Chapter 9
Alda ne résista pas au sentiment qui plaidait dans son coeur; elle se hâta de suivre les infortunés Romains, et, posant sa main sur le bras de Lélia, elle dit: "La nuit s'approche, et vous êtes loin de toute habitation. Ces montagnes sont le repaire des voleurs et des bêtes féroces. Revenez dans ma demeure avec votre père, acceptez des rafraîchissements et du repos, et que le souvenir du passé soit effacé entre nous.
--O Alda, tu m'accables plus péniblement par une générosité si peu méritée, que si tu avais mis tes pieds sur ma tête, ou que tu m'eusses traînée dans la poussière, dit Lélia en fondant en larmes: se peut-il que tu me pardonnes, Alda?"
La jeune Bretonne couvrit son visage d'une main, pour cacher le combat que se livraient les divers sentiments de son âme, pendant qu'elle tendait l'autre à la Romaine repentante, en signe de pardon et d'oubli.
Lélia se précipita à ses pieds, qu'elle pressa convulsivement de ses lèvres brûlantes, et sanglota tout haut, dans une agonie de remords et de douleur.
"Les sacrifices que Dieu demande sont un coeur et une âme repentants: ô Dieu, vous ne les mépriserez pas! dit Alda. Et moi, ver de terre, ayant moi-même si grand besoin de compassion et de miséricorde, demanderai-je plus de ceux qui m'ont offensée que mon Père céleste ne demande de moi?"
Lélia essaya de parler; mais son émotion était trop forte, et elle recommença à sangloter avec une violence qui la suffoquait.
Marcus Lélius aussi était attendri jusqu'aux larmes; mais les angoisses de sa fille surtout touchaient Alda jusqu'au fond du coeur.
"Quand j'aurais souhaité une vengeance, se disait-elle, et quand, cédant aux mauvaises passions qui me dominent, j'aurais trouvé les moyens de fouler aux pieds mes ennemis abattus, cette vengeance eût-elle été plus complète? Je vous remercie, ô mon Dieu, je vous remercie de m'avoir préservée d'une faute qui m'aurait rendue si coupable, et qui aurait aggravé leur misère."
Alda reconduisit alors les infortunés Romains dans sa chaumière, courut chercher de l'eau pour baigner leurs pieds meurtris et enflés, et remplit elle-même ce devoir d'hospitalité près de ses hôtes accablés de fatigue.
Ensuite elle se hâta de placer devant eux les provisions qu'elle avait chez elle, et les engagea à manger avec un empressement exempt d'affectation, et une bonté qui les eût mis à leur aise si cela eût été possible dans leur situation.
Mais la confiance et la tranquillité étaient bien loin de leur coeur. Sans doute Marcus Lélius était délivré de l'appréhension présente de tomber entre les mains de ses ennemis; mais l'agitation de son âme l'empêchait de jouir de ce répit accordé à un danger immédiat. Il tressaillait au moindre bruit, et prêtait l'oreille en retenant sa respiration; le murmure du ruisseau, le souffle de la brise des montagnes et les ondulations du marronnier qui abritait le toit de la chaumière, suffisaient pour le remplir de trouble et de terreur; tandis que Lélia apercevait dans les teintes livides de son visage, dans la langueur qui se répandait dans toute sa personne, et dans le nuage sombre qui pesait sur son front et sur ses yeux, des causes d'inquiétudes aussi douloureuses que celle de voir leur retraite découverte par les émissaires de vindicatif et cruel empereur.
CHAPITRE XII
La tombe n'est pas, comme le pensent les incrédules, un lieu de repos, où la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin parvenir jusqu'à nous.
(E. FRY.)
Pendant toute cette longue et triste nuit, Lélia ne cessa de pleurer et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur brisé.
Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui causaient cet excès de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou déplorait-elle le revers de fortune qui avait privé son père et elle-même des richesses dont elle était fière, du pouvoir et de la grandeur; qui les réduisait à la condition d'exilés, dont la tête était mise à prix, et qui se trouvaient redevables à la générosité inespérée d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri précaire dont ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque désolante, quelque humiliante que fût cette situation, il y avait une autre source de douleurs, d'une douleur plus amère, que Lélia supportait bien plus difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun baume, même dans la sympathie de son père.
