Alda: L'Esclave Bretonne

Chapter 6

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--Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'être privée de toi, dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

--Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrétienne pleure une chrétienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la perte de son amie, c'est qu'elle a été enlevée sans ce qui nous assure une éternelle vie, et qu'elle est morte idolâtre, comme elle avait vécu. Ah! Alda, combien nos espérances sont plus consolantes, au moment de la séparation, qu'elles ne l'eussent été si tu avais persisté dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu éternelle notre prochaine séparation!

--Ne parle pas de séparation entre nous, dit Alda en fondant en larmes et se serrant contre son amie.

--Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pénible pour moi aussi? reprit Susanne. Seulement j'ai appris à me soumettre en toutes choses à la volonté de notre Père céleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Lélia m'avait donné plusieurs commissions pour lesquelles j'avais à parcourir différents quartiers de Rome, en traversant le champ de Mars, je fus accostée par un mendiant qui saisit mon vêtement pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la charité, avec un air égaré et une importunité pressante, dont je fus presque alarmée. Ses habits et tout son extérieur annonçaient une si profonde et abjecte misère, que je m'arrêtai immédiatement pour lui donner un petit secours; je venais de recevoir de Lélia un cadeau en argent, et je n'ai jamais refusé d'elle ces petits témoignages de bonté, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la détresse de mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible aumône, il s'écria dans ma propre langue: "Donnez-moi les moyens d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!" Sa voix alla jusqu'à mon coeur, je le regardai en face: c'était mon oncle, celui qui m'avait vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri perçant quand nos yeux se rencontrèrent, et s'écria: "Tu m'as donc trouvé, ô mon ennemie?" Il voulait fuir; mais les forces lui manquèrent, et il tomba à mes pieds.

--Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?

--Ah! Alda, je ne pensai pas à lui faire des reproches quand je le vis si misérable. Je le relevai et ne prononçai qu'un mot, car je ne pouvais en articuler un autre, c'était: Azor!

"A ce nom, il se précipita sur la terre avec un cri d'agonie, et couvrit sa tête de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec toute la violence d'un profond désespoir.

"Ma tête s'égara; je restais pâle, tremblante, et frémissant d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la cause de ses angoisses; je ne pus proférer que ces mots: "Azor! Azor!"

"Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards, saisit convulsivement ma robe, et s'écria d'une voix rauque et entrecoupée: "Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un fils, mais il n'est plus! je t'ai dépouillée de ton héritage pour augmenter ses richesses; la malédiction l'a poursuivi, il est devenu la proie de mes ennemis.

"Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger en le convertissant à la croyance des Nazaréens; mais il est devenu l'un d'eux, en dépit de toutes mes précautions, et les Juifs, se levant contre lui, l'ont lapidé, comme ils avaient lapidé ton père; et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes déchirés, ils m'insultèrent dans ma misère, me retinrent et me dirent: "Es-tu aussi l'un d'eux?" Je leur reprochai ce qu'ils avaient fait, et leur rappelai les malédictions prononcées contre eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient répandu dans la ville. Alors ils m'accusèrent auprès des Romains comme un homme séditieux et un ennemi de César: ils se saisirent de mes richesses, me jetèrent en prison, et finalement m'amenèrent ici pour comparaître devant l'empereur Néron. Mais celui-ci vit que j'étais seulement un père malheureux et désolé, conduit au délire par le crime et l'infortune, et il ordonna qu'on me mît en liberté. Cependant il ne prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour à Jérusalem, et depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idolâtre des gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne me soutenant que par les aumônes des esclaves. Méprisé et repoussé par tous les hommes, même les plus abjects, je me cache la nuit dans des maisons à demi brûlées, dans les ruines et la cendre; je cherche le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre moi."

