Chapter 3
Alda, tremblant encore violemment, se serra sur le sein de son amie, s'attachant à elle avec une force convulsive, comme pour lui demander secours et protection, tandis qu'avec un frisson d'horreur elle lui exprimait la cause de son épouvante et de ses cris.
Un rayon de saint enthousiasme brillait sur les joues pâles de la jeune chrétienne tandis qu'elle écoutait ce récit, et, levant vers le ciel ses mains jointes et ses yeux animés, elle murmura: "Béni soit le nom du Seigneur; car il a entendu la voix de mes humbles supplications. O Alda, ma soeur, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune Bretonne, unis ta voix à la mienne, et rendons grâces au Dieu tout-puissant qui a répandu sa lumière sur tes yeux obscurcis, et qui a daigné t'avertir par un songe, afin que tu puisses éviter sa colère à venir. Réjouis-toi donc, ma soeur, et ne crains pas; car tu ne dois pas mourir, mais tu vivras pour manifester sa gloire, et devenir l'humble instrument par lequel d'autres prendront part aux trésors de sa grâce." Alors elle expliqua de nouveau à Alda les voies de la vie éternelle; car celle-ci, prête à s'écrier comme le geôlier à Paul et à Silas: "Que dois-je faire pour me sauver?" écoutait avec respect et douceur les paroles de la divine vérité, et, profondément convaincue du danger où elle était de se perdre, embrassait les moyens de salut avec les mêmes sentiments de joie et de gratitude que le marin qui se noie saisit la plante flottante au moyen de laquelle il espère atteindre le rivage. Les préceptes de la foi chrétienne devenaient plus persuasifs en passant par les lèvres de celle qui, non contente de les soutenir pendant sa vie, était prête encore, s'il le fallait, à leur rendre témoignage par sa mort et à les sceller de son sang.
Quand Alda eut enfin avoué que le sentiment de son indignité pouvait seul l'empêcher de devenir une adoratrice du Christ, Susanne, dans les transports d'une sainte joie, la conjura de rendre hommage avec elle à l'impénétrable sagesse de la divine providence, qui, lorsque le nom même de leur pays leur était réciproquement inconnu, les avait amenées de l'Orient et de l'Occident pour les réunir dans l'esclavage, sous un même maître, afin que la Juive convertie devînt l'instrument de salut pour l'étrangère idolâtre, et la ramenât dans les champs du céleste Berger, dont elle était une humble brebis; du Père miséricordieux, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.
"Autrefois, Alda, continua-t-elle, l'exil me semblait amer, et l'esclavage chez un peuple étranger était pour moi un joug insupportable. Je ne pouvais comprendre les vues sages et miséricordieuses de mon Père céleste; mon coeur rebelle osait presque l'accuser quand il lui plut de m'éprouver par de cruels malheurs, en m'éloignant du lieu de ma naissance, et brisant ainsi tous les liens de famille et d'amour qui m'attachaient à la vie. Je versais d'abondantes et brûlantes larmes sur ces chers souvenirs, me refusant à toute consolation pour la perte de tous ces biens, qui sans doute m'étaient enlevés dans des vues de miséricorde, puisque Notre-Seigneur a expressément déclaré que celui qui met quelque chose au-dessus de lui n'est pas digne de lui. O ma bien-aimée Alda, que sont la patrie, la famille et les amis en comparaison de Celui de qui nous les tenons? Il m'a transportée sur la terre étrangère, et mon nom même est maintenant oublié dans mon propre pays. Mon héritage aussi a passé dans d'autres mains, et la maison de mon père est éteinte dans notre tribu. Mais pourquoi pleurer tout cela? le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté: que son saint nom soit béni. Il m'a nourrie du pain de la douleur et de l'affliction; mais sa main a essuyé mes larmes, et il m'a abondamment consolée de toutes mes souffrances, car il s'est fait connaître à moi dans mon malheur, et il m'a donné plus que tout ce que je pleurais dans mon ignorance. Il m'a donné son amour et une joie ineffable qui passe toute compréhension humaine, cette paix qu'il te donnera aussi, mon Alda, et à tous ceux qui l'aiment véritablement."