Marcus Lélius connaissait la cause de l'excès d'affliction de sa fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.
Alda, avec cette délicatesse qui est inséparable de la noblesse d'âme, s'abstenait de chercher à pénétrer les détails de leur malheur. Elle voyait clairement que Marcus Lélius avait encouru la disgrâce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa fuite et la poursuite dont il était l'objet, en avaient été les suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde d'autres circonstances qui regardaient particulièrement sa fille, et qu'Alda ne connaissait pas.
Lélia avait été recherchée en mariage par un général romain, beau, jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs noces devaient être célébrées le jour même où son père fut dénoncé à l'empereur comme un traître dans la maison duquel se tenaient de secrètes et séditieuses assemblées.
L'accusation était fausse. Marcus Lélius connaissait parfaitement les abus du gouvernement de Néron et tous les crimes, toutes les abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les atroces ministres du monstre impérial; mais pour lui, tant que leurs cruautés et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en inquiétait guère. Toutefois il était devenu suspect à Néron, auprès duquel le soupçon était un motif suffisant pour provoquer la prison, les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accusée, mais pour toute sa maison.
Le fiancé de Lélia se félicita de n'être pas encore irrévocablement lié à la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la précipitation que la circonstance exigeait, sans la plus légère considération pour les sentiments de celle dont il allait être l'époux.
Ce fut pour Lélia un coup inattendu, sous le poids duquel elle aurait peut-être succombé si elle n'eût été distraite du sentiment de ses propres douleurs par le péril imminent qui menaçait son père. Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrâce de Marcus Lélius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits d'esclaves; et si ce déguisement n'eût été dénoncé par la traîtresse Zopha à ceux qui étaient envoyés de Rome avec des ordres de l'empereur pour arrêter le père et la fille, ils auraient probablement évité leurs poursuites. Mais cette révélation, et l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi que l'appât d'une récompense offerte à ceux qui les arrêteraient, engagèrent plusieurs personnes à courir sur les traces des malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui s'étaient mis à leur poursuite, dans un endroit solitaire, près de la vallée où Alda s'était retirée.
Marcus Lélius se défendit avec la fureur du désespoir, et réussit à tuer l'un de ses assaillants et à mettre l'autre hors de combat; mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces blessures, jointes aux angoisses de son esprit, à la fatigue et à l'épuisement de son corps, le réduisirent au déplorable état dans lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre d'Alda; et sans l'asile inespéré qu'elle leur avait offert ils devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les suivaient de si près.
La dernière étincelle de haine envers ses malheureux hôtes s'était éteinte dans le coeur d'Alda à la vue de la douloureuse anxiété empreinte sur leurs traits. Elle avait préparé son propre lit pour Marcus Lélius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout auprès pour partager avec Lélia les soins de cette triste veille.
Les souffrances causées par ses blessures avaient donné à Lélius un violent accès de fièvre, qui s'aggrava beaucoup encore sous l'influence de son trouble d'esprit; et les symptômes devinrent bientôt si alarmants, que la malheureuse Lélia oublia, dans les appréhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses propres regrets. Elle ne voulut pas céder aux instances d'Alda, et, malgré son état d'épuisement, elle refusa de prendre un instant de repos, si nécessaire pourtant après les fatigues inouïes de corps et d'esprit qu'elle avait endurées.
Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitèrent les deux jeunes filles, veillant auprès de la couche de douleur de l'infortuné Lélius, pendant les longues et cruelles heures de la nuit. L'irritable impatience et les craintes frénétiques du malade remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses espérances de toute sa vie se trouvaient misérablement détruites, et l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Lélia le suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mépris plein d'amertume à la pensée d'obtenir d'eux aucune aide, alors qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons déposés sur leurs autels.