"J'ai souvent été étonnée, Alda, d'avoir pu écouter un semblable récit aussi tranquillement que je le fis; mais j'étais soutenue, en ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-même dans ce funeste moment; je pensais seulement à l'homme infortuné qui était devant moi. Ses crimes passés étaient oubliés; tout ce que je me rappelais, c'est qu'il était le frère de mon père et le père d'Azor. Je ne voyais que sa misère. J'essayai de lui donner des paroles de consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, même pour lui, dans le repentir et la foi au Sauveur crucifié des hommes, qui était mort pour la rémission des péchés de tous. Mais il ne m'écoutait pas; je crois même qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il s'enfuit avec des cris terribles, en dépit de tous mes efforts pour le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu apprendre ce qu'il était devenu. Sa raison l'avait évidemment abandonné, et je crains qu'il n'ait péri misérablement. Quant à moi, je me suis désolée d'abord comme un être sans espérance; mais depuis ce temps le Tout-Puissant a soulevé le nuage qui était sur mon âme; il m'a appris à me réjouir pour Azor, et non pas à le pleurer, puisqu'il a été appelé à connaître la vérité, et que, au lieu de conserver plus longtemps une existence passagère, de vivre quelques années encore dans le péché et l'incrédulité, il a été jugé digne de recevoir la couronne du martyre, et il a passé avec moi le seuil de la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa miséricorde infinie, daigne raccourcir les jours de mon pèlerinage sur la terre, afin que je puisse lui être plus tôt unie dans un bonheur éternel, où je serai abondamment consolée de tous les chagrins qui ont été mon partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la nuit, et qui arrive à son terme comme finit un songe."

Il y avait quelque chose de profondément solennel dans la manière dont Susanne termina son récit; et quand elle eut cessé de parler elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: "La matinée s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impériaux, et la population active de la grande ville se répand de tous côtés. Les inquiétudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les douleurs et les crimes, hélas! de la journée, ont déjà commencé. Allons, Alda, il faut accomplir la tâche qui nous est imposée; car nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-être) de choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est accordé maintenant est à la disposition d'une autre."

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration et de prière au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens. Elles avaient à peine terminé leurs dévotions du matin, que Narsa vint, d'un air de colère, les gronder de s'arrêter si longtemps ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre à leurs compagnes, dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait répondu avec impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur ordinaire: "Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperçues du temps qui s'était écoulé. Vous n'aurez plus sujet de vous plaindre de notre défaut d'exactitude."

Cette réponse ne laissait à Narsa aucun prétexte pour gronder encore. Les deux amies se disposaient à se rendre ensemble à l'ouvrage, quand elle dit à Alda que sa maîtresse devait passer cette journée et la suivante à sa villa de Tusculum, et que c'était son bon plaisir de la prendre avec elle.

"Vous n'entendez pas que je doive me séparer de mon amie? dit Alda en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.

--Je vous dis, esclave, que vous êtes désignée par la noble dame Lélia, fille de votre maître, comme une des servantes qui doivent avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage à Tusculum, répondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit assez bien portante pour y aller; autrement elle préférerait de beaucoup ses services aux vôtres, je puis vous l'assurer.

--Alors Lélia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui sont forcées de lui obéir, car je n'irai pas à Tusculum, dit Alda résolûment.

--Ne pas aller à Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Lélia quand elle l'ordonne! s'écria Narsa d'un ton mêlé de surprise et de colère; je voudrais bien connaître vos raisons pour oser refuser d'obéir à la fille de votre maître. Non pas que votre refus soit de la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le savez parfaitement.

--Pensez-vous que je consente jamais à quitter Susanne, quand elle a besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine, dont un injuste caprice de la fortune a fait ma maîtresse? reprit Alda en donnant un libre essor à sa hauteur native.

--Alda, chère Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de reproche et de prière.

--Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possèdent sur elle le droit de vie et de mort ont fait connaître leur volonté!"