Alda écoutait avec émotion, quoiqu'elle ne pût entrer dans ces transports d'ivresse religieuse qui remplissaient le coeur de Suzanne. Le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu était trop frais dans sa mémoire, l'amour de sa patrie étreignait trop étroitement son coeur, pour qu'elle pût se réjouir d'une destinée qui l'arrachait aux objets les plus chers. Elle maîtrisa pourtant son esprit rebelle jusqu'au point de se joindre à Susanne, en répétant après elle: "Ceci est l'oeuvre du Seigneur; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel." Et elle essayait de penser que c'était un bien pour elle d'avoir été affligée et humiliée. Toutefois son coeur n'était pas d'accord avec les paroles que ses lèvres prononçaient. Sa raison reconnaissait les puissantes vérités du christianisme; mais son naturel ne pouvait encore changer, car de grands efforts et beaucoup de temps peuvent seuls opérer une telle régénération.
CHAPITRE IV
Le plus beau culte à rendre à Dieu est de glorifier et de mériter son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner à ses ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.
(EDMOND WALLER.)
La conversation des deux amies avait roulé sur un sujet qui les intéressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord songé à aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son retour inespéré. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait été si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes conséquences amenées par l'impossibilité où elle s'était trouvée de terminer sa tâche. Alda, au lieu de comprendre que son égoïsme avait occasionné le malheur de son amie en l'obligeant à lui consacrer le temps qui devait être employé à l'accomplissement de son devoir, et de se reprocher d'avoir été la cause de tout ce qu'elle avait souffert, exprima une violente indignation, et proféra contre l'injuste et cruelle Lélia les paroles les plus injurieuses que purent lui inspirer la haine et le mépris.
"Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la sainte religion que tu viens de reconnaître: tu ne dois pas te le permettre.
--Quoi! Susanne, peux-tu ne pas haïr et mépriser cette fille romaine qui t'a traitée avec tant de barbarie?
--Non, Alda, répondit Susanne, je ne puis entretenir de tels sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans l'erreur. Comme j'espère que mes fautes me seront pardonnées, je dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes; autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: "Je veux la miséricorde, et non le sacrifice;" et encore: "Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous persécutent et qui vous maltraitent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel. Car il fait briller son soleil sur les méchants comme sur les bons, et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste."
--Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Lélia, Susanne?
--Hélas! non, Alda; je n'ai pas encore été capable de remporter cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma nature. Je n'aime pas Lélia, je l'avoue, quoique je lui pardonne sincèrement les injures que j'ai reçues d'elle: mais je puis prier, et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnées par mon Père céleste, et pour qu'il veuille bien avoir pitié d'elle et changer son coeur.
--Et moi, s'écria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait sur le peuple romain en général, en l'accablant de toutes les calamités dont il a affligé ma patrie, et, en particulier, de punir Lélia et son père d'une manière signalée pour tous les outrages et les cruautés qu'ils ont commis envers moi."
Susanne, hochant la tête d'un air de reproche, lui dit: "Je suis peinée de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore entré dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser à adresser une telle prière à ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses à la seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis. D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumière, tu regarderais Lélia comme un objet de pitié bien plus que de haine.
--De pitié! s'écria Alda dans le grand étonnement; comment peut-elle être un objet de pitié, étant au comble des richesses et de la grandeur, environnée de splendeurs et de luxe, servie par des esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur lesquelles elle exerce l'autorité la plus absolue?
--Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour posséder ces biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misérable, pauvre, aveugle et nue, et bien plus véritablement digne de pitié que la plus persécutée de ses esclaves à qui les voies de la paix ont été révélées.
--Elle mérite d'être malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la plaindre; je souhaite qu'elle soit misérable!
--Elle pourrait difficilement l'être plus qu'elle ne l'est, dit Susanne; car elle porte avec elle son propre châtiment dans ce caractère déraisonnable et violent, qui est un plus grand fléau pour elle-même que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur sa tête; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la cruelle oppression dont Lélia t'a rendue victime; et peut-être le sont-ils plus encore, parce que la lumière de l'Evangile ne lui a jamais été révélée.
--Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner à Lélia, et je ne la plaindrais pas, quand même je la verrais souffrir tous les maux qu'elle m'a infligés; car la justice veut qu'elle les éprouve.