"Vous pouvez, mon père, leur promettre de riches offrandes lorsque, par leur protection, vous serez parvenu à recouvrer votre premier état, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.
--Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses pour que je puisse espérer qu'ils m'écouteront dans un moment comme celui-ci, reprit Lélius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses passées envers eux et envers les hommes.
--Des dieux que vous servez, Marcus Lélius, dit Alda, il n'y a rien à espérer ni à craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux qui mettent en eux leur confiance, ceux-là leur ressemblent, ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Maître de l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait de s'en former l'intelligence faible et bornée de l'homme, est un Dieu de miséricorde, patient et plein de bonté, lent à se mettre en colère, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des fautes qu'on a commises est plus précieux à sa vue que toutes les hécatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de l'inquiétude et du malheur, et quoique vous soyez accablé par le fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plénitude de miséricorde et de rédemption."
Lélia écoutait ces paroles avec le plus vif intérêt, et suppliait son père d'y prêter aussi l'oreille.
Marcus Lélius lui dit sèchement qu'il ne lui servirait à rien de se livrer à un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pût promettre le pardon des fautes.
"Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de métal fondu, reprit Alda; mais Celui qui par l'étendue de sa puissance a fait le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a créés avec le limon de la terre, connaissant notre fragilité et notre inclination au mal, a préparé un remède et une expiation pour tous nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier."
Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remède, et ce qui était exigé de ceux qui voulaient participer à la grâce et aux espérances de la gloire éternelle.
En écoutant, élia pleurait encore; mais ses larmes étaient plus douces que celles qu'elle avait versées jusque-là. Alda, s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune Romaine, espéra que ses afflictions présentes lui avaient été envoyées dans des vues de miséricorde, et que ce chemin épineux pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions païennes aux vérités du christianisme et au salut éternel.
Vers le matin, l'état de Marcus Lélius empira visiblement, et il devint évident, pour Alda aussi bien que pour sa fille désolée, que son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait à la vie avec une effrayante ténacité, et il exprimait tant de crainte et d'horreur à la pensée de la mort, que Lélia, malgré sa douleur, ne put s'empêcher de dire: "Vous avez toujours été un vaillant homme dans les combats, mon père; d'où vient que vous êtes si abattu par la crainte de la mort?
--Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, répliqua-t-il, une bataille où la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est désarmé.
--Oh! écoutez Alda, mon père, et elle vous dira tout ce qui peut vous donner de l'espoir et des consolations."
Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voilés, avec un regard de doute et de désespoir.
"Parle, Alda, parle, mon père t'écoutera maintenant, s'écria Lélia; oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrétiens promet à ceux qui se confient en lui.
--Ah! dit Marcus Lélius avec un cri de terreur, veux-tu accroître mon désespoir en me parlant du Dieu des chrétiens dans un moment comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son peuple sur moi, qui ai été un de ses plus sanguinaires persécuteurs? Ne m'interromps pas, Lélia; je sais tout ce que tu me dirais, car j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et la jeune fille bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu que servent les chrétiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que nous avons adorés ne sont que de misérables idoles.
--Eh bien donc, prenez courage, Marcus Lélius, dit Alda; car si vos yeux sont réellement ouverts à la lumière de la vérité, tout ira bien pour vous, puisqu'il est écrit: "Celui qui croit au Seigneur Jésus sera sauvé."
--Je crois, en vérité, dit Marcus Lélius d'une voix creuse et entrecoupée, mais mon désespoir s'en accroît; je vois, mais trop tard. Ma mémoire me reporte aux scènes sanglantes de l'amphithéâtre, et le souvenir de mille crimes se lève devant moi. Le plus lourd de tous, mes persécutions des chrétiens innocents, pèse sur mon âme près de se séparer de mon corps."
Lélia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de mortelles angoisses.
"Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda, frappée d'horreur, à l'infortuné mourant.
--La paix! répéta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec une effrayante véhémence. Que peuvent deux simples filles pour me secourir dans cette crise périlleuse de mon existence? Si du moins un médecin était près de moi pour m'administrer quelque remède qui pût assoupir la fièvre et étancher la soif brûlante qui me dévore, ou pour panser mes blessures enflammées, peut-être pourrais-je guérir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!