Les yeux de la jeune Bretonne lancèrent des éclairs, elle jeta sur Narsa le coup d'oeil le plus méprisant; mais la réponse pleine d'indignation qu'elle se préparait à lui faire expira sur ses lèvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade, qui, agitée par la crainte d'une scène violente, la prit à part, et la supplia de se rendre aux ordres de Lélia: et elle le fit avec tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tentée de persévérer dans sa résistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui céda enfin, en disant: "J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en coûte de te laisser en ce moment!" ajouta-t-elle avec un regard plein de douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'était jamais aperçue, lui apparaissait tout à coup, au moment où elle allait la quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus deux jours entiers!

Susanne la calma, l'encouragea et chercha à l'égayer; mais quand on annonça la litière qui devait conduire Lélia à Tusculum, et qu'on appela Alda pour suivre sa maîtresse, elle se jeta en pleurant dans les bras de son amie, et déclara qu'elle ne pouvait la quitter.

"Va, ma chère Alda, va! dit Susanne; pourquoi me désoler ainsi? Ton devoir de chrétienne exige que tu ne provoques pas une colère inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il ne leur eût été donné d'en haut.

--Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!" dit Alda en sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits abattus, les joues maintenant pâles comme la mort, et les formes presque transparentes de son amie.

"Veux-tu donc, Alda, m'affliger en refusant de céder à ma dernière requête?

--Ta dernière! Susanne, s'écria Alda, dans des alarmes toujours croissantes.

--Allons, ne me regarde pas ainsi, Alda, chère Alda, reprit Susanne d'un ton plus gai; nous nous reverrons, je l'espère fermement; ne nous séparons donc pas comme si c'était pour toujours."

Alda ne fit plus d'objections; les deus amies échangèrent en silence un tendre et long embrassement; car leurs coeurs étaient trop pleins pour qu'elles pussent prononcer une parole.

Un autre ordre de Lélia arriva, et Susanne, poussant doucement la jeune Bretonne, lui dit tout bas: "Va maintenant, mon Alda, si tu m'aimes, sans un moment de délai.

--Adieu donc, Susanne!

--Adieu, bien-aimée Alda, répondit Susanne; un long adieu, peut-être! murmura-t-elle doucement; mais que votre volonté soit faite, ô mon Dieu?" ajouta-t-elle, tandis que ses yeux mouillés de larmes suivaient Alda, qui, à pas lents, s'éloignait en jetant plus d'un regard en arrière, et prenait place dans la litière où était déjà Lélia, avec son affranchie favorite.

Lélia, très-mécontente du délai apporté à l'accomplissement de ses ordres, réprimanda vivement Alda pour n'avoir pas obéi sur-le-champ. En tout temps celle-ci lui eût sans doute répondu avec impatience; mais son caractère hautain était subjugué par sa triste et solennelle séparation de Susanne, et elle fondit en larmes.

Lélia fut touchée d'une sensibilité si peu ordinaire dans une personne aussi fière que l'était Alda, et elle se reprocha secrètement sa dureté; car il y avait des instants où cette enfant gâtée de la prospérité était capable de doux et même de tendres sentiments, et l'influence de ses défauts dominants, l'orgueil et l'amour-propre, put seule l'empêcher d'avouer à son esclave qu'elle regrettait de l'avoir affligée et si souvent maltraitée.

Après une longue pause, cependant, elle parla à la jeune Bretonne d'une voix douce et d'un ton de bonté, en lui faisant quelques remarques indifférentes; mais pour la triste Alda, depuis qu'elle était séparée de Susanne, le jour était obscurci, le soleil avait perdu son éclat; et, au lieu de répondre à Lélia, elle sanglota tout haut, dans l'amertume de son coeur. Lélia, se méprenant totalement sur la cause de son chagrin, supposa qu'elle pleurait parce qu'elle lui avait déplu, et elle lui dit de se consoler, parce qu'elle n'était plus fâchée contre elle.

