Chapter 2
--Quelle que soit la volonté du Seigneur, elle est agréable aux yeux de sa servante, répondit Susanne avec douceur. Eh! qu'importe, si c'est son plaisir de me conduire, à travers un sentier semé d'épines, dans les régions d'un éternel bonheur; s'il veut faire de moi l'un des humbles instruments destinés à répandre sa glorieuse lumière sur une terre couverte des ténèbres de l'idolâtrie, et même dans cette orgueilleuse ville de Rome, où jusqu'à ce moment la clarté céleste répand à peine quelques faibles rayons! Qui sait, Alda, si toi-même n'as pas été conduite ici, au milieu de tant de douleurs, afin d'être instruite de ces vérités, qui concernent ton éternelle paix?"
Les yeux noirs de Susanne se remplirent des larmes d'un saint enthousiasme quand elle acheva ces paroles, et, pressant Alda sur son sein, elle imprima sur son beau front un baiser fraternel.
Alda partageait, sans pouvoir en comprendre la cause, la vive émotion de sa compagne. Elle était touchée de la tendresse de ses manières avec elle; car la langueur, suite de ses souffrances, avait un peu abattu sa hauteur naturelle, et elle ne refusa pas d'écouter les vérités divines que la jeune chrétienne versait avec éloquence dans son oreille passive. Mais quand Susanne vint à parler de la nécessité de l'humilité, de l'abnégation et du pardon des injures, aussi bien que d'une entière résignation à la volonté de Dieu, Alda n'écouta plus qu'avec impatience le développement d'une doctrine si complétement opposée aux opinions et aux préjugés de son enfance, surtout de ceux qui se rapportaient à son importance personnelle.
Elle insista sur les prérogatives de son haut rang et de son sang royal, et rejeta pour la vie future une gloire qu'il fallait acheter par l'abaissement de la vie présente; elle voulut justifier ses fautes, et la mention du pardon des injures excita en elle un nouveau transport d'indignation et de fureur contre Marcus Lélius et sa fille. Elle s'étendit avec emportement sur ses maux et sur ses douleurs; elle exprima le désir le plus véhément de se venger de ses tyrans et de tout le peuple romain, et elle invoqua sur eux la colère des dieux de son pays avec une foule d'imprécations qui terrifièrent sa douce compagne. Enfin, accablée par la force de son émotion et par la faiblesse qui provenait de ses dernières souffrances et de la perte de son sang, elle retomba dans un profond évanouissement.
Affligée, mais non surprise du résultat de ses premiers efforts pour instruire la hautaine et violente Alda dans la foi chrétienne, Susanne chercha du secours pour transporter la malheureuse jeune fille sur son misérable grabat, espérant que, quand la maladie et le chagrin auraient vaincu son caractère vindicatif et obstiné, elle pourrait reprendre ce sujet avec plus de succès; car elle voyait qu'Alda était encore trop peu accoutumée au malheur pour pouvoir écouter la voix de la raison, ou même pour accepter des consolations, sous quelque forme et de quelque source qu'elles lui fussent présentées.
CHAPITRE III
Oh! oui, j'entends le soupir de l'âme tremblante; c'est une effrayante, une épouvantable chose que de mourir!
(CAMPBELL.)
Une fièvre ardente succéda aux agitations et aux tortures de ce terrible jour, et pendant plusieurs semaines la vie de la malheureuse Alda fut en danger. Elle n'avait jamais éprouvé jusque-là une heure de maladie, et la maladie venait la visiter au temps de la détresse.
Cependant, éloignée comme l'était Alda de son pays et de sa famille, elle ne fut pas abandonnée dans cette cruelle infortune; car la douce et charitable Susanne veilla près de son lit de douleur avec l'active sollicitude de la tendresse et de la compassion, la soignant sans relâche, quoique son travail journalier fût strictement exigé par sa tyrannique maîtresse, qui ne voulut en aucune manière la dispenser de ses devoirs ordinaires, malgré la fatigue et l'insomnie causées par les soins qu'elle donnait à l'esclave bretonne.
