Alda: L'Esclave Bretonne

Chapter 8

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--Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert de thym et de serpolet, voici mon trône; plus loin, mon palais; et voilà mes heureux et innocents sujets," ajouta-t-elle en lui montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les gazons verts et émaillés de fleurs, près d'un ruisseau transparent qui coulait au milieu de la prairie.

"D'après cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.

--Assurément, répondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un berger du même oeil que je le vois en ce moment.

--La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la sécurité, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du pouvoir, de la grandeur et une autorité souveraine pour être un monarque; et quel berger posséda jamais tout cela?

--Il ne me serait pas difficile de prouver que je possède toutes les choses que vous venez d'énumérer, reprit Alda avec un gai sourire; car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois, ces montagnes et ces vallées? Quant aux richesses, n'aurai-je pas celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la paix, une sainte et tranquille joie, et l'espérance d'un céleste héritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir! n'ai-je pas celui de jouir de la liberté, de ce bien suprême dont personne ne peut apprécier l'étendue comme l'esclave échappé à ses fers? Quant à une autorité souveraine, l'empereur de Rome lui-même ne pourrait se vanter d'en posséder une plus absolue que celle que j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donnés, et auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant mes bienfaits à ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les branches des arbres dont ma charmante demeure est ombragée. De cette façon, échappant à tous les soins et à toutes les peines de la royauté, je jouirai entièrement du bonheur de régner."

Mainos branla la tête d'un air d'incrédulité.

"Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais bien différemment, et je me serais moquée de tout ce que depuis j'ai appris à apprécier. Le faux jour sous lequel j'étais accoutumée, depuis mon enfance, à considérer ces choses, n'existe plus pour moi maintenant; une vraie lumière m'a été donnée, et je puis dire avec vérité: "Il est heureux pour moi d'avoir été affligée!"

Il se passait peu de jours sans que Mainos vînt visiter Alda dans sa délicieuse vallée. Elle était pour lui un trésor caché sur lequel reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un père repose sur une fille unique et bien-aimée; car c'est ainsi que le vaillant exilé Breton considérait l'enfant de l'ami et du compatriote qu'il avait perdu.

Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement à s'arrêter lorsqu'ils étaient ensemble, sujet du plus profond intérêt pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnât quelque attention que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait rien refuser à ses désirs.

C'était sur la grande affaire de son salut éternel qu'Alda travaillait avec anxiété à fixer ses pensées; et la tâche était difficile. Comment parvenir à surmonter les superstitions natives et les préjugés enracinés de son compatriote? Cependant, par degrés lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les impressions, une fois faites, se fortifièrent de plus en plus, et le temps n'était pas éloigné qui devait voir le chef barbare abandonner les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie présente, pour adopter les préceptes et la foi pure du christianisme.

Alda jouissait d'une tranquillité sans aucun nuage dans sa demeure agreste et solitaire, employant son temps à la culture de son petit jardin, aux soins de son troupeau, et à des exercices de dévotion. Il arriva un jour qu'une de ses chèvres s'étant éloignée de la vallée où elle paissait avec les autres, Alda courut à sa recherche jusqu'à une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur une autre, elle s'éloigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu l'intention de le faire, de manière qu'à la fin elle s'égara dans les défilés de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre; mais il tournait à l'occident. Alda, qui avait été accoutumée dès son enfance à vivre dans un pays inculte et presque inhabité, n'en était nullement inquiète; mais, comme elle se trouvait un peu fatiguée de sa course dans des sentiers étroits et roides, elle s'assit sur un rocher escarpé pour se reposer un peu avant de redescendre.

De cet endroit élevé elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui s'étendait à ses pieds dans toute la beauté d'un paysage d'Italie. Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte et brillante, aussi délicieuse qu'elle est éphémère. Quelques-uns des arbres se couvraient déjà de boutons blancs ou roses, et les courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes où ils prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents écumeux. Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps à la contemplation des charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait sous les yeux; car elle avait découvert dans le lointain la ville impériale aux sept collines, et ses pensées s'égaraient déjà dans les souvenirs de sa captivité passée. Quelque sombres qu'eussent été ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis par les doux soins et l'amitié de Susanne, qu'il lui semblait que, si le choix lui en était donné, elle renoncerait avec joie aux bienfaits et aux douceurs de la liberté, pour jouir encore, auprès de cette tendre amie, des délices de l'intimité, même dans la misère et l'esclavage.