--O Alda, dit Lélia, n'y a-t-il aucune possibilité de procurer quelques remèdes à mon malheureux père?"
Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les chrétiens de la colonie quelqu'un qui pratiquât l'art de guérir. Le père et la fille saisirent avec empressement cette lueur d'espérance, et Lélia supplia ardemment Alda de se hâter, afin d'obtenir de prompts secours pour son père.
"J'irai, puisque vous le désirez, dit Alda; mais, ô Lélia, préparez-vous à tout ce qu'il y a de plus fâcheux, et ne placez pas votre confiance dans l'assistance des hommes."
CHAPITRE XIII
Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempête sur l'océan agité de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,--le port de la miséricorde qui s'offre à ta vue,--une arche de salut pour ceux qui sont perdus comme toi.
L'aurore avait paru; mais le soleil n'était pas encore levé, lorsque la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre à la mission des chrétiens de la montagne. L'air piquant et léger du matin la rafraîchit et lui fit du bien, après la nuit d'insomnie et d'agitation qu'elle avait passée près de lit d'agonie du misérable Marcus Lélius.
Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force de la jeunesse et l'énergie du coeur, elle arriva à la petite colonie avant que le service divin fût commencé, et reçut un accueil paternel d'Aurélius, le pasteur du troupeau chrétien. Aussitôt qu'il eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement à l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui étaient en son pouvoir.
Alda ne s'arrêta, pour se reposer et se rafraîchir, qu'autant de temps qu'il en fallut à Aurélius pour préparer à la hâte les médicaments qu'il jugea propres à soulager le blessé, et ils se dirigèrent vers la vallée, pressant le pas avec toute la vivacité que requérait l'urgence de la situation.
Le chemin était long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il lui était impossible de marcher assez vite pour satisfaire l'impatience de sa jeune compagne, pressée de soulager l'inquiétude avec laquelle ses malheureux hôtes devaient compter les heures de son absence, il l'engagea à se hâter de les rejoindre; il connaissait si bien tous les détours et les passages de la montagne, qu'il lui suffisait qu'elle indiquât la situation de sa cabane et les principaux points de la vallée dans laquelle elle était située, pour qu'il fût sûr de la trouver. Alda, enchantée de n'être plus retenue, s'élança en avant avec la légèreté d'une biche, et ne s'arrêta plus jusqu'à ce qu'elle eût atteint le seuil de sa demeure. Elle ouvrit la porte avec précaution, dans la pensée que l'un ou l'autre des deux infortunés qu'elle y avait laissés accablés de souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.
Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pénétrer dans la chaumière éclaira les traits pâles de Lélia, qui était assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux en désordre, les yeux gonflés et arides, mais secs, après avoir répandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus à verser. Elle soutenait sur ses genoux la tête de son père, qui désormais ne devait plus se soutenir elle-même.
Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon, éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front, comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux épuisés de larmes.
Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup de cet égarement, et elle s'écria: "Vous voilà donc revenue; mais c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à la terre est rompu; je reste seule et désolée.
--Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée, je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous pour le servir."
En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.
Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda, reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin, qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant plus qu'elle lui avait pardonné davantage.
Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit au bord du tombeau.
Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont la position lui inspirait une vive sollicitude.
A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les paroles ne pouvaient l'exprimer.
Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel, qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.
Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et, par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez combien elle était devenue indifférente à toutes choses.
Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des nuits passées au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranimée par le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil levant, qui égayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des vertes forêts qui étaient à ses pieds, le joyeux chant des oiseaux, le vol du léger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages étaient des sensations remplies de délices, qui la reportaient en esprit vers sa terre natale et les scènes les plus chères de son enfance.
Quelquefois elle s'arrêtait pour cueillir les renoncules de la montagne et les autres fleurs semées sous ses pas, avec le même sentiment de plaisir qu'elle avait trouvé, étant petite fille, à faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages dans sa Bretagne.