--Ah! Alda, si justice était faite sur tous ceux qui ont été coupables envers leurs semblables, échapperais-tu à cette sentence, le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les péchés commis contre lui-même, qui pourrait espérer de n'être pas puni?"
Alda, qui sentait la difficulté de répondre à une question si directe, changea de conversation, et demanda à Susanne comment elle avait pu revenir auprès d'elle, malgré les mesures que Lélia avait prises pour l'en empêcher.
Susanne lui apprit alors que Lélia, en se promenant dans la jardin, avait été attaquée par un essaim d'abeilles, qui s'étaient abattues sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement piquée. Les douleurs qu'elle éprouvait l'avaient mise dans un état si violent, que, suivant la déclaration des médecins appelés auprès d'elle, si l'on ne trouvait moyen d'alléger les souffrances causées par les piqûres, le délire et peut-être la mort s'ensuivraient dans le cours de quelques heures.
Marcus Lélius, désespéré du danger de sa fille, promit une grande récompense à qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce que les médecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves que Susanne avait guérie de la morsure d'un scorpion le dit à son maître, qui ordonna qu'elle fût immédiatement appelée au secours de sa fille.
Quelle que fût la perfection avec laquelle les arts étaient parvenus à Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient pas suivi la même progression, et celle de la médecine était encore dans son enfance; les nations appelées barbares par les Romains les surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.
Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spécialement de la Judée, était versée dans la pharmacie, et possédait en médecine des secrets qu'on aurait trouvés précieux dans un temps même plus avancé que le premier siècle, où l'on était alors. Cela, joint à un grand esprit d'observation, à un jugement éclairé et à beaucoup de calme, avait mis Susanne en état de rendre de grands services à ses semblables, dans des cas où les médecins de Rome étaient à bout de science. Elle s'aperçut promptement que l'état de Lélia n'avait rien d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et prépara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de quelques heures, Lélia se trouvait assez bien pour exprimer sa sincère gratitude à celle qui l'avait si habilement secourue.
En même temps Marcus Lélius, n'oubliant pas sa promesse, dit à Susanne d'indiquer elle-même telle récompense qu'elle voudrait pour le service qu'elle avait rendu.
Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pût en être le terme; ce qui lui fut accordé, non sans une grande surprise de la part de Marcus Lélius et de sa fille, qui ne comprenaient pas qu'elle n'eût rien souhaité pour elle-même.
Alda, profondément touchée de cette preuve de la généreuse amitié de Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les premières qu'elle eût versées depuis la mort de son père; car son caractère, comme nous l'avons vu, était orgueilleux, roide, intraitable, et elle avait trouvé une sombre satisfaction à réprimer tout signe extérieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.
L'infatigable affection de Susanne avait enfin réussi à subjuguer la fierté de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu émouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse parvient, par l'irrésistible puissance d'une action continue, à creuser le marbre le plus dur, après qu'il a résisté au fer et à l'acier dirigés par le bras d'un ouvrier robuste.
Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit difficile d'imaginer un contraste plus prononcé que celui qui existait entre leurs deux caractères. Susanne était calme, digne, remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes féminines; Alda était vive, ardente, impétueuse, et ses manières se ressentaient de la demi-barbarie de son pays. Elle était douée de grandes facultés naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualités; mais on esprit, comme un sol riche et négligé, quoique destiné à la production des plus beaux fruits, s'était couvert de mauvaises herbes par le défaut de soin et de culture.
Susanne, au contraire, joignait à tous les gracieux talents et aux manières élégantes d'une Orientale de haut rang une grande instruction, l'habitude de la réflexion et une bienveillante et universelle bonté, fondée sur des principes invariables et perfectionnée par la religion.
Susanne et Alda étaient aussi différentes d'extérieur que de caractère. Susanne était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, svelte et légèrement inclinée, mais bien proportionnée. Elle avait un teint pâle et délicat; ses traits portaient le vrai type oriental, et ses beaux yeux noirs étaient pleins d'une mélancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front large et ouvert indiquait de grands moyens et annonçait la paix intérieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante chevelure, séparée sur le haut de sa tête, en relevaient la blancheur.