A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aimée, Alda fondait en larmes, et se représentait le bonheur dont elles auraient joui s'il leur eût été donné d'habiter ensemble son ermitage, dans le vallon de la montagne, et elle soupirait amèrement à la pensée que cela ne pouvait être. Ensuite elle se reprochait l'égoïsme de ses regrets, et s'écriait: "Pourquoi pleurer sur toi, Susanne? Pourquoi ce désir coupable de te rappeler dans un monde qui n'était pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de l'âme de ton Alda! Cette âme, hélas! s'attache à la poussière, au lieu d'aspirer à s'élancer vers le ciel sur les ailes de l'espérance et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'éternelle félicité."

Ces paroles étaient encore sur les lèvres d'Alda, quand un doux refrain de mélodie sacrée s'éleva, sortant, à ce qu'il semblait, des cavernes rocheuses qui étaient à ses pieds, et un choeur de voix mélodieuses chanta le Requiem suivant:

REQUIEM

Bienheureux ceux qui meurent dans la paix du Seigneur! Car leurs travaux sont finis, ils ne versent plus de larmes, Et, dit l'Esprit-Saint, ils se reposent après le combat; Ils ont échappé aux soins et aux tentations de la vie.

Les jours de l'exil et de la douleur sont passés pour eux; En combattant ils ont remporté la victoire. Ils se sont élancés, triomphants, hors des portes de la mort, Pour entrer, pleine de joie, dans la gloire de Dieu.

Alda écouta, dans une espèce d'extase, jusqu'à ce que les chants eussent entièrement cessé; car il lui semblait que l'âme bienheureuse de son amie se fût adressée à elle, d'un autre monde, avec des accents de sainte joie, au moment de son heureux passage du temps à l'éternité. Elle était encore absorbée dans l'étonnement et l'admiration, lorsque la pieuse symphonie frappa de nouveau son oreille; s'élançant du lieu où elle était, elle suivit les sons du choeur, et reconnut qu'ils partaient d'un défilé situé au milieu de la montagne un peu au-dessous de l'éminence sur laquelle elle était assise; et, guidée par la séraphique harmonie, elle arriva jusqu'à l'endroit où un petit nombre de chrétiens s'étaient assemblés pour pratiquer en commun le culte de leur glorieux Rédempteur.

Ils chantaient une hymne qui paraissait composée pour la circonstance présente.

HYMNE

Loin des lieux habités par les hommes coupables, Dieu tout-puissant, ton peuple a fui, Et dans les plis cachés de la montagne Il élève son coeur vers toi.

Dans ces solitudes profondes, Seigneur, Nos voix s'unissent et montent jusqu'à toi; Les forêts et les rochers retentissent De l'hymne de la prière et de l'adoration.

Car tu es notre Dieu, tu seras notre récompense: Et que sont les douleurs et les maux de la vie Comment ne pas t'en rendre grâces, Puisqu'ils mènent au ciel et à toi!

Les saints cantiques cessèrent, et il se fit un silence momentané; mais cette pause ne servit qu'à donner un effet plus puissant au chant de triomphe et de bénédiction qui termina la partie musicale de ce pieux exercice.

HYMNE DE BENEDICTION

O vous, bois et vallées, louez le Seigneur! Louez-le, vous, rochers et fleuves puissants; Louez-le, vous, rosées et agréables zéphyrs; Louez-le, vous, nuages sombres et rayons éclatants!

Louez le Seigneur, vous, arbres majestueux; Vous, gazons et fleurs purpurines; Oh! louez le Seigneur, vous, mers orageuses; Et que tout le cercle des heures chante ses louanges!

Oh! louez le Seigneur, vous étoiles et lune, Et toi, astre éclatant de la lumière; Louez-le, ô aurore, midi et crépuscule; Loue le Seigneur, toi, nuit silencieuse et sombre!

Oh! louez le Seigneur, vous, puissants de la terre; Et vous, dans les travaux gémissant et pleurant; Qu'il soit aussi loué par vous, de céleste origine, Qui entourez son trône glorieux!

