Alcools

Chapter 4

Chapter 43,436 wordsPublic domain

Le rossignol aveugle essaya de chanter Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage Sous la neige -- Le facteur vient de s'arrêter

Pour causer avec le nouveau maître d'école - Cet hiver est très froid le vin sera très bon - Le sacristain sourd et boiteux est moribond - La fille du vieux bourgmestre brode une étole

Pour la fête du curé La forêt là-bas Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas

- Apporte le café le beurre et les tartines La marmelade le saindoux un pot de lait - Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît - On dirait que le vent dit des phrases latines

- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît - Lotte es-tu triste O petit coeur -- Je crois qu'elle aime - Dieu garde -- Pour ma part je n'aime que moi-même - Chut A présent grand-mère dit son chapelet

- Il me faut du sucre candi Leni je tousse - Pierre mène son furet chasser les lapins Le vent faisait danser en rond tous les sapins Lotte l'amour rend triste -- Ilse la vie est douce

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus Devenaient dans l'obscurité des ossuaires En neige et repliés gisaient là des suaires Et des chiens aboyaient aux passants morfondus

Il est mort écoutez La cloche de l'église Sonnait tout doucement la mort du sacristain Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint Les femmes se signaient dans la nuit indécise

Septembre 1901 -- mai 1902

SIGNE

Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs Je regrette chacun des baisers que je donne Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs

Mon Automne éternelle ô ma saison mentale Les mains des amantes d'antan jonchent ton sol Une épouse me suit c'est mon ombre fatale Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

UN SOIR

Un aigle descendit de ce ciel blanc d'archanges Et vous soutenez-moi Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes Priez priez pour moi

La ville est métallique et c'est la seule étoile Noyée dans tes yeux bleus Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles Sur des oiseaux galeux

Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes Qu'un seul homme buvait Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge O vêtue ton bras se lovait

Vois l'histrion tire la langue aux attentives Un fantôme s'est suicidé L'apôtre au figuier pend et lentement salive Jouons donc cet amour aux dés

Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance Vois Les chemins sont fleuris et les palmes s'avancent Vers toi

LA DAME

Toc toc Il a fermé sa porte Les lys du jardin sont flétris Quel est donc ce mort qu'on emporte

Tu viens de toquer à sa porte Et trotte trotte Trotte la petite souris

LES FIANÇAILLES

A Picasso

Le printemps laisse errer les fiancés parjures Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu

Une Madone à l'aube a pris les églantines Elle viendra demain cueillir les giroflées Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet

Au petit bois de citronniers s'énamourèrent D'amour que nous aimons les dernières venues Les villages lointains sont comme les paupières Et parmi les citrons leurs coeurs sont suspendus

Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris

Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris Je buvais à pleins verres les étoiles Un ange a exterminé pendant que je dormais Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries De faux centurions emportaient le vinaigre Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille Des faux cols sur les flots de jupes mal brossées Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles La ville cette nuit semblait un archipel Des femmes demandaient l'amour et la dulie Et sombre sombre fleuve je me rappelle Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies

Je n'ai plus même pitié de moi

Je n'ai plus même pitié de moi Et ne puis exprimer mon tourment de silence Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence Jadis les morts sont revenus pour m'adorer Et j'espérais la fin du monde Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan

J'ai eu le courage de regarder en arrière

J'ai eu le courage de regarder en arrière Les cadavres de mes jours Marquent ma route et je les pleure Les uns pourrissent dans les églises italiennes Ou bien dans de petits bois de citronniers Qui fleurissent et fructifient En même temps et en toute saison D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes Où d'ardents bouquets rouaient Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore Dans le jardin de ma mémoire

Pardonnez-moi mon ignorance

Pardonnez-moi mon ignorance Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers Je ne sais plus rien et j'aime uniquement Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes Je médite divinement Et je souris des êtres que je n'ai pas créés Mais si le temps venait où l'ombre enfin solide Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour J'admirerais mon ouvrage

J'observe le repos du dimanche

J'observe le repos du dimanche Et je loue la paresse Comment comment réduire L'infiniment petite science Que m'imposent mes sens L'un est pareil aux montagnes au ciel Aux villes à mon amour Il ressemble aux saisons Il vit décapité sa tête est le soleil Et la lune son cou tranché Je voudrais éprouver une ardeur infinie Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures Le tonnerre te sert de chevelure Et tes griffes répètent le chant des oiseaux Le toucher monstrueux m'a pénétré m'empoisonne Mes yeux nagent loin de moi Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve La bête des fumées a la tête fleurie Et le monstre le plus beau Ayant la saveur du laurier se désole

A la fin les mensonges ne me font plus peur

A la fin les mensonges ne me font plus peur C'est la lune qui cuit comme un oeuf sur le plat Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyée Voici mon bouquet de fleurs de la Passion Qui offrent tendrement deux couronnes d'épines Les rues sont mouillées de la pluie de naguère Des anges diligents travaillent pour moi à la maison La lune et la tristesse disparaîtront pendant Toute la sainte journée Toute la sainte journée j'ai marché en chantant Une dame penchée à sa fenêtre m'a regardé longtemps M'éloigner en chantant

