin.--Mais je suis bien jeune encore pour mourir, n'est-ce pas, Jane? Tout n'est peut-être pas fini pour moi; l'avenir peut s'éveiller plus beau que le passé. Je veux devenir riche et puissant; si je trouve une douce compagne, tendre et bonne comme ma mère, et en même temps jeune et forte pour supporter les mauvais jours, belle et caressante pour m'enivrer comme un doux breuvage d'oubli au milieu de mes détresses, je puis encore voir la verte espérance s'épanouir comme un bourgeon du printemps sur une branche engourdie par l'hiver.

JANE.

J'aime beaucoup les choses que vous dites, ô mon bien-aimé! Quoique vos paroles ne soient pas familières à mon oreille, vos compliments me font toujours regretter de n'avoir pas un miroir devant moi, pour voir si je suis belle autant que vous le dites.

ALDO.

Et que vous importe de l'être ou de ne l'être pas, pourvu que je vous voie ainsi et que je vous aime telle que vous êtes à mes yeux et dans mon coeur!

JANE.

Vous avez toujours à la bouche des paroles qui plaisent quand on les écoute; mais quand on y songe après, on ne les comprend plus et on sent de l'inquiétude.

ALDO.

En vérité, Jane, vous raisonnez plus que je ne croyais. Eh quoi! vous gardez un compte exact de mes paroles et vous les commentez en mon absence? Il faut prendre garde à ce que l'on vous dit!

JANE.

N'est-ce pas mon orgueil et ma joie de m'en souvenir?

ALDO.

Aimable et bonne fille! pardonne-moi. Je suis injuste; je suis amer: j'ai été si malheureux! Mais tu me consoleras, toi, n'est-ce pas?

JANE.

Oui, mon beau rêveur, si vous consentez à être consolé.

ALDO.

Comment pourrais-je ne pas y consentir? Voilà une parole étrange dans votre bouche!

JANE.

Vous vous étonnez de mon désir de vous consoler? C'est vous, Aldo, qui me semblez étrange!

ALDO.

En effet, c'est peut-être moi! Passez-moi ces boutades, c'est malgré moi qu'elles me viennent. Je ne veux pas m'y livrer. Donnez-moi votre main, Jane, et donnez-moi aussi votre foi. Jurez avec moi sur le cadavre de ma pauvre vieille amie, qui n'est plus, que vous vivrez pour moi, pour moi seul. J'ai besoin à l'heure qu'il est de trouver un appui ou de mourir. Vous êtes mon seul et dernier espoir; m'accueillerez-vous?

JANE.

Si je vous promets de vous aimer toujours, me promettez-vous de m'épouser?

ALDO.

Vous en doutez?

JANE.

Non, je n'en doute pas.

ALDO.

Mais vous en avez douté..

JANE.

Pourquoi quittez-vous ma main? Pourquoi vous éloignez-vous de moi d'un air sombre? Est-ce que je vous ai offensé?

ALDO.

Non.

JANE.

Vous ne vous voulez pas me regarder?

ALDO.

Je vous regarde; seulement ce n'est pas votre figure qui m'occupe, c'est au fond de votre coeur que mon regard plonge.

JANE.

Voilà que vous me dites des choses que je n'entends plus; et, comme vous froncez le sourcil en me les disant, je dois croire que ce sont des choses dures et affligeantes pour moi. Vous avez un malheureux caractère, Aldo, un sombre esprit, en vérité!

ALDO.

Vous trouvez?

JANE.

Oui, et j'en souffre.

ALDO.

Oh!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir.

JANE.

Je vous pardonne.

ALDO, _avec amertume_.

Vous êtes bonne!

JANE.

C'est que je vous aime; tâchez de m'aimer autant, et nous serons heureux.

ALDO.

J'y compte. En attendant, voulez-vous avoir la bonté d'appeler les voisines pour qu'elles viennent ensevelir le corps de ma mère?

JANE.

J'y vais. Donnez-moi un baiser. (_Aldo la baise au front avec froideur._)

ALDO, _seul_.