Et que tous les Esprits bienheureux, Qui entendent déjà son éternelle parole, Unis à tout, au ciel et sur la terre, Chantent en choeur la gloire du Seigneur!

Alda se présenta dans cette assemblée de chrétiens; et il fut à peine nécessaire qu'elle s'annonçât comme un membre de l'Eglise toujours croissante, quoique persécutée, de Jésus-Christ; car ses yeux rayonnaient de l'ardeur d'une vraie croyante, au moment où elle se joignit aux dévotions du petit troupeau avec une ferveur enthousiaste qui ne pouvait provenir que d'une piété sincère.

Quelques-uns des chrétiens réunis dans cette grotte cachée étaient des pèlerins de toutes les parties de l'Italie et de la Grèce. Le vénérable prêtre et une partie de la congrégation résidaient sur les lieux mêmes, après d'être retirés du monde pour se livrer sans trouble aux exercices de leur religion. Ils formaient une petite colonie dans les réduits des montagnes, où ils avaient été jusque-là à l'abri des persécutions des Romains, oubliant le monde, et oubliés par lui.

C'était la nuit du dimanche, et ils continuèrent leurs prières jusqu'à l'aube du jour suivant. Alda resta avec eux, et perdit de vue sa chèvre égarée.

Le lendemain, la jeune solitaire retourna chez elle, quoiqu'elle fût vivement pressée par la colonie chrétienne de faire partie de leur communauté; mais il y avait pour elle dans le profonde retraite de sa vallée un charme paisible et doux qu'elle ne put se résoudre à échanger contre les plaisirs de la vie sociale. Elle eut cependant d'agréables et fréquentes occasions de se réunir aux reclus de la montagne; tous les dimanches elle se joignait à la pieuse congrégation pour assister au service divin.

CHAPITRE XI

... Qui sont ceux que je vois avec ces vêtements flétris et déchirés, et qui ne semblent pas des habitants de la terre, quoiqu'ils y soient cependant?

(SHAKESPEARE.)

Un soir qu'Alda était assise sur un banc rustique devant sa petite chaumière, elle aperçut deux étrangers (un homme et une femme) qui s'avançaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore à une assez grande distance, elle put voir qu'ils étaient accablés de fatigue. L'homme, qui annonçait un âge mûr, marchait d'un pas faible et languissant, s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et délicate, qui semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait ployer.

Le coeur d'Alda était changé par ses propres souffrances, et il s'était adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit une charité universelle et des sentiments bienveillants pour tout le genre humain.

La vue de ces voyageurs fatigués l'émut vivement, et la remplit de compassion pour leur détresse, trop évidente; elle se leva pour aller à leur rencontre et leur offrir l'hospitalité sous son humble toit.

En approchant des étrangers, elle observa qu'ils étaient pauvrement vêtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son visage, l'éblouissaient de manière à l'empêcher de distinguer leurs traits. Lorsqu'elle fut assez près d'eux pour les saluer, et avant qu'elle eût eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri perçant, et, joignant ses deux mains avec désespoir, elle s'écria: "Nous sommes perdus, mon père!" Le vieillard se laissa tomber sur la terre avec un profond gémissement.

Alda s'élança pour offrir ses secours; mais elle recula aussitôt: elle avait reconnu dans ces étrangers Marcus Lélius et sa fille.

A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint pâle et pouvait à peine respirer. Il était évident, d'après leur déguisement, leur agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamité était tombée sur le père et la fille, et les avait obligés de fuir. Les vêtements de Marcus Lélius étaient d'ailleurs couverts de sang, et son bras droit pendait immobile à son côté.

Une pâleur de mort était répandue sur le visage de Lélia; ses beaux cheveux, dont elle avait été si fière, tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; elle avait perdu une de ses sandales, ses pieds étaient déchirés par les ronces et les épines, et ses vêtements étaient souillés et lacérés. Tout en elle annonçait la misère et la douleur.

Pendant un instant ces trois personnes gardèrent un profond silence, que Lélia rompit la première. Sa voix était faible et tremblante, et pourtant elle conservait ses manières hautaines. "Alda, dit-elle, le mauvais génie des Lélius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos pas à l'heure où nous sommes abandonnés des dieux et frappés par les hommes; nous vous avons maltraitée, et le moment de la vengeance est arrivé pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du sang est fixé sur nos têtes: vous pouvez l'obtenir en dénonçant notre retraite à ceux qui suivent nos traces."

Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de profondément offensant pour la jeune Bretonne; c'était un trait acéré ajouté à toutes les injures qu'elle avait reçues de Lélia. Elle répondit fièrement: "Si vous êtes capable d'une aussi basse vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi tombé, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi odieuse." Et, en parlant ainsi, elle s'éloigna sans regarder Lélia et son père.

Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'était pas d'une chrétienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortunés Romains, elle vit Lélia se pencher avec toutes les marques du désespoir sur le corps de son père, son coeur lui reprocha avec force des sentiments si opposés aux saints préceptes du divin Maître, et la pensée qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombés, quand la main du Seigneur les avait frappés.

Six mois avant cette époque, Alda se serait réjouie de leur malheur avec une cruauté vindicative; elle aurait pris plaisir à leur retourner le dard dans la plaie, à leur reprocher tous les outrages qu'elle avait reçus d'eux, à leur faire sentir la justice de la punition qui était tombée sur leurs têtes; et même, un moment, les mauvaises passions propres à sa nature surmontèrent les sentiments de la chrétienne, lorsque, retournant vers Lélia, elle vit la colère briller dans les yeux de celle-ci. Car Lélia, pénétrée de la pensée qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misère et triompher de sa chute, était résolue à ne pas paraître plus humble dans ses revers qu'elle ne l'avait été aux jours de sa grandeur. Elle jeta donc sur la jeune Bretonne des regards où se peignaient la défiance et le mépris, en lui disant: "Reviens-tu pour repaître tes yeux de l'agonie de mon père expirant, et pour te réjouir des calamités qui nous ont précipités dans la poussière?"

Alda, s'éloignant encore avec indignation, eut bien de la peine à réprimer les paroles de colère qui se pressèrent sur ses lèvres.

En ce moment Marcus Lélius poussa un profond soupir et ouvrit les yeux. Lélia se jeta près de lui sur la terre, souleva sa tête languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits agités de mouvements convulsifs semblables à ceux de la mort, se tordait les mains avec désespoir, et jetait autour d'elle des regards désolés, comme si elle eût cherché du secours pour son père, tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine à retenir en présence d'Alda, éclataient comme un torrent et tombaient en larges et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforçait en vain de contenir.

Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle était elle-même agenouillée auprès de son père mourant, et ne comprit que trop la désolation de la malheureuse fille de Marcus Lélius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa détresse. Mais ses lèvres tremblaient par la violence de son émotion, et elle se retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avançaient vers le lieu où ils étaient se firent entendre sur les rochers qui environnaient le vallon.

A ce bruit, la terreur qui saisit Lélius prêta des forces inespérées à ses membres épuisés; il se leva précipitamment, et s'écria avec effroi: "Ce sont mes persécuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici."

Lélia, oubliant l'orgueil, la colère et la honte dans cet instant suprême, et cédant à la force de son amour filial, se jeta aux pieds d'Alda, saisit sa robe, et s'écria: "Méprise-moi, tue-moi, trahis-moi si tu veux; mais sauve mon père!

--Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux," dit Alda, profondément touchée.

A peine les malheureux fugitifs avaient-ils atteint le seuil de la cabane d'Alda, que l'ombre des cavaliers s'avançant à l'entrée du vallon projeta de longues lignes, par la direction oblique des rayons du soleil couchant.

Alda s'empressa de faire entrer les fugitifs dans la grotte intérieure de sa demeure, dont l'entrée était, comme nous l'avons dit, habilement cachée à tous les yeux. Parfaitement calme à l'égard de toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour elle de sa complicité avec les proscrits, la jeune Bretonne s'avança vers la porte de sa chaumière, où arrivaient les soldats romains.

Le ton et les manières de leur chef étaient très-polis, et Alda vit d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien à craindre de lui.

"Jeune fille, lui dit-il, pouvez-vous m'enseigner le chemin qu'ont pris un vieillard et sa fille, déguisés en esclaves étrangers, qui ont dû passer dans cette vallée il n'y a qu'un moment? Ce sont des Romains proscrits, d'un haut rang, et vous aurez droit à une riche récompense de l'empereur Néron, si vous nous mettez sur leurs traces."