Susanne conservait sa douce égalité au milieu des injures et des châtiments qui suivaient l'omission de certaines choses devenues impossibles par suite des services assidus qu'elle rendait à la pauvre Alda; et sa patience, quoique sévèrement éprouvée, ne se laissa même pas vaincre par l'irritabilité inquiète et fébrile de la malade, qui souvent ne payait que par d'injustes reproches les efforts que faisait Susanne pour réussir à la soulager.
La santé de Susanne en souffrait, il est vrai; mais sa douceur n'en fut pas altérée, et elle se montra supérieure à toutes les épreuves que la tyrannie de Lélia et l'impatience de la malade ne cessaient de lui imposer.
Il n'eût pas été naturel cependant qu'Alda restât insensible à la sympathie, aux soins affectueux de sa jeune garde-malade, qui, veillant sur elle comme une tendre soeur, prévenait ses besoins, tâchait de satisfaire ses souhaits les plus déraisonnables, la soutenait par des paroles consolantes, et versait des larmes silencieuses d'une douce pitié à l'aspect des souffrances qu'elle ne pouvait soulager. Par degrés Susanne devint si chère à la jeune Bretonne, qu'elle semblait tenir lieu à celle-ci de tout ce qu'elle avait perdu; ce n'est même pas assez dire, car aucun lien de parenté ne lui avait été aussi véritablement précieux que l'amitié de sa jeune compagne de captivité, et elle aurait considéré la privation de sa société comme le plus grand malheur qui pût jamais lui arriver. Cependant, égoïste en beaucoup de circonstances et toujours déraisonnable, si les devoirs impérieux de Susanne l'obligeaient à s'éloigner de son lit, elle lui reprochait amèrement de l'avoir quittée, en lui manifestant avec vivacité son mécontentement.
Une après-dînée, Susanne paraissant plus appliquée qu'à l'ordinaire à un grand ouvrage de broderie quelle faisait dans la chambre de son amie malade, Alda, qui sentait toujours un secret déplaisir quand l'attention de Susanne n'était pas tout à elle, lui dit avec humeur: "Je voudrais que vous missiez de côté cette ennuyeuse broderie qui vous absorbe depuis si longtemps, et que vous vinssiez près de moi.
--As-tu particulièrement besoin de quelque chose en ce moment, Alda? demanda Susanne sans lever les yeux.
--Oui, reprit Alda, j'ai besoin que vous vous asseyiez près de mon lit, que vous preniez ma main dans les vôtres, et que vous tâchiez de m'endormir avec un de vos jolis chants hébreux."
Susanne hocha la tête: "Alda, cela est impossible en ce moment; car j'ai si souvent négligé ma tâche pendant ta maladie, que Lélia en est tout à fait exaspérée, et elle m'a commandé d'achever cet ouvrage avant la nuit, ce que je puis à peine faire, même en travaillant sans la moindre interruption."
Alda, comme Lélia, avait été accoutumée à une indulgence sans bornes pour ses capricieuses volontés, et, quoiqu'elle ne fût plus en position d'exiger une telle soumission à ses désirs, elle s'efforçait néanmoins d'exercer sa petite tyrannie sur la seule créature qui souhaitât de lui être agréable; elle dit donc d'un ton de reproche à Susanne: "Ainsi vous aimez mieux satisfaire votre impérieuse maîtresse romaine que de m'accorder ce que je vous demande?
--Hélas! ma chère Alda, peux-tu douter de ce que serait ma conduite si le choix dépendait de moi? répondit tendrement Susanne; mais tu sais que je ne suis qu'une esclave, que je ne suis pas libre d'agir selon ma volonté, et que je dois être soumise à ceux à qui j'appartiens.
--Vous avez un caractère bien différent du mien, dit Alda; je n'ai jamais obéi à une Romaine, et je ne lui obéirai jamais!
--Crois-moi, répondit Susanne, quand on n'exige de nous rien de coupable, la soumission est la conduite non-seulement la plus sage, mais encore la plus digne que nous puissions tenir dans une situation comme la nôtre, où toute résistance est parfaitement inutile.