A ces mots, les yeux d'Alda lancèrent des flammes au travers de ses larmes, et elle répondit à l'instant: "Pensez-vous que vos reproches aient le pouvoir de faire couler mes larmes, et que la fille du prince Aldogern se soucie de votre faveur ou de votre colère? Il serait heureux pour moi, en vérité, de n'avoir aucune autre cause de chagrin que votre mécontentement ou vos caprices."

On conçoit combien Lélia fut irrité de ce langage; Alda, à son tour, se repentit du tort qu'elle avait eu en offensant témérairement et sans utilité une personne qui, malheureusement pour les autres et plus encore pour elle-même, était en possession de ce périlleux attribut, un pouvoir despotique sur une partie de ses semblables. Possession fatale! Combien peu de ceux qui en sont investis savent résister à la tentation d'en abuser dans un moment de faiblesse ou de colère! Car nous voyons nos fautes avec des yeux si indulgents, et la plus légère offense des autres à notre égard d'une manière si exagérée, que le meilleur et le plus sage d'entre nous ne peut presque jamais être un arbitre impartial dans sa propre cause.

CHAPITRE VIII

Des brillants nuages qui sont au-dessus de moi l'alouette fait entendre son doux chant; mais qu'il y a longtemps que j'écoute pour entendre ta voix!

Qu'il y a longtemps! et en vain!

La nuit et l'aurore me laissent comme elles m'ont trouvée, gémissante et abandonnée.

La lumière éclaire l'été, et la pluie arrose l'arbre, mais jamais, hélas! jamais la consolation ne vient à moi.

(JEWSBURY.)

Alda avait été prisonnière dans les murailles d'une ville pendant toute la durée de sa captivité chez Marcus Lélius, et quoique l'affection de sa bien-aimée Susanne allégeât depuis longtemps le poids de ses chaînes, qui autrement eussent été intolérables pour la libre fille d'un pays où la contrainte et les habitudes sédentaires des contrées civilisées étaient tout à fait inconnues, elle souffrait cruellement de cette retraite forcée.

La jeune Bretonne, qui avait été accoutumée à suivre les chasses, avec son père, ses frères, et de jeunes compagnes, à courir avec eux sur les collines et dans les vallées, avec toute l'ardeur qui naît de la jeunesse et de la santé, s'était courbée et flétrie dans l'étroite enceinte où elle était renfermée depuis tant de mois.

Ses yeux étaient fatigués de la splendeur qui l'environnait, et se lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des fontaines artificielles, et de symétriques jardins. L'agitation bruyante de la grande ville l'étourdissait; le mouvement continuel de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait aucun visage de connaissance, était accablant pour elle, et la vue des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la remplissaient de mélancolie.

L'enfant emprisonnée de la nature soupirait après les murmures d'un ruisseau, l'ondulation des vertes forêts, et la vue des collines et des vallons dans toute leur variété sauvage. En tout autre temps et dans toute autre circonstance elle eût accueilli avec délire le voyage à Tusculum et le privilége de passer deux longues et brillantes journées à la campagne, environnée de prairies verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets formés par le tendre et abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers; mais alors elle en détournait la vue avec un esprit sombre et distrait. Elle avait, il est vrai, laissé loin derrière elle la ville détestée, et son oreille était saluée par le murmure du ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu de rencontrer l'éternelle monotonie d'un marbre éblouissant de blancheur, se reposaient sur une délicieuse verdure, brillante de teintes variées, et elle était assise au milieu des ombrages de Tusculum; mais ses yeux étaient voilés de larmes, et elle ne pouvait partager la joie avec laquelle tout, dans la nature animée ou inanimée, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chaîne élevée des montagnes de l'Abruzze s'étendait devant elle; mais elle détournait de ce riche tableau ses regards attristés, pour les fixer au loin sur les tours de Rome, où ses inquiètes pensées la reportaient, car là était son trésor, et son coeur aussi. Toute autre chose était sans valeur pour elle, et ce fut réellement avec la plus grande difficulté qu'elle put résister à la tentation qu'elle éprouvait d'échapper à la surveillance de Lélia, et de retourner à Rome près de sa bien-aimée Susanne. La seule crainte qui pût l'empêcher d'en faire la tentative fut celle de causer à son amie une vive contrariété, et d'encourir ses doux et sérieux reproches.