Au tournant d'une rue je vis des matelots

Au tournant d'une rue je vis des matelots Qui dansaient le cou nu au son d'un accordéon J'ai tout donné au soleil Tout sauf mon ombre

Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes A l'horizon brumeux s'enfonçaient les trois-mâts Les vents ont expiré couronnés d'anémones O Vierge signe pur du troisième mois

Templiers flamboyants je brûle parmi vous

Templiers flamboyants je brûle parmi vous Prophétisons ensemble ô grand maître je suis Le désirable feu qui pour vous se dévoue Et la girande tourne ô belle ô belle nuit

Liens déliés par une libre flamme Ardeur Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine Je mire de ma mort la gloire et le malheur Comme si je visais l'oiseau de la quintaine

Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez Le soleil et l'amour dansaient dans le village Et tes enfants galants bien ou mal habillés Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage

CLAIR DE LUNE

Lune mellifluente aux lèvres des déments Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands Les astres assez bien figurent les abeilles De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles Car voici que tout doux et leur tombant du ciel Chaque rayon de lune est un rayon de miel Or caché je conçois la très douce aventure J'ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture Qui posa dans mes mains des rayons décevants Et prit son miel lunaire à la rose des vents

1909

La dame avait une robe En ottoman violine Et sa tunique brodée d'or Était composée de deux panneaux S'attachant sur l'épaule

Les yeux dansants comme des anges Elle riait elle riait Elle avait un visage aux couleurs de France Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges Elle avait un visage aux couleurs de France

Elle était décolletée en rond Et coiffée à la Récamier Avec de beaux bras nus

N'entendra-t-on jamais sonner minuit

La dame en robe d'ottoman violine Et en tunique brodée d'or Décolletée en rond Promenait ses boucles Son bandeau d'or Et traînait ses petits souliers à boucles

Elle était si belle Que tu n'aurais pas osé l'aimer

J'aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux Le fer était leur sang la flamme leur cerveau J'aimais j'aimais le peuple habile des machines Le luxe et la beauté ne sont que son écume Cette femme était si belle Qu'elle me faisait peur

A LA SANTÉ

I

Avant d'entrer dans ma cellule Il a fallu me mettre nu Et quelle voix sinistre ulule Guillaume qu'es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe Au lieu d'en sortir comme il fit Adieu adieu chantante ronde Ô mes années ô jeunes filles

II

Non je ne me sens plus là Moi-même Je suis le quinze de la Onzième

Le soleil filtre à travers Les vitres Ses rayons font sur mes vers Les pitres

Et dansent sur le papier J'écoute Quelqu'un qui frappe du pied La voûte

III

Dans une fosse comme un ours Chaque matin je me promène Tournons tournons tournons toujours Le ciel est bleu comme une chaîne Dans une fosse comme un ours Chaque matin je me promène

Dans la cellule d'à côté On y fait couler la fontaine Avec les clefs qu'il fait tinter Que le geôlier aille et revienne Dans la cellule d'à côté On y fait couler la fontaine

IV

Que je m'ennuie entre ces murs tout nus Et peints de couleurs pâles Une mouche sur le papier à pas menus Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur Toi qui me l'as donnée Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur Le bruit de ma chaise enchaînée

Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison L'Amour qui m'accompagne Prends en pitié surtout ma débile raison Et ce désespoir qui me gagne

V

Que lentement passent les heures Comme passe un enterrement

Tu pleureras l'heure où tu pleures Qui passera trop vitement Comme passent toutes les heures

VI

J'écoute les bruits de la ville Et prisonnier sans horizon Je ne vois rien qu'un ciel hostile Et les murs nus de ma prison

Le jour s'en va voici que brûle Une lampe dans la prison Nous sommes seuls dans ma cellule Belle clarté Chère raison

Septembre 1911.

AUTOMNE MALADE

Automne malade et adoré Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies Quand il aura neigé Dans les vergers

Pauvre automne Meurs en blancheur et en richesse De neige et de fruits mûrs Au fond du ciel Des éperviers planent Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines Les cerfs ont bramé

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs Les fruits tombant sans qu'on les cueille Le vent et la forêt qui pleurent Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille Les feuilles Qu'on foule Un train Qui roule La vie S'écoule

HÔTELS

La chambre est veuve Chacun pour soi Présence neuve On paye au mois

Le patron doute Payera-t-on Je tourne en route Comme un toton

Le bruit des fiacres Mon voisin laid Qui fume un âcre Tabac anglais

Ô La Vallière Qui boite et rit De mes prières Table de nuit

Et tous ensemble Dans cet hôtel Savons la langue Comme à Babel

Fermons nos Portes À double tour Chacun apporte Son seul amour

CORS DE CHASSE

Notre histoire est noble et tragique Comme le masque d'un tyran Nul drame hasardeux ou magique Aucun détail indifférent Ne rend notre amour pathétique