--Je ne puis vous écouter sans impatience," interrompit Alda avec colère. Puis, tournant son visage du côté du mur, elle garda un sombre silence, jusqu'à ce que Susanne, oublieuse d'elle-même et du châtiment qui l'attendait, et craignant que la mauvaise humeur d'Alda n'aggravât sa maladie, mit de côté son métier, et, s'asseyant auprès d'elle, se dévoua entièrement à son amusement.
Alda, enchantée, comme tout enfant capricieux et gâté, d'avoir obtenu ce qu'elle voulait, récompensa sa complaisance par les plus tendres caresses, et se livra à une gaieté si peu ordinaire, que Susanne, heureuse du bien qu'elle lui avait fait, accorda à peine une pensée au péril qu'elle courait en négligeant les ordres positifs de son impérieuse maîtresse, jusqu'à ce que, Alda étant tombée dans un paisible sommeil, elle dégagea doucement sa main et retourna à son ouvrage. Elle le reprit avec un redoublement d'activité, quoique sans espoir de le terminer pour le moment fixé; elle voulait du moins ne rien omettre pour y parvenir. Mais la précieuse heure de jour qui avait été employée à satisfaire le fantasque désir d'Alda ne pouvait se retrouver; en dépit de tous les efforts de Susanne pour presser son travail et le mettre en rapport avec la fuite rapide du temps, le jour d'automne parut hâter sa fin plus vite encore qu'à l'ordinaire, et les ombres du crépuscule rembrunirent enfin tout à fait les fenêtres du sombre appartement.
Susanne alors s'interrompit un instant, afin de s'assurer de ce qui restait à faire pour terminer l'ouvrage, et s'aperçut avec consternation que deux heures entières de jour auraient été nécessaires pour l'achever. Elle alluma sa lampe; mais elle vit bientôt qu'il lui serait impossible d'assortir ses nuances avec quelque certitude à la lueur inégale de sa faible lumière, et tandis qu'elle délibérait encore sur la conduite qu'elle avait à tenir, elle reçut l'ordre de paraître devant sa maîtresse.
Susanne était incapable de tenter de s'excuser au moyen d'un subterfuge. Elle produisit en silence l'ouvrage inachevé, et ne répondit aux reproches de Lélia que par une douce prière de vouloir bien prendre patience, et que l'ouvrage serait terminé le lendemain matin avant le déjeuner. Mais Lélia, au lieu de l'écouter, la fit battre de verges par un officier de la maison.
Susanne se soumit à la sentence arbitraire de son injuste et cruelle maîtresse avec sa résignation et sa douceur ordinaires, et se garda bien de chercher à pallier sa faute en donnant la raison qui l'avait empêchée de terminer sa tâche; car elle avait pris volontairement la charge de soigner l'infortunée Alda, et ne voulait pas le rappeler à Lélia, dans la crainte que celle-ci ne la séparât de l'étrangère délaissée, qui s'attachait à elle comme à sa seule consolation.
Lélia cependant lui demanda pourquoi depuis quelque temps elle avait si souvent négligé ses devoirs; à quoi Susanne répondit avec calme qu'il ne servirait pas beaucoup d'expliquer les motifs de ces omissions, puisqu'elle avait reçu un châtiment sévère pour chaque faute de ce genre dont elle s'était rendue coupable.
"Ah! esclave, penses-tu te jouer de moi? dit Lélia avec colère; j'insiste pour savoir à quoi tu as employé le temps que tu aurais dû consacrer à mon service."
Susanne garda le silence; mais Zopha, une jeune esclave numide, voulant obtenir les bonnes grâces de sa maîtresse, dit: "La raison, noble dame, pour laquelle la jeune fille juive néglige son travail, c'est qu'elle passe tout son temps à soigner la rebelle esclave bretonne, la blonde Alda.
--Ingrate et méchante Zopha! s'écria Susanne, n'ai-je pas aussi veillé près de ta couche dans les heures de maladie et de chagrin, lorsque, d'abord étrangère et délaissée parmi tes ennemis, neuve encore aux misères de l'esclavage, ton âme n'en pouvait supporter le fardeau?