Lélia était impatiente et irritable: mécontente d'elle-même, toux ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une manière ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait atteint son apogée avant que la jeune Bretonne eût passé six heures à Tusculum, persuadée que si elle pouvait seulement retourner à Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant que, tant qu'elle y avait été, elle avait soupiré, comme un aigle en cage, après les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les humains sont inconséquents dans leurs désirs; tant il est vrai que le lieu que nous détestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous un centre d'attractions et offrir à notre imagination un intérêt plus puissant que celui même qui a été, pour ainsi dire, sanctifié par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna à Rome avec sa maîtresse. Ce voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrême agitation qui s'était emparée d'elle, elle ne faisait que de courtes et brusques réponses à toutes les observations que lui adressait Lélia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en agissant ainsi; mais elle ne pouvait se résoudre à surmonter son humeur, qui, excitée par l'état de pénible anxiété où elle se trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois cette réflexion se présenta à son esprit: Je blâme Lélia; je l'accuse d'une conduite déraisonnable, et de se livrer aux accès d'une injuste colère: hélas! je ne lui ressemble que trop par ces défauts que je remarque en elle!

Quand la litière s'arrêta au palais de Marcus Lélius, et qu'une longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis, s'avança pour recevoir leur jeune maîtresse, le regard inquiet d'Alda parcourut la foule pour y découvrir Susanne; mais ce fut en vain: elle n'était pas parmi ceux qui s'étaient assemblés sous le portique en tenant des torches allumées. A peine Alda put-elle contenir le mouvement qui la portait à s'élancer de la litière même avant sa maîtresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de cérémonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite, allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait avec encore plus d'apparat et de solennité que celle de sa maîtresse (car Pamphylia était lente, majestueuse et étudiée dans tous ses mouvements, afin de pénétrer le reste de la maison de sa haute importance), elle fut incapable de contenir sa vivacité: passant donc devant elle, elle sauta hors de la litière, et, se précipitant impétueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs, elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupéfaite, fût revenue de l'étonnement que lui causait ce qu'elle appela l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce fût, comme elle le disait, "ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage Bretonne."

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle était si pressée d'embrasser après sa courte sa courte mais insupportable absence; et, ne recevant aucune réponse de ses compagnes d'esclavage à toutes les questions empressées qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se hâta d'aller chercher cette dernière dans la chambre élevée qu'on avait mise à leur disposition.

"Susanne, bien-aimée Susanne, me voilà de retour! s'écria-t-elle en s'approchant de la porte d'un pas précipité. Susanne, es-tu ici?" continua-t-elle d'une voix altérée par l'effroi que lui causait un silence prolongé; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un regard plein d'inquiétude dans la chambre solitaire et délabrée. Mais, apercevant Susanne étendue sur son lit, elle la crut endormie, et, incapable de résister au désir de contempler son visage chéri, elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de ses pas ne troublât son sommeil. Vaine précaution! ce sommeil était trop profond pour qu'aucun bruit humain pût désormais le troubler. Un flot des rayons argentés de la lune, se répandant à travers la fenêtre ouverte, jetait une pâle et froide lueur sur le front plus pâle et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le sourire angélique qui se dessinait sur ses lèvres disait avec une silencieuse éloquence qu'elle avait trouvé le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanimé et les traits si calmes de son amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait exprimer, et le désespoir de son coeur, répandu sur son visage, offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle douceur que la main de la mort avait imprimés sur chacun des traits de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'était pas préparée à ce coup terrible et accablant, ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur, elle tomba évanouie. Ses émotions avaient été si violentes, que la nature lui accordait une trêve afin qu'elle pût résister à celles qui lui étaient encore réservées.