Alda, quoiqu'elle eût à peine atteint toute la hauteur de sa taille, était déjà grande et d'une tournure imposante, avec tout l'embonpoint de la jeunesse. Son teint était éclatant, empreint de ce beau mélange de lis et de rose si universellement admiré chez les anciens Bretons. Ses yeux étaient bleus et étincelants, et sa chevelure dorée tombait en boucles abondantes jusqu'à sa ceinture. L'expression naturelle de sa figure était candide, souriante et animée; mais, depuis sa captivité, elles s'était obscurcie d'un sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un orgueil dédaigneux avaient comprimé son beau front et plissé sa lèvre enfantine.
Telles étaient ces deux jeunes filles, de contrées si différentes et si étrangement opposées l'une à l'autre, excepté dans l'amitié qui les unissait: amitié cimentée par l'infortune, et qui, devenue chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre plus légères à la princesse déchue les chaînes d'un maître romain. Son affection dévouée et sans bornes était pour la jeune Juive une précieuse récompense de toutes les bontés et de tous les soins qu'elle lui avait prodigués par les motifs les plus purs de la charité et d'une compassion toute désintéressée.
CHAPITRE V
Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine a été subjugué dans la mienne;
La volonté la plus impétueuse qui s'éleva jamais pour humilier ta cause et se joindre à tes ennemis est domptée par toi, ô mon Dieu!
La longue maladie et la pénible convalescence d'Alda furent pour les deux amies une époque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir sans interruption de la société l'une de l'autre, employant les heures douces et tranquilles de leur solitude à de saintes et affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu échanger contre tous les plaisirs que la cité impériale aurait pu leur offrir.
Susanne mit à profit ce temps précieux, et instruisit son amie de tous les préceptes de la religion chrétienne, et de toutes les vérités dont la jeune Bretonne se sentait de plus en plus pénétrée. Enfin, dans toute l'ardeur de sa foi nouvelle, Alda dit un jour à Susanne: "Je crois! qui est-ce qui peut m'empêcher d'être reçue par le baptême dans le sein de l'Eglise de Jésus-Christ?
--Alda, ma chère Alda, dit Susanne, prenant ses deux mains dans les siennes et la regardant avec une expression pénétrante, jusqu'ici je ne t'ai parlé que de joie, de paix, de la rémission des péchés, d'un bonheur éternel et de toutes les autres bénédictions promises par notre Père céleste aux fidèles qui croient en lui et qui sont disposés à le suivre. Mais il est maintenant nécessaire de t'apprendre que ces bienfaits sont conditionnels, et ne peuvent être acquis qu'au prix de terribles périls, périls auxquels sont exposés, dans ces jours malheureux, tous ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ, périls faits pour épouvanter tout autre qu'un chrétien ardent et sincère. Nul ne peut espérer de participer à sa gloire s'il refuse de boire la coupe amère que lui-même a bue le premier, ou de porter la couronne d'épines qui a ensanglanté sa tête; s'il recule devant la prison et la mort, une mort de honte et de tortures.
--Tout cela, je suis prête à le faire, s'écria la jeune prosélyte avec des yeux étincelants.
--Ah! Alda, crains un présomptueux orgueil; Pierre parlait ainsi quand il croyait l'épreuve éloignée; mais quand elle se présenta, il ne put la soutenir, et il tomba.
--Pierre redoutait les tortures et la mort, reprit Alda; je les envisagerai sans effroi.
--Ainsi pensa Pierre jusqu'au moment qui montra en lui la faiblesse de la nature abandonnée à elle-même. Supposes-tu que ta foi, nouvelle, et qui n'a pas subi d'épreuve, soit plus ferme que celle de l'apôtre qui avait marché dans une humble intimité à côté du Dieu incarné, qui avait été témoin de ses miracles, avait écouté les paroles de sa divine sagesse et contemplé l'éclat de sa gloire, révélée au mont Thabor? Ne te repose donc pas sur tes propres forces; car tu ne connais pas encore les épreuves auxquelles tu peux être appelée.
--Je ne puis imaginer aucune épreuve devant laquelle je reculerais, dit encore Alda.
--Viens avec moi," dit Susanne. Car, à l'époque où cette conversation eut lieu, la convalescence d'Alda était assez avancée pour qu'elle pût, avec le secours du bras de son amie, aller quelquefois prendre l'air sur le balcon qui était au sommet de la maison, et ce fut là qu'elles portèrent leur pas.