--C'est que mes yeux étaient alors fermés au bonheur qui m'attendait au service dune maîtresse qui est pour ses esclaves ce que le soleil est aux fleurs des champs, une fontaine abondante de bonté, de beauté, de glorieux bienfaits!" dit Zopha. Mais sa trompeuse flatterie ne put appeler un sourire sur les lèvres de la jeune Romaine; une louange non méritée est souvent plus piquante que la plus amère censure, et Lélia, qui ne se sentait nullement digne de ces éloges hyperboliques, tourna le dos à Zopha, en lui défendant de jamais se permettre de lui manquer par des adulations aussi maladroites qu'elles étaient peu sincères.
Ensuite elle ordonna à Susanne de s'abstenir désormais de toutes marques d'affection ou de sympathie envers la barbare obstinée, comme elle appelait Alda.
"Hélas! dit Susanne, je suis sa seule amie, et si je l'abandonne dans l'état de faiblesse et d'affliction où elle est en ce moment, elle mourra de douleur, faute de soins et de consolations. Nulle autre créature n'aura pitié de l'étrangère désolée, si vous la privez des faibles secours de la seule personne qui s'intéresse à sa misère."
Ce touchant appel était perdu auprès de l'orgueilleuse Romaine, qui répondit avec froideur: "La négligence et la solitude humilieront peut-être sa fierté, et il est possible qu'elle se soumette aux circonstances quand elle sera privée de sa compagne de rébellion."
En vain Susanne protesta qu'elle emploierait toute son influence sur l'esprit de la jeune Bretonne pour l'engager à céder devant l'autorité de ceux que les lois de la guerre avaient rendus ses maîtres; la cruelle Lélia, déterminée à obtenir l'exécution de cet ordre tyrannique, et sans égard pour les supplications et les larmes de Susanne, la fit conduire et garder dans un lieu reculé du palais, afin de lui ôter toute possibilité de visiter en secret son infortunée compagne.
Quand la jeune Bretonne se trouva abandonnée, comme elle le supposait, de la seule amie qu'elle eût sur la terre, son indignation et sa colère ne connurent point de bornes, et aggravèrent tellement sa maladie, qu'elle fut reprise de violents accès de fièvre. Quelquefois, dans son délire, elle reprochait amèrement à Susanne de la délaisser dans son malheur; d'autres fois, s'adressant à celle-ci comme si elle eût pu l'entendre, elle la suppliait d'une voix touchante de revenir; et si elle croyait entendre la bruit d'un pas près de la chambre solitaire, elle étendait ses bras du côté de la porte et appelait son amie absente avec les expressions les plus tendres. Mais elle cherchait en vain ce doux et familier visage; vainement pour le voir apparaître elle poussa des cris perçants: les seuls échos de la vaste chambre répondaient à sa triste voix.
Les jours succédèrent et Susanne ne venait pas. Alda commença à concevoir la crainte que son absence pût provenir d'une cause pire encore que la négligence, un accident ou même la maladie. Les esclaves étant une propriété souvent transmise d'un maître à un autre, il était probable que sa bien-aimée Susanne avait été vendue et emmenée. La seule conjecture d'un si grand malheur était une cruelle angoisse, et, quand cette pensée traversa l'esprit de la malheureuse Alda, elle se tordit les mains et pleura à chaudes larmes, ne pouvant s'arrêter même à la possibilité d'un tel surcroît de malheur.
Sa nourriture lui était toujours apportée par une méchante vieille nommée Narsa, espèce de surintendante des femmes esclaves de la maison de Marcus Lélius. Alda n'avait jamais daigné échanger une parole avec elle pendant toute la durée de son esclavage. C'était la première personne de qui la princesse déchue eût souffert la contrainte et de mauvais traitements corporels, et elle ne la regardait qu'avec un sentiment mêlé de haine et de mépris. Cependant l'ardent désir qu'elle éprouvait d'avoir des nouvelles de son amie et de connaître la cause de son absence inaccoutumée fut assez puissant sur elle pour vaincre la répugnance que lui inspirait Narsa et la décider à lui parler, et elle pria la vieille femme d'un ton de voix suppliant de lui apprendre la raison pour laquelle Susanne avait été tant de jours sans venir la visiter.