Cette jeune fille est d'une merveilleuse stupidité! elle me blesse et me choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui m'offense, et elle reçoit mon baiser sans s'apercevoir au froid de mes lèvres que c'est le dernier! Mais la femme est donc un être bien lâche et bien borné! Je croyais celle-ci plus naïve, plus abandonnée à ce que la nature leur inspire parfois de beau et de généreux! Mais il y a dans le coeur un fonds d'égoïsme plus dur que le diamant, et aucun grand sentiment n'y peut germer. Toi qui te prétends descendue des cieux pour nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-même dans le partage que tu veux établir entre nos destinées et les tiennes! Tu promets ton dévouement, tes caresses et ta fidélité, à la condition d'un échange semblable. Celle-ci me demande sans pudeur un serment qui était sur mes lèvres, et que j'aurais voulu offrir et non céder. C'est ainsi que tu nous sauveras, ange équitable et prudent. Tu tiens une balance comme la justice, mais tu as soulevé le bandeau de l'amour, et tu vois clairement nos défauts pour nous les reprocher sans pitié. Rien pour rien, c'est ta devise! Où est ta miséricorde, où est ton pardon, où donc tes ineffables sacrifices? Femme! mensonge! tu n'es pas! tu n'es qu'un mot, une ombre, un rêve. Les poëtes t'ont créée, ton fantôme est peut-être au ciel. Il m'a semblé parfois te voir passer dans mes nuées. Insensé que j'étais, pourquoi suis-je descendu sur la terre pour te chercher?

Maintenant je sais ce qu'il me reste à faire. Ma mère, je ne te pleure plus, nous ne serons pas longtemps séparés. Je laisse à d'autres le soin d'ensevelir ta dépouille, je vais rejoindre ton âme... J'ai bien assez tardé, mon Dieu! il y a assez longtemps que j'hésite au bord du gouffre sans fond de l'éternité! Pourquoi ai-je tremblé?... tremblé! Est-ce que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir.--Et pourtant tout à l'heure que faisais-tu lorsque tu priais, à genoux, cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne? Tu ne devais plus rien à personne, et tu voulais vivre pourtant! lâche enfant! tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec des larmes! Tu les demandais à une paysanne imbécile, quand c'est dans un monde inconnu que tu dois les chercher! Qui t'arrête? est-ce le doute? le doute ne vaut-il pas mieux que le désespoir? Là-haut l'incertitude, ici la réalité. Le choix peut-il être douteux? Va donc, Aldo! descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces insaisissables. Que Dieu te protège, si tu en vaux la peine; qu'il te rende au néant, si ton âme n'est qu'un souffle sorti du néant!...

Adieu, grabat où j'ai si mal dormi! adieu, table dure et froide où j'ai tracé des vers brûlants! adieu, front livide de ma mère, où j'ai tant de fois interrogé avec anxiété les ravages de la souffrance et les dernières luttes de la vie prête à s'éteindre! Adieu, espérances de gloire; adieu, espérances d'amour, vous m'avez menti, je romps les mailles du filet où vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule! je vais me relever à mes propres yeux, je vais briser un joug dont je rougis... Adieu. (_ Il ouvre la porte de sa maison qui donne sur le fleuve et descend les degrés. Une barque pavoisée passe au même moment._)

AGANDECCA, _sur la barque_.

Quel est ce jeune homme si pâle et si beau qui descend vers le fleuve et semble vouloir s'y précipiter?

TICKLE, _sur la barque_.

C'est un homme de rien, un rêveur, un fou, un misérable.

AGANDECCA.

Je veux savoir son nom.

TICKLE.

C'est Aldo le rimeur.

AGANDECCA.

Aldo le barde! ses chants sont inspirés, sa voix est celle d'un poète des anciens jours. La beauté de son génie ne le cède qu'à celle de son visage. Je veux lui parler.

TICKLE.

C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui répondra fort mal aux bontés de Votre Grâce.

AGANDECCA.

N'importe, je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder la barque au bas de cet escalier. ( _Tickle donne des ordres en grommelant. La barque vient aborder aux pieds d'Aldo._)

ALDO.

Qui êtes-vous, et que demandez-vous à la porte de cette pauvre maison?

AGANDECCA.

Je suis la reine, et je viens te voir.

ALDO.

Votre Grâce arrive une heure trop lard, la maison est déserte. Ma mère est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir, fut-ce pour la reine Mab elle-même.

AGANDECCA.

Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque.

ALDO.

Madame, où me menez-vous?

AGANDECCA.

A la promenade.

ALDO. Votre promenade sera-t-elle longue?

LA REINE.

Que sais-je?

ACTE SECOND.

Dans une galerie du palais de la reine.

SCÈNE PREMIÈRE.

LA REINE, TICKLE.

LA REINE.

Nain, c'est assez, ce que vous me dites me fâche, et je ne veux pas entendre de mal de lui.

TICKLE.

Comment Votre Grâce peut-elle me supposer une si coupable intention! Le seigneur Aldo est un si grand poëte et un si noble cavalier!

