Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7
Part 11
Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt, elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères. Je n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples parties, quantités de marbres pareilles à toutes les autres, et l'eau comme une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore--comme un lieu d'où l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait, et qu'une attention suivant anxieusement le développement de «sole mio». J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l'idée que j'avais de lui, qu'un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu'en son essence il n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette singularité des choses, qui, même semblables en apparence à celles de notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je sentais que cet horizon si voisin que j'aurais pu atteindre en une heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal à la fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel, ni le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je m'étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n'étaient pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles n'y étaient pas compris et si cet étroit espace n'était pas précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins irréelle, et c'était ma détresse que le chant de «sole mio», s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue, semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais immobile, sans être capable non seulement de me lever, mais même de décider que je me lèverais.
Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases successives de «sole mio» en chantant mentalement avec le chanteur, à prévoir pour chacune d'elles l'élan qui allait l'emporter, à m'y laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite.
Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois ne m'intéressait nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs, connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases, quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre efficacement cette résolution, ou plutôt elle m'obligeait à la résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter «sole mio» se chargeait d'une tristesse profonde, presque désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger; mais me dire «Je ne pars pas», qui ne m'était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre: «Je vais entendre encore une phrase de «sole mio»; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: «Je ne fais en somme qu'écouter une phrase de plus», je savais que cela voulait dire: «Je resterai seul à Venise.» Et c'est peut-être cette tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée et que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de plus ma solitude et mon désespoir.
Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, ce chant de désespoir que devenait «sole mio» et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.
Ainsi restais-je immobile avec une volonté dissoute, sans décision apparente; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise: nos amis eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées.
Mais enfin, d'antres plus obscurs que ceux d'où s'élance la comète qu'on peut prédire,--grâce à l'insoupçonnable puissance défensive de l'habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée,--mon action surgit enfin: je pris mes jambes à mon cou et j'arrivai, les portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu'à la gare et, quand nous nous fûmes éloignés, regagner,--elles qui ne partaient pas et allaient reprendre leur vie,--l'une sa plaine, l'autre sa colline.
Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres qu'elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y prendre celle que le concierge de l'hôtel m'avait remise. Ma mère craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans me le dire. Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu'elle se décida à lire la première des deux lettres. Je regardai d'abord ma mère qui la lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j'avais reconnu l'écriture de Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans mon portefeuille. Je l'ouvris. Gilberte m'annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu'elle m'avait télégraphié à ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme on m'avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je n'avais jamais eu sa dépêche. Peut-être, ne voudrait-elle pas le croire. Tout d'un coup, je sentis dans mon cerveau un fait qui y était installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un autre. La dépêche que j'avais reçue dernièrement et que j'avais cru d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de l'écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T qui avaient l'air de souligner les mots, ou les points sur les I qui avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d'_s_ ou de _z_ de la ligne supérieure comme un «ine» finissant le mot de Gilberte. Le point sur l'_i_ de Gilberte était monté au-dessus faire point de suspension. Quant à son _G_, il avait l'air d'un _A_ gothique. Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les uns dans les autres (certains d'ailleurs m'avaient paru incompréhensibles) cela était suffisant pour expliquer les détails de mon erreur et n'était même pas nécessaire. Combien de lettres lit dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de l'idée que la lettre est d'une certaine personne, combien de mots dans la phrase? On devine en lisant, on crée; tout part d'une erreur initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement dans la lecture des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture) si extraordinaires qu'elles puissent paraître à celui qui n'a pas le même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c'est ainsi) avec un entêtement et une bonne foi égales, vient d'une première méprise sur les prémisses.
CHAPITRE IV
_Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup_
«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je. «Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère, qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin qui est-ce cette fiancée?» «C'est Mlle d'Oloron.» «Cela m'a l'air immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être. C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement, et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à la fin d'un roman de Mme Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice, c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel. Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite, adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la fille véritable--la fille naturelle--de quelqu'un qu'ils considèrent comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta: «D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le père Swann--que tu n'as pas connu il est vrai--avait pu penser qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait: «Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque, maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils, sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis: «Le fils de Mme de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant d'avoir à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre grand'mère avait raison--tu te rappelles--quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une «imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que la nouvelle--si ma mère avait pu la lui faire parvenir--qu'on était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.