Narsa la regarda d'un air malicieux et chagrin, sans daigner lui répondre; cette conduite insultante irrita si vivement la fière Alda, qu'elle donna cours à son indignation par un torrent d'invectives, que l'insensible Narsa lui laissa bientôt exhaler dans la solitude, où elle resta sans être ni plainte ni secourue.
Le délire suivit ce violent accès de colère, et pendant des jours et des nuits Alda fut insensible à tout, excepté à la vive douleur qui l'empêchait de soulever sa tête brûlante de dessus le mauvais oreiller qui lui servait d'appui.
A la fin, une crise plus effrayante se manifestant, Alda commença à comprendre la danger de sa situation. D'horribles visions semblaient flotter autour d'elle, et des terreurs qu'elle combattait vivement s'emparaient de son esprit. Evidemment la mort n'était pas éloignée; mais son approche n'excitait aucun des transports d'enthousiasme avec lesquels la jeune Bretonne, quand elle la savait encore éloignée, l'avait invoquée comme la libératrice qui devait briser les chaînes de sa captivité, la soustraire aux maux de l'exil et de l'esclavage, la rendre enfin aux vertes collines de sa Bretagne bien-aimée, pour y revoir les lieux de son enfance et les amis de son coeur, dont elle avait été si longtemps séparée, et pour y entendre le seul langage qui fût mélodieux à son oreille. C'était dans de tels sentiments que son imagination, égarée par les brillantes mais fausses couleurs dont les superstitions nationales lui peignaient l'existence future, avait appris à regarder la mort. Son glaive était maintenant suspendu sur la tête de la malheureuse Alda, qui instinctivement le repoussait d'une main tremblante, et demandait aux dieux de son pays de l'éloigner d'elle.
Elle essaya de se rassurer en se rappelant les enseignements des druides au sujet de la transmigration des âmes; mais ces souvenirs ne lui apportaient aucune consolation; elle se sentait comme un voyageur égaré par la lueur trompeuse d'un météore qui le conduit jusqu'au bord d'un précipice dangereux, puis, s'évanouissant, le laisse éperdu, tremblant de crainte que son premier pas ne le plonge dans un abîme sans fond. L'âme, l'âme immortelle apercevait le danger à travers même le brouillard épais des erreurs païennes et de leurs impostures.
Les doctrines chrétiennes que Susanne avait travaillé avec ardeur à inculquer dans l'esprit d'Alda revinrent alors à sa mémoire; mais elle n'était pas assez calme en ce moment pour pouvoir tirer quelques consolations de leurs divines promesses de grâce et de miséricorde en faveur du pécheur pénitent. Sa propre croyance était ébranlée; mais elle avait encore trop légèrement écouté les vérités de la révélation pour qu'elles eussent le pouvoir de vaincre des préjugés aussi forts que la vie, et la moindre étincelle de foi ne s'était point allumée dans son âme orgueilleuse et obstinée.
Cependant, quand Susanne lui avait représenté la certitude d'un jugement à venir et des châtiments réservés dans une autre vie aux fautes de celle-ci, quand elle avait placé sous ses yeux la terrible alternative d'une éternité de bonheur ou de supplices sans fin pour l'âme dégagée de son corps, en opposition avec la théorie fantastique des druides, Alda avait tremblé, même en protestant qu'elle ne pouvait ni ne voulait croire des choses si contraires à sa propre volonté, quoiqu'elle ne pût baser les motifs de son incrédulité sur aucun autre fondement que les simples assertions de mortels semblables à elle-même, qui pouvaient trouver leur intérêt à tromper leurs adhérents, afin d'obtenir une plus grande influence sur leur esprit.
Tout cela revint à l'esprit d'Alda dans ces tristes moments; un horrible frisson s'empara d'elle, la terreur la saisit; elle s'efforça de parvenir à une conviction plus précise, sur laquelle elle pût fonder ses espérances dans une vie future.