LA REINE.

Oui, c'est le plus beau génie et le plus grand coeur! Je ne lui reproche qu'une chose, son invincible orgueil.

TICKLE.

Sous une apparence d'humilité, je sais qu'il cache une épouvantable ambition...

LA REINE.

Oh! mon Dieu, non! tu te trompes. Lui? il n'a que l'ambition d'être aimé.

TICKLE.

C'est une belle et touchante ambition!

LA REINE.

Mais aussi la sienne est insatiable et parfois fatigante. Un mot l'irrite, un regard l'effraie; il est jaloux d'une ombre; il n'y a pas de calme possible dans son amour.

TICKLE.

Cet amour-là est une tyrannie, une guerre à mort, un combat éternel!

LA REINE.

Tu ne sais ce que tu dis; c'est le plus doux et le meilleur des hommes. Je lui reproche, au contraire, de trop renfermer au dedans de lui les chagrins que je lui cause. Au lieu de s'en plaindre franchement, il les concentre, il les surmonte, et, avec toute cette résignation, tout ce courage, toute cette douceur, il dévore sa vie, il use son coeur, il est malheureux.

TICKLE.

Infortuné jeune homme! Votre Grâce devrait avoir plus de compassion, lui épargner...

LA REINE.

Mais de quoi se plaint-il, après tout? Son coeur est injuste, son esprit est plein de travers, d'inconséquences, de souffrances sans sujet et sans remède. Que puis-je faire pour un cerveau malade? Je l'aime de toute mon âme et lui épargne la douleur tant que je puis; mais le mal est en lui, et parfois, en le voyant marcher, pâle et sombre, à mes côtés, je l'ai pris pour l'ange de la douleur.

TICKLE.

Le spectacle d'un homme toujours mécontent doit être un grand supplice pour une âme généreuse comme celle de Votre Grâce.

LA REINE.

Oui, cela non-seulement m'afflige, mais encore me blesse et m'irrite. Quoi de plus décourageant que de vouloir consoler un inconsolable? C'est se consumer jeune et pleine de santé auprès du lit d'un moribond qui ne peut ni vivre ni mourir.

TICKLE.

Votre Grâce a fait pourtant bien des sacrifices pour lui. De quoi pourrait-il se plaindre? n'a-t-elle pas disgracié pour lui le duc de Suffolk, l'astre le plus brillant de la cour?

LA REINE.

Oh! le grand sacrifice! je ne l'aimais plus!

TICKLE.

Il n'avait jamais d'ailleurs été bien aimable.

LA REINE.

Il ne faut pas dire cela; c'était un homme d'esprit et plein de nobles qualités.

TICKLE.

Oh! oui, généreux, brave, désintéressé!...

LA REINE.

Ceci est faux; il était plus épris de mon rang que de ma personne.

TICKLE.

C'est le malheur des rois.

LA REINE.

Et c'est ce qui me fait chérir l'amour de mon poëte: lui du moins m'aime pour moi seule. Il sait à peine si je suis reine. Il n'en est point ébloui; même il en souffre, et je crois qu'il me le pardonne.

TICKLE.

Votre Grâce est-elle bien sûre que dans son orgueil de poëte il ne préfère point sa condition à celle d un roi?

LA REINE.

S'il le fait, il fait bien. Le laurier du poëte est la plus belle des couronnes, la plume d'un grand écrivain est un sceptre plus puissant que les nôtres. Moi, j'aime qu'un esprit supérieur sache ce qu'il est et ce qu'il peut être; c'est ainsi qu'on arrive aux grandes actions.

TICKLE.

Aussi je crois que le poëte Aldo est réservé à de hautes destinées. Il est digne de commander aux hommes, et un mot de Voire Grâce pourrait l'élever au véritable rang qu'il est né pour occuper....

LA REINE.

Si je ne te savais profondément hypocrite, ô mon cher Tickle, je le dirais que tu es parfaitement imbécile. Qui? lui! être mon époux! régner! D'abord le sceptre jusqu'ici ne m'a pas semblé trop lourd à porter; ensuite Aldo est le dernier homme du monde que je pourrais supposer capable de me seconder. Personne ne connaît moins les autres hommes, personne n'a d'idées plus creuses, de sentiments plus exceptionnels, de rêves plus inexécutables. Vraiment! mon peuple serait un peuple bien gouverné! il pourrait chanter beaucoup et manger fort peu, ce qui ne laisserait pas que d'être fort agréable, le jour où le poëte-roi aurait découvert le moyen de placer l'estomac dans les oreilles. Laisse-moi, Tickle; tu n'as pas le sens commun aujourd'hui.