Et Thomas de Quincey buvant L'opium poison doux et chaste À sa pauvre Anne allait rêvant Passons passons puisque tout passe Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi le vent

VENDÉMIAIRE

Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi Je vivais à l'époque où finissaient les rois Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes Et trois fois courageux devenaient trismégistes

Que Paris était beau à la fin de septembre Chaque nuit devenait une vigne où les pampres Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux De ma gloire attendaient la vendange de l'aube

Un soir passant le long des quais déserts et sombres En rentrant à Auteuil j'entendis une voix Qui chantait gravement se taisant quelquefois Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine La plainte d'autres voix limpides et lointaines

Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris

J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde Venez toutes couler dans ma gorge profonde

Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris Vendangeait le raisin le plus doux de la terre Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent

Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas Et d'amont en aval nos pensées ô rivières Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées Aux doigts allongés nos mains les clochers Et nous t'apportons aussi cette souple raison Que le mystère clôt comme une porte la maison Ce mystère courtois de la galanterie Ce mystère fatal fatal d'une autre vie Double raison qui est au-delà de la beauté Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient Double raison de la Bretagne où lame à lame L'océan châtre peu à peu l'ancien continent

Et les villes du Nord répondirent gaiement

Ô Paris nous voici boissons vivantes Les viriles cités où dégoisent et chantent Les métalliques saints de nos saintes usines Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées Comme fit autrefois l'Ixion mécanique Et nos mains innombrables Usines manufactures fabriques mains Où les ouvriers nus semblables à nos doigts Fabriquent du réel à tant par heure Nous te donnons tout cela

Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières

Désaltère-toi Paris avec les divines paroles Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent Toujours le même culte de sa mort renaissant Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit

Les villes du Midi répondirent alors

Noble Paris seule raison qui vis encore Qui fixes notre humeur selon ta destinée Et toi qui te retires Méditerranée Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties Ces très hautes amours et leur danse orpheline Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes

Et un râle infini qui venait de Sicile Signifiait en battement d'ailes ces paroles

Les raisins de nos vignes on les a vendangés Et ces grappes de morts dont les grains allongés Ont la saveur du sang de la terre et du sel Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel Obscurci de nuées faméliques Que caresse Ixion le créateur oblique Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent

Mais où est le regard lumineux des sirènes Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla Où chantaient les trois voix suaves et sereines

Le détroit tout à coup avait changé de face Visages de la chair de l'onde de tout Ce que l'on peut imaginer Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées

Il souriait jeune nageur entre les rives Et les noyés flottant sur son onde nouvelle Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil A leurs pâles époux couchés sur les terrasses Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres

Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver Et j'entendis soudain ta voix impérieuse Ô Rome Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées Et le ciel où l'amour guide les destinées

Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a La saveur du sang pur de celui qui connaît Une autre liberté végétale dont tu Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu

Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles Les hiérarques la foulent sous leurs sandales Ô splendeur démocratique qui pâlit Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe Une foule de rois ennemis et cruels Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle Sortiront de la terre et viendront dans les airs Pour boire de mon vin par deux fois millénaire

La Moselle et le Rhin se joignent en silence C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière Qui joignait la limpidité de ces rivières

O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe Parce que tu es beau et que seul tu es noble Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir Et tous mes vignerons dans ces belles maisons Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux Dans ces belles maisons nettement blanches et noires Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire Mais nous liquides mains jointes pour la prière Nous menons vers le sel les eaux aventurières Et la ville entre nous comme entre des ciseaux Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence

Les villes répondaient maintenant par centaines Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines Et Trèves la ville ancienne A leur voix mêlait la sienne L'univers tout entier concentré dans ce vin Qui contenait les mers les animaux les plantes Les cités les destins et les astres qui chantent Les hommes à genoux sur la rive du ciel Et le docile fer notre bon compagnon Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante Tous les noms six par six les nombres un à un Des kilos de papier tordus comme des flammes Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment Des armées rangées en bataille Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres Au bord des yeux de celle que j'aime tant

Les fleurs qui s'écrient hors de bouches Et tout ce que je ne sais pas dire Tout ce que je ne connaîtrai jamais Tout cela tout cela changé en ce vin pur Dont Paris avait soif Me fut alors présenté

Actions belles journées sommeils terribles Végétation Accouplements musiques éternelles Mouvements Adorations douleur divine Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez Je vous ai bus et ne fut pas désaltéré

Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers

Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres

Écoutez-moi je suis le gosier de Paris Et je boirai encore s'il me plaît l'univers

Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie

Et la nuit de septembre s'achevait lentement Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine Les étoiles mouraient le jour naissait à peine