Tandis qu'elle se perdait dans ce labyrinthe de doutes et d'inquiétudes, elle tomba dans une sorte d'assoupissement; mais ses pensées, même dans le sommeil, restèrent occupées de l'important sujet qui les avait profondément absorbées dans les dernières heures. Elle rêva que son âme avait déjà quitté sa dépouille mortelle, et qu'elle paraissait tremblante en présence de l'Etre suprême, dont la majesté infinie, surpassant de beaucoup tout ce qu'elle avait jamais imaginé ou entendu dire des glorieux attributs du maître souverain des dieux et des hommes, la remplissait de crainte et d'admiration. Elle reculait devant son regard scrutateur, confuse et humiliée, dans le sentiment accablant de son néant et de sa bassesse.
Au milieu de sa terreur et de sa confusion elle était appelée devant le Juge suprême, auquel elle ne pouvait résister et qu'elle ne pouvait tromper, pour rendre comte de toutes ses actions pendant qu'elle avait été sur la terre. Dans une agonie de crainte et de consternation, elle s'efforçait en vain de rappeler à sa mémoire une seule action vraiment bonne, qui pût contrebalancer la quantité de mauvaises pensées, paroles et actions qu'elle était obligée d'énumérer contre elle-même. Des choses depuis longtemps oubliées, considérées comme sans importance, se pressaient en foule dans son esprit pour grossir la liste fatale des fautes qu'elle ne se rappelait que trop bien; en sorte que tout l'ensemble de sa vie ne lui paraissait plus qu'un ensemble d'orgueil, de colère, de haine, de vengeance, d'obstination et d'ingratitude.
La loi naturelle de la conscience, que Dieu a implantée dans le sein de toute créature humaine, la condamnait. Cependant elle se rattachait à la misérable espérance qu'il lui serait donné de recommencer son pèlerinage sur la terre, dans un état de vie nouveau, quoique peut-être inférieur. Mais elle s'entendit déclarer que tout était fini pour elle, qu'elle avait été pesée dans la balance et trouvée trop légère, qu'elle avait abusé du temps et des occasions qui lui avaient été accordés sur la terre, et qu'elle devait maintenant se préparer à une éternité de supplices, car elle allait partager le sort des coupables et des méchants condamnés depuis le commencement du monde.
Un abîme profond s'ouvrait à ses pieds; elle s'y trouvait subitement engloutie, et découvrait, à son inexprimable horreur, que Marcus Lélius, sa fille et plusieurs autres de ses persécuteurs devaient être ses compagnons de tourments et de désespoir. Alors d'un accent déchirant elle s'écria: "Les druides m'ont promis une nouvelle vie, dans un nouveau monde, pour toute l'éternité." Une voix formidable répondit, d'un ton qui fit trembler le ciel et la terre. "Les druides te trompaient, c'est pourquoi leur condamnation est plus terrible encore que la tienne."
Au même moment elle aperçut un grand nombre de ceux qu'elle avait été accoutumée à regarder comme les ministres des dieux, engloutis dans un gouffre épouvantable, beaucoup plus profond que celui dans lequel elle-même était plongée, tandis que les prêtres romains de Jupiter, de Vénus, de Mars et de Saturne paraissaient dévoués à des supplices encore plus cruels. Mais la pensée de sa propre condamnation faisait taire en elle tout autre sentiment. Le sombre dôme de ce lieu de ténèbres et de désolation commençait à se fermer sur sa tête; elle voyait pour la première fois le visage des heureux et des bons, la terre disparaissait à sa vue, les cieux s'obscurcissaient, le soleil ne paraissait plus que comme un étoile, à une incommensurable distance, et quand le dernier rayon de la lumière lui fut enlevé pour jamais, son désespoir étant au comble, elle poussa un cri perçant, et s'écria: "Les druides m'ont trompée; je suis perdue pour l'éternité!"
En prononçant ces paroles elle s'éveilla. Une sueur froide inondait son visage, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif; mais la terrible vision était évanouie, et elle se trouva tendrement pressée dans les bras de Susanne, qui était assise près de son lit de douleur, et avait suivi avec une inquiète sollicitude tous les mouvements de son sommeil agité.