TICKLE, _sortant_.

Fort bien, j'ai réussi à la fâcher; j'étais bien sur qu'en disant comme elle, je l'amènerais à dire comme moi.

SCÈNE II.

LA REINE, seule.

Ce Tickle est un fâcheux personnage; il a une manière d'entrer dans mes idées qui m'en dégoûte sur-le-champ. Ces prétendus bouffons, que nous ayons autour de nous, sont comme nos mauvais génies, laids et méchants; ils tiennent du diable. Ils ont l'art de nous dire la vérité qui nous blesse,. et de nous taire celle qui nous serait utile. Quand ils ne mentent pas, c'est que leur mensonge pourrait nous épargner une douleur ou nous sauver d'un péril; c'est alors seulement qu'ils se refusent Je plaisir de nous tromper. Il faut que je voie mon poëte, je me sens attristée et prête à douter de tout. L'homme aux illusions me consolera peut-être. (_Elle siffle dans un sifflet d'argent suspendu à son cou_.) (_Tickle rentre_.) Nain, envoyez Aldo près de moi, je l'attends ici.

TICKLE.

J'y cours avec joie.

LA REINE.

Après tout, Tickle a souvent raison, quand il me dit que cet amour nuit à ma gloire. Le duc de Suffolk m'était moins cher, je l'estimais moins, j'étais moins touchée de son amour; mais son esprit, moins élevé, était plus positif; c'était un ambitieux, mais un ambitieux qui secondait toutes mes vues. J ai aimé autrefois le brave Athol. Celui-là était un beau soldat, un bon serviteur, un véritable ami; du reste, un montagnard stupide; mais il était l'appui de ma royauté, il la rendait redoutable au dehors, paisible au dedans; c'était comme une bonne arme bien trempée et bien brillante dans ma main. Ce poëte est dans mon palais comme un objet de luxe, comme un vain trophée qu'on admire et qui ne sert à rien. Un vêtement d'or vaut-il une cuirasse d'acier? On aime à respirer les roses de la vallée, mais on est à l'abri sous les sapins de la montagne.

Et pourtant que le parfum d'un pur amour est suave! Qu'il est doux de se reposer des soucis de la vie active sur un coeur sincère et fidèle! Qu'ils sont rares, ceux qui savent, ceux qui peuvent aimer! holocaustes toujours embrasés, ils se consument en montant vers le ciel. Nous pouvons à toute heure chercher sur leur autel la chaleur qui manque à notre âme épuisée, nous la trouvons toujours vive et brillante. Leur sein est un mystérieux sanctuaire où le feu sacré ne s'éteint jamais; s'il s'éteignait, le temple s'écroulerait comme un monde sans soleil. L'amour est en eux le principe de la vie. Ils pâlissent, ils souffrent, ils meurent, si on froisse leur tendresse délicate et timide. Dites un mot, accordez un regard, ils renaissent, leur sein palpite de joie, leur bouche a de douces paroles de reconnaissance pour bénir, et leurs caresses sont ineffables. Aldo, il n'y a que toi qui saches aimer, et pourtant il est des jours où tu m'ennuies mortellement.

SCÈNE III.

LA REINE, ALDO.

ALDO.

Que veux-tu de moi, ma bien-aimée?

LA REINE.

Je voulais te voir et être avec toi.

ALDO.

Êtes-vous triste, êtes-vous fatiguée? Voulez-vous que je chante? Que puis-je faire pour vous?

LA REINE.

Êtes-vous heureux?

ALDO.

Je le suis, parce que vous m'aimez.

LA REINE.

Cela ne vous ennuie jamais? Eh bien! vous ne me répondez pas? Déjà votre visage est changé, des larmes roulent dans vos yeux, ma question vous a offensé?

ALDO.

Offensé?--Non.

LA REINE.

Affligé?

ALDO.

Oui.

LA REINE.

Si vous êtes triste, vous allez me rendre triste.

ALDO.

J'essaierai de ne pas l'être; mais, quand vous avez besoin de distraction et de gaieté, pourquoi me faites-vous appeler? Ce n'est pas ma société qui vous convient dans ces moments-là. Votre nain Tickle a plus d'esprit et de bons mots que moi.

LA REINE.

Mais il est méchant et laid. J'aime la gaieté, mais c'est un banquet où je ne voudrais m'asseoir qu'avec des convives dignes de moi. Pourquoi méprisez-vous le rire? Vous croyez-vous trop céleste pour vous amuser comme les autres hommes?

ALDO.