Alda aurait péri plutôt que de trahir la retraite qu'elle-même avait offerte aux malheureux proscrits; elle ne voulait pas proférer un mensonge, et cependant un silence obstiné aurait eu les conséquences les plus fatales pour Marcus Lélius et sa fille, en faisant soupçonner qu'ils étaient dans le voisinage; de plus, il aurait probablement provoqué la colère des soldats, qui lui auraient infligé des tortures pour lui arracher son secret.

Dans cet embarras Alda eut recours à un subterfuge, et répondit hardiment, dans le dialecte barbare des Junis, qu'elle mourrait plutôt que de trahir les infortunés objets de leurs recherches.

Les soldats romains, qui heureusement n'avaient jamais été employés dans les guerres de la Bretagne, ne comprirent pas un mot de sa réponse, et le chef dit en riant qu'il était regrettable qu'un assemblage si étrange de mots durs et inintelligibles sortît d'une si charmante bouche. Néanmoins il crut devoir visiter la petite cabane, ce qu'il fit sans découvrir la chambre du rocher, dont l'entrée, outre qu'elle était bien cachée, se trouvait placée dans un coin très-obscur. Ne voyant rien qui pût attirer ses soupçons, le capitaine, après plusieurs vains efforts pour obtenir quelques informations en expliquant par signes à Alda le but de ses recherches, pensa qu'il tétait inutile de perdre plus de temps auprès d'elle; il remonta donc à cheval, et, lui jetant une poignée de pièces d'argent, il partit au grand galop pour rejoindre sa troupe.

La jeune princesse laissa tomber sur l'argent un regard d'ineffable dédain, et, comme si elle eût pensé qu'il souillait sa demeure, elle le poussa du pied avec mépris, en s'écriant: "Va, idole des Romains, vil métal pour l'amour duquel ils ont versé le sang, et porté la désolation au sein de toutes les nations qui sont sous le soleil!"

Quand les soldats furent complétement hors de sa vue, et qu'elle put penser qu'il n'y avait plus aucun sujet d'appréhender leur retour, elle se hâta de se rendre auprès des malheureux proscrits pour calmer leur anxiété, et leur apprendre que le péril était passé.

Marcus Lélius fit une exclamation de joie, et, moins profondément sensible que sa fille à l'humiliation de devoir la vie au généreux dévouement d'une ennemie justement offensée, il se répandait en expressions de gratitude envers celle qui avait été son esclave, en y joignant la promesse des plus grandes récompenses s'il pouvait jamais recouvrer ses honneurs et sa fortune.

"Si le gain eût été mon but, Marcus Lélius, répondit la jeune Bretonne avec un regard de mépris, je n'aurais pas refusé l'or que le centurion romain vient de m'offrir pour prix de votre capture.

--Est-il possible, généreuse esclave, que tu aies résisté à une si puissante tentation?

--L'effort était, en, vérité, léger pour celle qui venait de réussir à étouffer les plus violents, les plus profonds sentiments de vengeance, après d'aussi grandes injures," reprit Alda, dont les lèvres tremblantes pouvaient à peine proférer ces paroles.

Marcus Lélius, accablé de confusion, se tut, et se disposa à partir. Lélia, plus péniblement agitée que son père par une émotion mêlée de reconnaissance, de honte et de chagrin, essaya de prononcer quelques mots; mais, incapable, malgré tous ses efforts, d'en articuler un seul, elle pressa seulement ses mains sur son coeur, et salua Alda en franchissant le seuil de la cabane où elle venait de trouver un refuge.

Une vois se faisait alors entendre dans le sein d'Alda, une voix qui lui disait tout bas: "Suffit-il de n'avoir pas insulté tes ennemis dans leur disgrâce, de n'avoir pas refusé de les cacher pour les soustraire à la poursuite de ceux qui voulaient leur arracher la vie? Un généreux païen même n'eût-il pas agi comme tu l'as fait? Mais tu es chrétienne, et tu dois faire davantage. Tu vois tes ennemis affamés, et tu ne leur as pas donné à manger; ils ont soif, et tu ne leur offres pas à boire; ils sont sans secours, sans abri, affligés, persécutés et poursuivis par ceux qui en veulent à leur vie, et tu souffres qu'ils quittent l'abri de ton toit!"