C'était le soir d'un des plus beaux jours de la fin de l'automne, dont la sérénité égalait presque celle d'une soirée d'été; à l'heure où la nature paraît assoupie dans ce profond repos dont elle aime quelquefois à jouir avant que les tempêtes de l'hiver viennent la dépouiller de ses charmes languissants. Tout était profondément tranquille; pas le moindre son lointain ne se faisait entendre, pas une haleine du zéphyr n'agitait les feuilles jaunes, qui tombaient sans secousse du haut des arbres des jardins impériaux, contigus à la maison de Marcus Lélius.
Le crépuscule avait jeté ses ombres paisibles sur l'orgueilleuse cité des sept collines, qui, avec ses rues et ses palais, ses colonnes brillantes et ses temples majestueux, semblait, comme le phénix de la Fable, s'élever avec une nouvelle splendeur, une plus fraîche beauté, de la cendre de ses flammes funéraires.
Le faible croissant de la nouvelle lune paraissait déjà sur le bord de l'horizon, et les étoiles n'étaient encore que légèrement indiquées sur l'azur de la voûte céleste; en sorte que les objets environnants seraient restés dans l'obscurité, sans l'éclat lugubre de quelques corps lumineux, épars sur les bords du Tibre, dont les eaux rougissantes réfléchissaient leurs sombres feux.
Alda s'aperçut que sa compagne respirait péniblement, comme si elle eût été oppressée par un poids insupportable: elle sentit le bras sur lequel elle s'appuyait s'agiter d'un tremblement convulsif, et elle demanda avec inquiétude à Susanne si elle était malade.
"Non pas malade, répondit Susanne, mais un peu accablée par la faiblesse de ma nature mortelle, qui peut difficilement supporter la vue d'un spectacle comme celui-ci sans en ressentir une profonde horreur, et sans répugnance pour la terrible épreuve qui m'est probablement réservée aussi à mon tour. Mais voilà qui est passé! j'ai lutté avec ma fragilité, aidée par Celui dont la force est toute-puissante pour soutenir la faiblesse de ses créatures quand elles implorent son secours; je me repose avec confiance sur son bras protecteur, et j'espère ne pas tomber quand le moment arrivera. Alda, vois-tu ces feux épars?
--Je les vois, dit Alda, et j'allais même te demander ce que signifie l'étrange apparence de ces corps lumineux, qui ont quelque ressemblance avec les formes humaines, et que, sans savoir pourquoi, je ne puis regarder qu'avec une sensation d'horreur qui m'étouffe et me fait mal. Je t'en prie, dis-moi ce que c'est.
--Ce sont des chrétiens enveloppés dans les terribles vêtements du martyre, Alda, répondit Susanne; et ces flammes bleues, qui répandent leur effroyable éclat sur la nuit, se nourrissent de la chair vivante et palpitante d'êtres humains comme nous, mon Alda, et non moins sensibles aux aiguillons de la douleur. Cependant ils ont préféré cette mort, ces brûlantes tortures, à l'alternative de racheter leur vie en abjurant tacitement leur Dieu pour un simple acte d'adoration envers les divinités païennes de Rome, en jetant une poignée d'encens sur leurs autels!
--Et le choix, j'ose le dire, aurait été mon choix, car il est glorieux!" s'écria la jeune Bretonne les yeux étincelants et les joues enflammées.
En entendant ces paroles, Susanne, dans la transport d'une sainte joie, serra sur son sein l'ardente prosélyte; car elle voyait sa sincérité dans ce silencieux langage du coeur que reflétaient ses regards, et qui parlait même par les éloquentes variations de son teint.
S'agenouillant à côté l'une de l'autre, sous la voûte étoilée du ciel, et leurs bras tendrement enlacés, les jeunes amies offrirent leurs actions de grâces au Dieu plein de miséricorde qui avait ouvert leurs yeux à la lumière de la vérité; elles demandèrent qu'il lui plût de leur inspirer cette foi vive qui seule pouvait leur donner le courage de suivre sans hésiter le sentier redoutable dans lequel avaient marché ces héroïques chrétiens, dont l'âme, purifiée par la souffrance, montait alors vers sa glorieuse présence, à travers l'encens des flammes qui consumaient leur enveloppe mortelle.